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5.110003 - ELGAR: Symphony No. 3
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Edward Elgar (1857-1934) • Anthony Payne (b

Edward Elgar (1857-1934) • Anthony Payne (b. 1936)

Symphonie No 3

La dernière grande œuvre achevée par Elgar fut le Concerto pour violoncelle op. 85 le 8 août 1919. La mort de sa femme Alice le 7 avril 1920 fut un choc terrible : il se décrivait lui-même comme ´ un homme brisé ª. Tous les morceaux qu’il écrivit entre cette date et celle de sa propre mort le 23 février 1934 furent à moindre échelle : la Suite Severn, la Nursery Suite, des pièces pour piano et des transcriptions pour orchestre. Pourtant, il s’attela à deux grands projets qui ne dépassèrent jamais le stade d’esquisses : un opéra commencé en 1929, La Dame espagnole, sur un livret de Sir Barry Jackson, directeur du Festival de Malvern et inspiré de la pièce The Devil is an Ass (Le diable est un âne), et une troisième symphonie. Le 7 janvier 1932, l’ardent défenseur de Elgar, George Bernard Shaw, qui pendant des années avait essayé de le persuader de composer une autre symphonie, écrivait : ´ Pourquoi ne pas demander à la BBC de commander une nouvelle symphonie ? Elle en a les moyens. ª Quelques mois plus tard, Elgar envisageait sérieusement la suggestion de Shaw ; le 29 juin, ce dernier écrivait, sur une carte postale, ´ Pourquoi pas une Symphonie financière ?

Allegro : Désastre annoncé. Lento mesto : Fauché comme les blés. Scherzo: Cœur léger et poches vides. Allegro con brio : Les nuages se dissipent. ª

Les rumeurs commencèrent à circuler. Le 4 août Walter Legge, alors éditeur du magazine de la firme Gramophone The Voice, écrivit à Elgar qu’il avait entendu dire, selon lui ´ de source très sûre ª, que ´ vous aviez pratiquement achevé une troisième symphonie ª. Elgar lui apporta un démenti prompt et ferme. Le critique H. C. Colles affirma l’avoir entendu dire que plus personne ne voulait de sa musique. Le 30 septembre, Shaw écrivit au directeur général de la BBC pour l’encourager vivement à acheter une symphonie à Elgar. Le chef d’orchestre Sir Landon Ronald servit d’intermédiaire et la commande officielle, pour la somme de mille livres sterling, fut passée à Elgar en novembre. Ronald en fit l’annonce publique lors d’un dîner au Guildhall de Londres le 14 décembre, aussitôt après le dernier des trois concerts de la BBC en l’honneur du 75ème anniversaire de Elgar (le 2 juin 1932). Le lendemain, Fred Gaisberg, responsable des enregistrements de la firme Gramophone, écrivit au compositeur en vue d’enregistrer l’ouvrage à l’occasion de sa création, mais il reçut une réponse évasive.

Il semble qu’il ait existé à peine quelques esquisses de la symphonie à l’époque. Le 5 février 1933, l’ami et biographe de Elgar, W.H. Reed, premier violon de l’Orchestre symphonique de Londres de 1912 à 1935, rendit la première de nombreuses visites à ´ Marl Bank ª, la maison de Elgar à Worcester, avec son violon, pour jouer, avec le compositeur au piano, tout ce qui était déjà écrit : des ébauches du premier mouvement, dont une transition ´ que je dus jouer d’innombrables fois de toutes les manières possiblesª; le deuxième mouvement, ´ à la place d’un Scherzo ª, dont ´ il devait avoir le thème principal… (très léger et assez mélancolique) en tête depuis quelques années, car je l’avais déjà vu sous diverses formes dans ses carnets de travail ª ; le mouvement lent, reposant sur une ´ mélodie ample, racée et très expressive… ª Le finale était ouvert à diverses lectures, mais ´ il ne joua jamais rien pour indiquer comment cela devrait s’achever, s’interrompant brutalement pour proposer une promenade dans le parc avec ses chiens. ª Il se montrait agité et mal à l’aise, et refusa de continuer à parler de la symphonie, mettant beaucoup de temps à se calmer. ª Shaw et sa femme Charlotte, Basil Maine (le premier biographe de Elgar) et Gaisberg furent de ceux à qui Elgar joua (soit seul, soit avec Reed) des passages de la symphonie, voire l’ouvrage entier, y adjoignant souvent des extraits de son opéra.

Lorsque le premier des quatre chèques de deux cent cinquante livres de la BBC arriva le 25 mars, Elgar écrivit à Reith : ´ J’espère commencer l’orchestration de mon œuvre très bientôt … jusqu’à présent, cette symphonie est ce que j’ai écrit de plus puissant. ª Le 27 avril, l’assistant d’Adrian Boult, Owen Mase, écrivit à Elgar pour lui demander si la symphonie serait prête à temps pour le premier concert de la saison 1933-34 de l’Orchestre de la BBC le 18 octobre. Elgar louvoya une fois de plus, interdisant pour l’heure toute annonce officielle de la création. Mase proposa alors une date alternative en mai 1934 ; Elgar, alité, répondit que l’idée lui plaisait. Le 20 septembre, il eut un nouveau ´ problème de santé ª, annonçant qu’il devait subir ´ une petite opération. ª Comme s’il subodorait la gravité de son état, il écrivit à Reith, le 7 octobre : ´ Je ne sais vraiment pas comment les choses vont tourner et j’ai prévu de vous faire rembourser les sommes versées au cas où la Symphonie ne verrait pas le jour. Nous verrons. ª Il s’avéra qu’il souffrait d’un cancer inopérable et il cessa de travailler à la symphonie. Ainsi qu’il le dit à son médecin, ´ si je ne finis pas la Troisième Symphonie, quelqu’un le fera, ou en écrira une meilleure, dans cinquante ou cent ans. ª Le 20 novembre, il eut une visite du fidèle Billy Reed. ´ Il avait beaucoup de mal à parler, mais il parvint à me demander de brûler les esquisses de sa symphonie. ª Reed répondit : ´ Ce serait terrible de faire cela. Mais Carice [la fille de Elgar] et moi nous souviendrons de vos paroles. Nous vous promettons que personne n’y touchera. ª

Dans les 42 dernières pages de Elgar as I knew him (Gollancz, 1936) Reed reproduisit, en fac-similé, de nombreux extraits des 127 pages d’esquisses de Elgar (conservées dans les archives de la BBC). D’autres esquisses sont reproduites dans l’ouvrage de Robert Anderson Elgar in manuscript (The British Library, 1990), et surtout, dans l’indispensable monographie d’Anthony Payne Elgar’s Third Symphony: The Story of the Reconstruction (Faber and Faber, 1998). Bon nombre d’entre elles sont bien plus anciennes et étaient destinées à d’autres œuvres. Leur quantité et leur diversité confirment les commentaires de Basil Maine après qu’il eut passé quelque temps avec le compositeur en août 1933 : ´ Il s’appuyait en partie sur des esquisses, en partie sur sa mémoire et en partie, j’imagine sur l’improvisation. A la fin de sa vie, Elgar ne devait plus avoir assez de forces pour faire fonctionner ce système, d’où son agitation et son irritation. ª Ainsi que l’écrivit Diana McVeagh quelque vingt ans plus tard, ´ On discerne clairement sa méthode de construction en mosaïque dans les esquisses de ses grandes œuvres, élaborées à partir d’ébauches sans suite. Les esquisses des dernières œuvres inachevées suggèrent que l’effort à fournir pour organiser le tout était trop grand : c’est le manque de concentration, pas d’inspiration, qui freinait la Symphonie n° 3 et The Spanish Lady. ª

Anthony Payne lut Elgar as I knew him pour la première fois en 1972, et en regardant les esquisses, il fut (comme il l’écrit dans son Introduction à la partition complète de son ´ élaboration des esquisses de la Symphonie n° 3 de Elgar ª), ´ immédiatement fasciné par la puissance et la vitalité de ces pages, à tel point que je me mis aussitôt à entendre un orchestre dans ma tête, alors que la plupart des esquisses n’étaient pas entièrement orchestrées. ª Bien entendu, Payne connaissait les dernières volontés du compositeur au sujet de sa symphonie, mais cela ne l’empêcha pas, de temps à autre, de ´ réfléchir à ces esquisses en privé ª.

En novembre 1993, Paul Hindmarsh, de l’antenne de Manchester de la BBC, lui demanda s’il serait tenté de ´ mettre les esquisses en forme pour une exécution en atelier. ª La BBC lui envoya des photocopies des esquisses complètes (conservées désormais à la British Library), révélant que Reed avait laissé passer ´ de nombreuses pages d’un intérêt considérable. ª Il avait alors déjà achevé le Scherzo, et avec l’aide de ces ´ nouvelles ª esquisses, il acheva l’Adagio (écrivant la dernière mesure le 23 février 1994 — soixantième anniversaire de la mort de Elgar, ainsi qu’il le réalisa plus tard). Peu après cela, la famille Elgar décida qu’elle ne pouvait pas aller à l’encontre des derniers vœux du compositeur. La situation semblait désespérée, mais la famille changea d’avis et donna sa bénédiction au programme de Hindmarsh, à condition que le rôle de Payne ne soit pas mentionné. L’ouvrage fut diffusé en mars 1995 (puis édité en CD avec

l’ ´ achèvement ª par Percy Young de The Spanish Lady). Le lendemain, pensant que l’affaire était close, Payne se rendit compte que quatre pages fragmentaires étaient destinées à la section de développement du premier mouvement, et il put achever à la fois le développement et la coda. Durant l’été 1995, réalisant que le livre de Reed et les esquisses qu’il contient tomberaient dans le domaine public en 2005, la famille décida de commander à Payne une version complète de la symphonie. Il rédigea alors la partition orchestrale des trois premiers mouvements et le début du finale. Le plus grand défi était la fin : Elgar n’avait jamais dit comment il pensait terminer sa symphonie. Il fallait composer toute la section de développement et la coda, comme dans le premier mouvement, mais sans la béquille d’aucune esquisse, et prendre en compte le but de l’ouvrage, les concepts visionnaires de Elgar.

Le compositeur écrivit les dix-sept premières mesures du premier mouvement entièrement orchestrées, ainsi qu’un passage de neuf mesures ramenant à la répétition de l’exposition, le restant de l’exposition étant esquissé, sa texture harmonique plus ou moins complète et avec quelques indications d’instrumentation. Le magnifique thème principal à 12/8 (rappelant la mer ou le vent dans les arbres, selon Reed) est contrebalancé par un deuxième sujet à la beauté envoûtante (Cantabile, mi bémol majeur) aux premiers violons, que Elgar associait à Vera Hockman, jeune violoniste dont il fit la connaissance en 1931. La version du développement proposée par Payne utilise divers brefs motifs de l’exposition et le premier sujet. Divers changements de caractère et de tempo interviennent et plus d’emphase est placée sur la tonalité d’ut mineur que dans l’exposition. La récapitulation écourte le premier sujet et réintroduit le deuxième en majeur. ´ Vers la fin ª, comme le disait Elgar, les deux sujets principaux sont habilement combinés.

Le Scherzo (ou comme l’intitula Elgar, ´ à la place d’un Scherzo ª) a la forme d’un rondo avec deux épisodes et une coda. Le refrain, en la mineur, présente un motif de pépiements persistants aux premiers violons tiré de la musique de scène écrite par Elgar en 1923 pour Arthur. Les épisodes, en sol et la majeur, sont séparés par un retour au refrain (développé par Payne, qui ajoute également des références discrètes aux pépiements dans la coda).

L’absence de toute esquisse de développement pour l’Adagio (en ut mineur) et le matériau disponible faisaient opter pour une structure bipartite, avec une exposition et une récapitulation variée. Le premier sujet (dont Elgar disait dans une lettre à Ernest Newman en décembre 1933 qu’il semblait ouvrir d’immenses portes de bronze sur un monde inconnu) est le paragraphe grandiose et sombre par lequel débute le mouvement ; le deuxième, préfacé par une brève et tendre transition, ici confiée aux cordes en sourdine, est sa contrepartie en ré majeur, chaleureuse et expansive, mais plus brève. Payne sentait qu’il serait approprié de conclure cette exposition avec l’un de ces passages caractéristiques de Elgar. La récapitulation variée ramène le deuxième sujet en mi bémol (modulant vers ut) et s’achève par une coda désolée, dont la phrase finale jouée par un alto seul, légèrement accompagné, fut montrée à Reed par Elgar sur son lit de mort : ´ Il put seulement dire en pleurant : "Billy, c’est la fin." ª

Le choix le plus difficile pour Anthony Payne concernait la fin de la symphonie. ´ Reed disait que le finale devait être farouche. Et l’ouverture de l’ouvrage était clairement un appel aux armes. Pourtant, il était impossible de savoir quelle structure Elgar envisageait pour son finale, ª écrit Payne dans son Introduction. ´ D’après l’ampleur du matériau d’exposition des esquisses, je penchais pour une forme sonate, le tout pouvant être enrichi par un ravissant interlude en sol mineur dont la place au sein du mouvement n’est pas indiquée avec précision. En ce qui concerne le finale, j’ai décidé de me montrer intrépide en l’honneur de l’imprévisibilité de Elgar. Et s’il avait pensé à placer les envoûtantes répétitions de ´ The Waggon Passes ª de sa Nursery Suite dans un contexte symphonique plus vaste ? La musique n’en serait que plus visionnaire. Je fis confiance à mon intuition et je me mis à rédiger cette musique. ª

La partition fut publiée par Boosey & Hawkes pour coïncider avec la création (lors de laquelle cent copies en furent vendues) par l’Orchestre symphonique de la BBC dirigé par Andrew Davis au Royal Festival Hall de Londres le 15 février 1998.

Robin Golding

Version française : David Ylla-Somers


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