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Debussy
Pelleas et Melisande
Synopsis
Introduction
Act I
Act II
Act III
Act IV

ACT FOUR

Scène 1
Un appartement dans le château

(Entrent et se rencontrent Pelléas et Mélsiande.)
PELLÉAS
Où vas-tu? il faut que je te parle ce soir.
Tu verrai-je?
MÉLISANDE
Oui.
PELLÉAS
Je sors de la chambre de mon père.
Il va mieux.
Le médecin nous a dit qu'il était sauvé…
Il m'a reconnu.
Il m'a pris la main et il m'a dit de cet air étrange qu'il a depuis qu'il est malade:
«Est-ce toi, Pelléas?
Teins, je ne l'avais jamais remarqué, mais tu as le visage grave et amical de ceux qui ne vivront pas longtemps…
Il faut voyager; il faut voyager…»
C'est étrange, je vais lui obéir…
Ma mère l'écoutait et pleurait de joie.
Tu ne t'en es pas aperçue?
Toute la maison semble déjà revivre.
On entend respirer, on entend marcher…
Ecoute; j'entends parler derrière cette porte.
Vite, vite, réponds vite, où te verrai-je?
MÉLISANDE
Où veux-tu?
PELLÉAS
Dans le parc, près de la fontaine des aveugles?
Veux-tu? Viendras-tu?
MÉLISANDE
Oui.
PELLÉAS
Ce sera le dernier soir; je vais voyager comme mon père l'a dit.
Tu ne me verras plus.
MÉLISANDE
Ne dis pas cela, Pelléas…
Je te verrai toujours; je te regarderai toujours…
PELLÉAS
Tu auras beau regarder…je serai si loin que tu ne pourras plus me voir…
MÉLISANDE
Qu'est-il arrivé, Pelléas? Je ne comprends plus ce que te dis.
PELLÉAS
Va-t'en, séparons-nous.
J'entends parler derrière cette porte.

Scène 2

(Entre Arkel.)
ARKEL
Maintenant que le père de Pelléas est sauvé et que la maladie, la vieille servante de la mort, a quitté le château, un peu de joie et un peu de soleil vont enfin rentrer dans la maison…
Il était temps! Car depuis ta venue, on n'a vu ici qu'en chuchotant autour d'une chambre fermée…
Et vraiment, j'avais pitié toi, Mélisande…
Je t'observais, tu étais là, insouciante peut-être, mais avec l'air étrange et égaré de quelqu'un qui attendrait toujours un grand malheur, au soleil, dans un beau jardin…
Je ne puis pas expliquer…mais j'étais triste de te voir ainsi, car tu es trop jeune et trop belle pour vivre déjà jour et nuit sous l'haleine de la mort…
Mais à présent tout cela va changer.
A mon âge, et c'est peut-être là le fruit le plus sûr de ma vie, à mon âge, j'ai acquis je ne sais quelle foi à la fidélité des événements, et j'ai toujours vu que tout être jeune et bea créait autour de lui des événements jeunes, beaux et heureux…
Et c'est toi, maintenant, qui vas ouvrir la port à l'ère nouvelle que j'entrevois…
Viens ici; pourquoi restes-tu là sans répondre et sans lever les yeux?
Je ne t'ai embrassée qu'une seule fois jusqu'ici, le jour de ta venue; et cependant les vieillards ont besoin quelquefois, de toucher de leurs lèvres le front d'une femme ou la joue d'un enfant, pour croire à la fraîcheur de la vie et éloigner un moment les menaces de la mort.
As-tu peur de mes vieilles lèvres?
Comme j'avais pitié de toi ces mois-ci…
MÉLISANDE
Grand-père, je n'étais pas malheureuse.
ARKEL
Laisse-moi te regarder ainsi, de tout près, un moment!…
On a tant besoin de beauté aux côtés de la mort…
(Enter Golaud.)
GOLAUD
Pelléas part ce soir.
ARKEL
Tu as du sang sur le front. Quas-tu fait?
GOLAUD
Rien, rien…
J'ai passé au travers d'une haie d'épines.
MÉLISANDE
Baissez un peu la tête, seigneur…je vais essuyer votre front…
GOLAUD
Je ne veux pas que tu me touches, entends-tu?
Va-t'en! Je ne te parle pas.
Où est mon épée?
Je venais chercher mon épée…
MÉLISANDE
Ici, sur le prie-Dieu.
GOLAUD
Apporte-la.
(à Arkel)
On vient encore de trouver un paysan mort de faim, le long de la mer.
On dirait qu'ils tiennent tous à mourir sous nos yeux.
(à Mélisande)
Eh bien, mon épée?
Pourquoi tremblez-vous ainsi?
Je ne vais pas vous tuer.
Je voulais simplement examiner la lame.
Je n'emploie pas l'épée à ces usages.
Pourquoi m'examinez-vous comme un pauvre?
Je ne viens pas vous demander l'aumône.
Vous espérez vois quelque chose dans mes yeux sans que je voie quelque chose dans les vôtres?
Croyez-vous que je sache quelque chose?
Voyez-vous ces grands yeux…
On dirait qu'ils sont fiers d'être riches…
ARKEL
Je n'y vois qu'une grande innocence…
GOLAUD
Une grande innocence!
Ils sont plus grands que l'innocence!
Ils sont plus pures que les yeux d'un agneau…
Ils donneraient à Dieu des leçons d'innocence.
Une grande innocence!
Ecoutez; j'en suis si près que le sons in fraîcheur de leurs cils quand ils clignent; et cependant, je suis moins loin des grands secrets de l'autre monde que du plus petit secret de ces yeux!…
Une grande innocence!
Plus que de l'innocence!
On dirait que les anges du ciel y célèbrent sans cesse un baptême.
Je les connais ces yeux!
Je les ai vus à l'œuvre!
Fermez-les! fermer-les! Ou je vais les fermer pour longtemps!
Ne mettez pas ainsi votre main à la gorge; je dis une chose très simple…
J'ai pas d'arrière-pensée…
Si j'avais une arrière-pensée pourquoi ne la dirais-je pas?

Ah! ah! ne tâchez pas de fuir!
Ici!
Donnez-moi cette main!
Ah! vos mains sont trop chaudes…
Allez-vous-en! Votre chair me dégoûte!
Allez-vous-en!
Il ne s'agit plus de fuir à présent!
(Il la saisit par les cheveux.)
Vous allez me suivre à genoux!
A genoux devant moi!
Ah! ah! vos longs cheveux servent en fin à quelque chose.
A droite et puis à gauche!
A gauche et puis à droite!
Absalon! Absalon!
En avant! en arrière!
Jusqu'à terre! jusqu'à terre…
Vous voyez,
vous voyez; je ris déjà comme un vieillard…
Ah! ah! ah!
ARKEL
(accourant)
Golaud!
GOLAUD
(affectant un calme soudain)
Vous ferez comme il vous plaira, voyez-vous.
Je n'attache aucune importance à cela.
Je suis trop vieux; et puis je ne suis pas un espion.
J'attendrai le hasard; et alors…
Oh! alors!
Simplement parce que c'est l'usage;
Simplement parce que c'est l'usage.
ARKEL
Qu'a-t'il donc?
Il est ivre?
MÉLISANDE
(en larmes)
Non, non, mais il ne m'aime plus…je ne suis pas heureuse…
ARKEL
Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cœur des hommes…

Scène 3
Une fontaine dans le parc

(On découvre le petit Yniold qui cherche à soulever un quartier de roc.)
YNIOLD
Oh! cette pierre est lourde…
Elle est plus lourde que moi…
Elle est plus lourde que tout le monde.
Elle est plus lourde que tout…
Je vois ma balle d'or entre le rocher et cette méchante pierre,
et je ne puis pas y atteindre…
Mon petit bras n'est ps assez long et cette pierre ne veut pas être soulevée…
On dirait qu'elle a des racines dans la terre…
(On entend au loin les bêlements d'un troupeau.)
Oh! oh! j'entends pleurer les moutons…
Tiens!
Il n'y a plus de soleil…
Ils arrivent les petits moutons; ils arrivent…
Il y en a! Il y en a!
Ils ont peur du noir…
Ils se serrent! ils se serrent!
Ils pleurent et ils vont vite!
Il y en a qui voudraient prendre à droite…
Ils voudraient tous aller à droite…
Ils ne peuvent pas!
Le berger leur jette de la terre…
Ah! ah! Ils vont passer ici…
Je vais les voir de près.
Comme il y en a!
Maintenant ils se taisent tous…
Berger! Pourquoi ne parlent-ils plus?
LE BERGER
(qu'on ne voit pas)
Parce que ce n'est pas le chemin de l'étable…
YNIOLD
Où vont-ils?
Berger? berger? où vont-ils?
Il ne m'entend plus. Ils sont déjà trop loin…
Ils ne font plus de bruit…
Ce n'est pas le chemin de l'étable…
Où vont-ils dormir cette nuit?
Oh! oh! il fait trop noir…
Je vais dire quelque chose à quelqu'un…
(Il sort.)

Scène 4

(Entre Pelléas.)
PELLÉAS
C'est le dernier soir…le dernier soir…
Il faut que tout finisse…
J'ai joué comme un enfant autour d'une chose que je ne soupçonnais pas…
J'ai joué en rêve, au tour des pièges de la destinée…
Qui est-ce qui m'a réveillé tout à coup?
Je vais fuir en criant de joie et de douleur comme un aveugle qui fuirait l'incendie de sa maison.
Je vais lui dire que je vais fuir…
Il est tard;
Elle ne vient pas…
Je ferais mieux de m'en aller sans la revoir…
Il faut que je la regarde bien cette fois-ci…
Il y a des choses que je ne me rappelle plus…on dirait par moments qu'il y a cent ans que je ne l'ai plus vue…
Et je n'ai pas encor regardé son regard…
Il ne me serte rien si je m'en vais ainsi…
Et tous ces souvenirs…
C'est comme si j'emportais un peu d'eau dans un sac de mousseline.
Il faut que je la voie un dernière fois jusqu'au fond de son cœur…
Il faut que je lui dise tout ce que je n'ai pas dit…
(Entre Mélisande.)
MÉLISANDE
Pelléas!
PELLÉAS
Mélisande! Est-ce toi, Mélisande?
MÉLISANDE
Oui.
PELLÉAS
Viens ici, ne reste pas au bord du clair de lune,
Viens ici, nous avons tant de choses à nous dire…
viens ici, dans l'ombre du tilleul.
MÉLISANDE
Laissez-moi dans la clarté…
PELLÉAS
On pourrait nous voir des fenêtres de la tour.
Viens ici, ici, nous n'avons rien à craindre.
Prends garde; on pourrait nous voir!
MÉLISANDE
Je veux qu'on me voie…
PELLÉAS
Qu'as-tu donc?
Tu as pu sortir sans qu'on soit aperçu?
MÉLISANDE
Oui, votre frère dormait…
PELLÉAS
Il est tard; dans une heure on fermera les portes.
Il faut prendre garde.
Pourquoi es-tu venue si tard?
MÉLISANDE
Votre frère avait un mauvais rêve.
Et puis ma robe s'est accrochée aux clous de la porte.
Voyez, elle est déchirée.
J'ai perdu tout ce temps et j'ai couru…
PELLÉAS
Ma pauvre Mélisande!
J'aurais presque peur de te toucher…
Tu es encore hors d'haleine comme un oiseau pourchassé…
C'est pour moi que tu fais tout cela?
J'entends battre ton cœur comme si c'était le mien…
Viens ici…plus près de moi…
MÉLISANDE
Pourquoi riez-vous?
PELLÉAS
Je ne ris pas; ou bien je ris de joie sans le savoir…
Il y aurait plutôt de quoi pleurer…
MÉLISANDE
Nous sommes venus ici il y a bien longtemps…
Je me rappelle…
PELLÉAS
Oui…il y a de longs mois.
Alors, je ne savais pas…
Sais-tu pourquoi je t'ai demandé de venir ce soir?
MÉLISANDE
Non.
PELLÉAS
C'est peut-être la dernière fois que je te vois…
Il faut que je m'en aille pour toujours!
MÉLISANDE
Pourquoi dis-tu toujours que tu t'en vas?
PELLÉAS
Je dois te dire ce que tu sais déjà!
Tu ne sais pas ce que je vais te dire?
MÉLISANDE
Mais non, mais non; je ne sais rien.
PELLÉAS
Tu ne sais pas pourquoi il faut que je m'éloigne…
Tu ne sais pas que c'est parce que…
(Il l'embrasse brusquement.)
MÉLISANDE
(à voix basse)
Je t'aime aussi…
PELLÉAS
Oh! qu'as-tu dit, Mélisande!
Je ne l'ai presque pas entendu!
On a brisé la glace avec des fers rougis!
Tu dis cela d'une voix qui vient du bout du monde!
Je ne t'ai presque pas entendue…
Tu m'aime? tu m'aimes aussi?
Depuis quand m'aimes-tu?
MÉLISANDE
Depuis toujours…
Depuis que je t'ai vu…
PELLÉAS
On dirait que ta voix a passé sur la mer au printemps!
Je ne l'ai jamais entendue jusqu'ici.
On dirait qu'il a plu sur mon cœur!
Tu dis cela si franchement!
Comme un ange qu'on interroge…
Je ne puis pas le croire, Mélisande…
Pourquoi m'aimerais-tu?
Mais pourquoi m'aimes-tu?
Est-ce vrai ce que tu dis?
Tu ne me trompes pas?
Tu ne mens pas un peu, pour me faire sourire?
MÉLISANDE
Non, je ne mens jamais; je ne mens qu'à ton frère…
PELLÉAS
Oh! comme tu dis cela!
Ta voix! ta voix…
elle est plus fraîche et plus franche que l'eau!
On dirait de l'eau pure sur mes lèvres…
On dirait de l'eau pure sur mes mains…
Donne-moi, donne-moi tes mains.
Oh! tes mains sont petites!
Je ne savais pas que tu étais si belle!
Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau avant toi…
J'étais inquiet, je cherchais partout dans la maison…
Je cherchais partout dans la campagne, et je ne trouvais pas la beauté…
Et maintenant je t'ai trouvée…
Je l'ai trouvée…je ne crois pas qu'il y ait sur la terre une femme plus belle!
Où es-tu?
Je ne t'entends plus respirer…
MÉLISANDE
C'est que je te regarde…
PELLÉAS
Pourquoi me regardes-tu si gravement?
Nous sommes déjà dans l'ombre.
Il fait trop noir sous cet arbre.
Viens, dans la lumière.
Nous ne pouvons pas voir combien nous sommes heureux.
Viens, viens; il nous reste si peu de temps…
MÉLISANDE
Non, non, restons ici…
Je suis plus près de toi dans l'obscurité…
PELLÉAS
Où sont tes yeux?
Tu ne vas pas me fuir?
Tu ne songes pas à moi en ce moment…
MÉLISANDE
Mais si, je ne songe qu'à toi…
PELLÉAS
Tu regardais ailleurs…
MÉLISANDE
Je te voyais ailleurs…
PELLÉAS
Tu es distraite…
Qu'as-tu donc?
Tu ne me sembles pas heureuse…
MÉLISANDE
si, si, je suis bien heureuse, mais je suis triste…
PELLÉAS
Quel est ce bruit?
(Pause.)
On ferme les portes!
MÉLISANDE
Oui, en a fermé les portes…
PELLÉAS
Nous ne pouvons plus rentrer?
Entends-tu les verrons?
Ecoute!
Ecoute…
Les grandes chaînes!
Il est trop tard, il est trop tard!
MÉLISANDE
Tant mieux! tant mieux!
PELLÉAS
Tu? Voilà, voilà!
Ce n'est plus nous qui le voulons!
Tout est perdu, tout est sauvé!
Tout est sauvé ce soir!
Viens! viens…mon cœur bat comme un fou jusqu'au fond de ma gorge…
(Il l'enlace.)
Ecoute! mon cœur est sur le point de m'étrangler…
viens!
Ah! qu'il fait beau dans les ténèbres…
MÉLISANDE
Il y a quelqu'un derrière-nous…
PELLÉAS
Je ne vois personne.
MÉLISANDE
J'ai entendu du bruit…
PELLÉAS
Je n'entends que ton cœur dans l'obscurité…
MÉLISANDE
J'ai entendu craquer les feuilles mortes…
PELLÉAS
C'est le vent qui s'est tu tout à coup…
Il est tombé pendant que nous nous embrassions.
MÉLISANDE
Comme nos ombres sont grandes ce soir!
PELLÉAS
Elles s'enlacent jusqu'au fond du jardin!
Ah! qu'elles s'embrassent loin de nous!
Regarde! Regarde!
MÉLISANDE
(d'une voix étouffée)
Ah! Il est derrière un arbre!
PELLÉAS
Qui?
MÉLISANDE
Golaud!
PELLÉAS
Golaud? Où donc? je ne vois rien!
MÉLISANDE
Là…au bout de nos ombres…
PELLÉAS
Oui, oui; je l'ai vu…
Ne nous retournons pas brusquement.
MÉLISANDE
Il a son épée…
PELLÉAS
Je n'ai pas la mienne…
MÉLISANDE
Il a vu que nous nous embrassions…
PELLÉAS
Il ne sait pas que nous l'avons vu…
Ne bouge pas; ne tourne pas la tête.
Il se précipiterait…
Il nous observe…
Il est encore immobile…
Va-t'en, va-t'en, tout de suite par ici…
Je l'attendrai…je l'arrêterai…
MÉLISANDE
Non,…
PELLÉAS
…va-t'en,…
MÉLISANDE
…non!
PELLÉAS
Il a tout vu…
Il nous tuera!
MÉLISANDE
Tant mieux! tant mieux!
PELLÉAS
Il vient!
Ta bouche! Ta bouche!
MÉLISANDE
Oui! oui! oui!
(Ils s'embrassent éperduement.)
PELLÉAS
Oh! oh! toutes les étoiles tombent!
MÉLISANDE
Sur moi aussi! sur moi aussi!
PELLÉAS
Encore! Encore! donne donne donne!
MÉLISANDE
Toute! toute! toute!
(Golaud se précipite sur eux l'épée à la main et frappe Pelléas qui tombe au bord de la fontaine. Mélisande fuit épouvantée.)
Oh! oh!
Je n'ai pas de courage!
Je n'ai pas de courage…
Ah!
(Golaud la poursuit à travers le bois, en silence.)


ACT FIVE

Scène 1
Une chambre dans le château

(On découvre Arkel, Golaud et le Médecin dans un coin de la chambre; Mélisande est étendue sur le lit.)
LE MÉDECIN
Ce n'est pas de cette petite blessure qu'elle peut mourir; un oiseau n'en serait pas mort…ce n'est donc pas nous qui l'avez tuée, mon bon seigneur; ne vous désolez ainsi…
Et puis il n'est ps dit que nous ne la sauverons pas…
ARKEL
Non, non; il me semble que nous nous taisons trop malgré nous dans la chambre, ce n'est pas un bon signe…
regardez comme elle dort…lentement, lentement…on dirait que son âme a froid pour toujours…
GOLAUD
J'ai tué sans raison!
Est-ce que ce n'est pas à faire pleurer les pierres!
Ils s'étaient embrassés comme des petits enfants…
Ils étaient frère et sœur…
Et moi, moi tout de suite!
Je l'ai fait malgré moi, voyez-vous…
Je l'ai fait malgré moi…
LE MÉDECIN
Attention; je crois qu'elle s'éveille…
MÉLISANDE
Ouvrez la fenêtre…ouvrez la fenêtre…
ARKEL
Veux-tu que j'ouvre celle-ci, Mélisande?
MÉLISANDE
Non, non, la grande fenêtre…c'est pour voir…
ARKEL
Est-ce que l'air de la mer n'est pas trop froid ce soir?
LE MÉDECIN
Faites, faites…
MÉLISANDE
Merci…
Est-ce le soleil qui se couche?
ARKEL
Oui; c'est le soleil qui se couche sur la mer; il est tard.
Comment te trouves-tu, Mélisande?
MÉLISANDE
Bien, bien,
Pourquoi demandez-vous cela?
Je n'ai jamais été mieux portante…
Il me semble cependant que je sais quelque chose…
ARKEL
Que dis-tu?
Je ne te comprends pas…
MÉLISANDE
Je ne comprends pas non plus tout ce que je dis, voyez-vous…
Je ne sais pas ce que je dis…
Je ne sais pas ce que je sais…
Je ne dis plus ce que je veux…
ARKEL
Mais si, mais si,
Je suis tout heureux de t'entendre parler ainsi; tu as eu un de délire ces jours-ci, et l'on ne te comprenait plus…mais maintenant, tout cela est bien loin!
MÉLISANDE
Je ne sais pas…
Etes-vous seul dans la chambre, grand-père?
ARKEL
Non, il y a encore le médecin qui t'a guérie…
MÉLISANDE
Ah!
ARKEL
Et puis il y a encore quelqu'un…
MÉLISANDE
Qui est-ce?
ARKEL
C'est…il ne faut pas t'effrayer.
Il ne te veut pas le moindre mal, sois-en sûre…
Si tu as peur, il s'en ira…
Il est très malheureux…
MÉLISANDE
Qui est-ce?
ARKEL
C'est…c'est ton mari…
C'est Golaud…
MÉLISANDE
Golaud est ici?
Pourquoi ne vient-il pas près de moi?
GOLAUD
(se traînant vers le lit)
Mélisande…Mélisande…
MÉLISANDE
Est-ce vous, Golaud?
Je ne vous reconnaissais presque plus…
C'est que j'ai le soleil du soir dans les yeux…
Pourquoi regardez-vous les murs?
Vous avez maigri et vieilli.
Y-a-t'il longtemps que nous nous sommes vus?
GOLAUD
(à Arkel et au médecin)
Voulez-vous vous éloigner un instant, mes pauvres amis…
Je laisserai la porte grande ouverte…un instant seulement…
Je voudrais lui dire quelque chose,
Sans cela je ne pourrais pas mourir…
Voulez-vous? vous pouvez revenir tout de suite…
Ne me refusez pas cela…
Je suis un malheureux.
(Sortant Arkel et le médecin.)
(avec une grande émotion)
Mélisande, as-tu pitié de moi comme j'ai pitié de toi?
Mélisande…
Me pardonnez-tu, Mélsiande?
MÉLISANDE
Oui, oui, je te pardonne…que faut-il pardonner?
GOLAUD
Je t'ai fait tant de mal, Mélisande…
Je ne puis pas te dire le mal que je t'ai fait…
Mais je le vois, je le vois si clairement aujourd'hui…de puis le premier jour…
Et tout est de ma faute, tout ce qui est arrivé tout ce qui va arriver…
Si je pouvais le dire, tu verrais comme je le vois!
Je vois tout, je vois tout!
Mais je t'aime tant! Je t'aime tant!
Mais maintenant, quelqu'un va mourir…
C'est moi qui vais mourir…
Et je voudrais savoir…
Je voudrais te demander…
Tu ne m'en voudras pas?
Il faut dire la vérité à quelqu'un qui va mourir…
Il faut qu'il sache la vérité,
Sans cela il ne pourrait pas dormir…
Me jures-tu de dire la vérité?
MÉLISANDE
Oui.
GOLAUD
As-tu aimé Pelléas?
MÉLISANDE
Mais oui,
Je l'ai aimé.
Où est-il?
GOLAUD
Tu ne me comprends pas
Tu ne veux pas me comprendre?
Il me semble…
Il me semble…
Eh bien, voici.
Je te demande si tu l'as aimé d'un amour défendu?
As-tu? avez-vous été coupbales?
Dis, dis? oui, oui, oui,
MÉLISANDE
Non, non, nous n'avons pas été coupables.
Pourquoi demandez-vous cela?
GOLAUD
Mélisande! Dis-moi la vérité pour l'amour de Dieu!
MÉLISANDE
Pourquoi n'ai-je pas dit la vérité?
GOLAUD
Ne mens plus ainsi, au moment de mourir!
MÉLISANDE
Qui est-ce qui va mourir? Est-ce moi?
GOLAUD
Toi, toi, et moi, moi aussi, après toi!
Et il nous faut la vérité…
Il nous faut enfin la vérité, entends-tu?
Dis-moi tout! Dis-moi tout
Je te pardonne tout!
MÉLISANDE
Pourquoi vais-tu mourir?
Je ne le savais pas.
GOLAUD
Tu le sais maintenant…
Il est temps!
Vite! Vite!
La vérité! la vérité…
MÉLISANDE
La vérité…la vérité…
GOLAUD
Où es-tu? Mélisande! Où es-tu?
Ce n'est pas naturel!
Mélisande! Où es-tu?
(apercevant Arkel et le médecin à la porte de la chambre)
Oui, oui, vous pouvez rentrer…
Je ne sais rien, c'est inutile…elle est déjà trop loin de nous…
Je ne saurai jamais!
Je vais mourir ici comme un aveugle!
ARKEL
Qu'avez-vous fait? vous allez la tuer…
GOLAUD
Je l'ai déjà tué…
ARKEL
Mélisande!
MÉLISANDE
Est-ce vous, grand-père?
ARKEL
Oui, ma fille…
Que veux-tu que je fasse?
MÉLISANDE
Est-il vrai que l'hiver commenc?
ARKEL
Pourquoi demandes-tu cela?
MÉLISANDE
C'est qu'il fait froid et qu'il n'y a plus de feuilles…
ARKEL
Tu as froid?
Veux-tu qu'on ferme les fenêtres?
MÉLISANDE
Non…jusqu'à ce que le soleil soit au fond de la mer,
Il descend lentement; alors c'est l'hiver qui commence?
ARKEL
Tu n'aimes pas l'hiver?
MÉLISANDE
Oh! non. J'ai du froid! J'ai si peur des grands froids…
ARKEL
Tu sens-tu mieux?
MÉLISANDE
Oui, oui; je n'ai plus toutes ces inquiétudes.
ARKEL
Veux-tu voir ton enfant?
MÉLISANDE
Quel entant?
ARKEL
Ton enfant.
Ta petite fille…
MÉLISANDE
Où est-elle?
ARKEL
Ici…
MÉLISANDE
C'est étrange…je ne peux pas lever les bras pour la prender…
ARKEL
C'est que tu es encor très failble
Je la tiendrai moi-même; regarde…
MÉLISANDE
Elle ne rit pas…
Elle est petite…
Elle va pleurer aussi…
J'ai pitié d'elle…
(La chambre est envahie peu à peu par les servantes du château, qui se rangent en silence le long des murs et attendent.)
GOLAUD
Qu'y-a-t'il? Qu'est-ce que toutes ces femmes viennent faire ici!
LE MÉDECIN
Ce sont les servantes…
ARKEL
Qui est-ce qui les a appelées!
LE MÉDECIN
Ce n'est pas moi…
GOLAUD
Que venez-vous faire ici?
Personne ne vous a demandées…
Que venez-vous faire ici?
Mais qu'est-ce que c'est donc?
Répondez!
(Les sevrantes ne répondent pas.)
ARKEL
Ne parlez pas trop fort…
Elle va dormir; elle a fermé les yeux…
GOLAUD
Ce n'est pas?
LE MÉDECIN
Non, non; voyez; elle respire…
ARKEL
Ses yeux sont pleins de larmes.
Maintenant c'est son âme qui pleure…
Pourquoi étend-elle ainsi les bras?
Que veut-elle?
LE MÉDECIN
C'est vers l'enfant sans doute.
C'est la lutte de la mère contre…
GOLAUD
En ce moment? En ce moment?
Il faut le dire, dites! Dites…
LE MÉDECIN
Peut-être…
GOLAUD
Tout de suite?
Oh! oh! Il faut que je lui dise…
Mélisande! Mélisande!
Laissez-moi seul!
Laissez-moi seul avec elle!
ARKEL
Non, non, n'approchez pas…
Ne la troublez pas…
Ne lui parlez plus…
Vous ne savez pas ce que c'est que l'âme…
GOLAUD
Ce n'est pas ma faute…
Ce n'est pas ma faute!
ARKEL
Attention…Attention…
Il faut parler à voix basse, maintenant.
Il ne faut plus l'inquiéter…
L'âme humaine est très silencieuse…
L'âme humaine aime à s'en aller seule…
Elle souffre si timidement.
Mais la tristesse, Golaud…
Mais la tristes de toute ce que l'on voit…
(En ce moment toutes les servantes tombent subitement à genoux au fond de la chambre.)
(se retournant)
Qu'y-a-t'il?
LE MÉDECIN
(s'approchant du lit et tâtant le corps)
Elles ont raison…
ARKEL
Je n'ai rien vu. Etes-vous sûr?
LE MÉDECIN
Oui, oui.
ARKEL
Je n'ai rien entendu…
Si vite, si vite…
Elle s'en va sans rien dire…
(Golaud sanglotant.)
(dans une sonorité douce et voilée la fin et toujours très calme)
Ne restez pas ici, Golaud…
Il lui faut le silence, maintenant…
Venez, venez…
C'est terrible, mais ce n'est pas votre faute…
c'était un petit être si tranquille, si timide et si silencieux…
C'était un pauvre petit être mystérieux comme tout le monde…
Elle est là comme si elle était la grande sœur de son enfant…
Venez…
Il ne faut pas que l'enfant reste ici dans cette chambre…
Il faut qu'il vive, maintenant, à sa place
C'est au tour de la pauvre petite.

FIN

 

 


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4:14:10 PM, 29 August 2014
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