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8.223376 - DAVID: Brises d'Orient (Les) / Les Minarets
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Felicien-Cesar David (1810-1876)

Félicien-Cesar David (1810-1876)

Brises d'Orient

Les Minarets

 

A partir du premier Empire, I'industrie connaît en France un essor fantastique. Parallèlement, en ce début du XIXe siècle, l'Idéologie socialiste se développe dans des courants de pensée très différents, religieux ou matérialistes et athées. L'ampleur et la diversité que prend cette idéologie se révèle dans les milieux chrétiens par la création de très nombreuses sociétés, comme la "Congrégation", association religieuse fondée à Paris en 1801 et développée à partir de 1814 par le père jésuite Ronsin. Le christianisme social se méle au libéralisme catholique... En 1830, Lacordaire, Lamennais et Montalembert fondent le journal "L'Avenir". La société Saint-Vincent de Paul naît en 1833 grâce à Frédéric Ozanam. C'est dans ce paysage intellectuel qu'il convient de replacer le saint-simonisme, mouvement philosophique qui sera pratiquement à l'origine d'une secte. Saint-Simon publie "Du système industriel" en 1822. II y fait l'apologie de la société industrielle où les producteurs forment l'élite. En 1831, par I'intermédiaire du peintre Paul Justus, le compositeur Félicien David entre dans le groupe des saint-simoniens.

 

Félicien David était né le 13 avril 1810, à Cadenet dans le Vaucluse - région de Provence-Côte d'Azur. II perd sa mère peu de temps après sa naissance. Alors qu'il n'a que cinq ans, son père - avec lequel il a commencé à apprendre la musique - meurt. En 1818, comme Félicien David possède une jolie voix, il rejoint la maîtrise de Saint-Sauveur à Aix-en-Provence, libérant de fait sa sœur aînée qui l'a recueilli. A Aix, il apprend à déchiffrer à vue, il suit donc des cours de solfège, mais aussi d'harmonie et bien sûr de chant. Ses professeurs, I'abbé Michel et Marius Roux cherchent à tirer le maximum des enfants de la chorale. Félicien David réalise alors des progrès fantastiques et il commence composer: des motets, des hymnes - et même un quatuor à cordes. Grâce à une bourse obtenue par la protection de ses anciens supérieurs, il entre au collège Saint-Louis à Aix. Dans ce collège jésuite, il découvre l'opéra et des reuvres sacrées de Haydn, de Mozart et meme de Cherubini. Mais, par suite d'un arrêté gouvernemental de 1828, les collèges de la Compagnie de Jésus - dont Saint-Louis à Aix - furent fermés.

 

Peu de temps avant la fermeture de ce collège, Félicien David a exercé les fonctions de chef-assistant de l'orchestre au Théâtre d'Aix. Il se retrouve à présent petit clerc, mais il revient à sa maîtrise de Saint-Sauveur dont il prend la direction. Il compose des romances, des nocturnes. En 1830, un oncle assez avare se décide à lui verser une rente mensuelle de 50 francs. Félicien David monte à Paris pour entrer au Conservatorie. Le directeur, Cherubini juge une de ses compositions, un "Beatus vir", avec son habituel manque de manières: <Vous ne savez rien.> Il l'accepte néanmoins dans la classe d'harmonie de Millaud - qui enseigne d'après le système de Catel. Félicien David a vingt ans. Et il ale courage de suivre en plus des cours privés d'harmonie avec Reber, qul, lui, enseigne d'après Reicha. Puis, subitement, alors que Félicien David ne roule déjà pas sur l'or, son oncle lui supprime sa pension. Il se met alors à donner des leçons - à des prix très bas. Leçons de solfège, d'harmonie, de piano. En même temps, il poursuit ses études avec Fétis pour la composition et Benoist pour l'orgue.

 

Démuni, et sans avoir remporté de prix au Conservatoire, il quitte cette institution en décembre 1831 pour rejoindre les saint-simoniens regroupés au sein d'une communauté fraternelle et généreuse, celle du Père Enfantin et de son Phalanstère, à Ménilmontant, hameau de Belleville qui ne fait pas encore partie de Paris. Malchance ou fatalité... Par décision de justice, la retraite de Ménilmontant est fermée. Ainsi les membres de cette communauté décident de devenir apôtres et de se rendre en Orient. Ils prennent le chemin de Marseille, passent par Lyon où Félicien David reçoit un piano destiné à résister aux accidents de la route (il résistera très bien à la chaleur), et le 22 mars 1833 ils embarquent en direction de Constantinople. Ils y sont assez mal reçus par le sultan Mahmud II. Face au déclin de son empire, celui-ci a compris la nécessité de réformes qui commencent à être mises en place de 1830 à 1839. Or 1830, c'est l'année du débarquement des Français en Algérie. Et de 1831 à 1839, a lieu la guerre entre Turcs et Egyptiens. Comment le petit groupe de saints-simoniens qui avait le désir de restaurer la prospérité de l'Egypte aurait-il pu être bien accueilli par Mahmud II? De Constantinople, ce groupe passe à Smyrne, Jaffa, Jerusalem, Alexandrie pour s'installer finalement au Caire. Après deux années de séjour, Félicien David, fuyant une épldémle de peste, se rend à Beyrouth d'où il rentre à Marseille, arrivant en juin 1835.

 

Son voyage n'aura en fait duré qu'un peu plus de deux ans, mais ce sont ces années qui vont être déterminantes pour son œuvre au caractère particulier que l'on nomme "orientalisme" et dont il est un des maîtres en musique - n'étant pas complètement un pionnier: il ne faut tout de même pas oublier l'orientalisme de Gluck ou celui de Mozart et de beaucoup d'autres compositeurs. A noter toutefois que leur orientalisme "XVIIIe siècle" ne possède pas les mêmes aspects que l'orientalisme du siècle des romantiques.

 

En 1836, Félicien David publie les "Mélodies orientales", au total vingt et une pièces dont dix-huit ont été rééditées en 1845 sous le titre "Brises d'Orient" et trois autres sous le titre "Les Minarets". A leur sortie, ces mélodies n'obtiennent pas un grand succès. Deux motifs peuvent être invoqués à cela. D'une part, un incendie détruisit une partie des stocks de partitions imprimées. D'autre part, le public, qui avait apprécié les "Orientales" du poète Victor Hugo et les "Pestiférés de Jaffa" du peintre Eugène Delacroix, ne semblait pas outre mesure être attiré par l'orientalisme musical. Des mélodies pour piano, David passe à des œuvres de musique de chambre. Il compose vingt-quatre petits quintettes à cordes répartis en quatre livres et intitulés "Les Quatre saisons" puis un nonet pour vents. Il compose ensuite trois symphonies, la première étant jouée en 1838 aux Concerts Valentino à Paris.

 

Mais son succès, aussi éclatant qu'immédiat, il l'obtient en 1844 (quatorze ans après la "Symphonie fantastique" de Berlioz) avec une Ode-symphonie "Le Désert" qui fait de lui avec les "Mélodies orientales" un explorateur de l'Orient musical, explorateur suivi par Bizet, Saint-Saëns, Roussel etc. Félicien David composa une seconde Ode-symphonie, "Christophe Colomb" dont la première eut lieu en 1846. Ces œuvres, bien que symphoniques, étaient très théâtrales. Beaucoup de rapprochements peuvent d'ailleurs être faits entre "Le Désert" et "Lélio", seconde partie de la "Symphonie fantastique", à commencer par l'action dramatique présentée par un récitant. Mais David écrivit également des opéras et des opéras-comiques dont certains sacrifièrent au goût de l'époque avec un exotisme qui paraît un peu kitsch aujourd'hui: "La Perle du Brésil" (1851). Plus oriental et aussi mieux réussis, les opéras "Lalla-Roukh" (1862), "La Captive" (1864) et "Le Saphir" (1865).

 

David conserva sa foi saint-simonienne jusqu'à la fin de sa vie. Inspirés par ce mouvement, ses chants tels "Au peuple" et "Chant de vie" ont été réunis et publiés dans un recueil intitulé "La Ruche harmonieuse" (1854). Mais d'autres compositions chorales peuvent être considérées comme d'inspiration saint-simonienne: "L'Hymne à la fraternité" (1848), par exemple. Certaines œuvres ont été perdues: "Pièces sur des thèmes arabes", pour vents (1835), "Promenade sur le Nil" (1837) et "L'Hymne à la paix universelle" (1855). D'autres compositions n'existent plus qu'à l'état de partitions incompletes - l'oratorio "L'Eden" (1848), l'opéra-comique "Le Saphir".

 

La reconnaissance officielle de son talent survint quelque vingt années après le succès du "Désert". Le roi lui accorda en 1860 une rente annuelle de 2400 francs. En 1862, David fut fait Officier de la Légion d'honneur. Cinq ans plus tard, il reçut un prix de 20,000 francs de l'Académie des Beaux Arts pour son opéra "Herculanum" (1859) et "Lalla-Roukh". Enfin, en 1869, il prit la succession de Berlioz à l'Institut et également au Conservatoire de musique en tant que bibliothécaire bien qu'il ne possédåt aucun titre à 'exercice de cette fonction. Félicien David est décédé le 29 août 1876 à Saint-Germain-en-Laye, dans les Yvelines - ville où est né Claude Debussy en 1862.

 

"Les Brises d'Orient" et "Les Minarets" possèdent la puissance des charmes orientaux, charmes plutôt doux, mais aux rythmes marqués que Félicien David traduit à merveille - notamment par des basses étonnantes. Ces mélodies sont pour lui plus qu¡¦un carnet de notes, un journal de voyage où il consigne impressions et souvenirs. C¡¦est un journal intime dans lequel des passages laissent parfaitement deviner qu¡¦il s¡¦agit aussi d¡¦un parcours intérieur: il se retrouve lui-même. il revoit son enfance et pense à l¡¦Occident ... (son orientalisme n¡¦est donc pas chez lui un refuge ou le moyen d¡¦une fuite). Voir les titres "Souvenir d¡¦Occident". "Souvenir d¡¦enfance", "Une plainte" etc.

 

Son écriture ne manque pas de couleurs. Pourtant il n¡¦essaie pas de coller à l¡¦exotisme du Moyen-Orient car la musique chante naturellement en lui. Oublierait-on que sa formation initiale a été celle du chant? Et si parfois son mélodisme repose trop à l'évidence sur une architecture à deux voix, il nous réserve de belles surprises - comme dans "L¡¦Egyptienne". Evidemment, en écoutant ces pieces, on sourira de leur orientalisme assez peu oriental pour nous aujourd'hui (même si l'on sait que l'orientalisme est au départ un mouvement artistique et, en tant que tel, ne peut être attaché à la fidèle reproduction d¡¦une réalité). On imaginera même ces mélodies orientales dans les salons bien dorés d¡¦une France qui s¡¦intéressa tant à l'Orient qu¡¦elle s¡¦y établit. Pourtant, une pièce comme "Le harem" convainc pleinement, elle arrivera même à nous faire frémir. Et nul doute qu¡¦en prêtant une oreille attentive aux rythmes, aux mélodies de Félicien David. l'Orient véritable ne pointe le bout de son nez.

 

Plus que des formes traditionnelles, ce qu'il faut retenir de ces pièces est le fait qu¡¦elles racontent de belles histoires avec toujours une dynamique très réussie de passages lents et de passages vifs et rapides. "L¡¦Almée" (danseuse égyptienne) en est un très bon exemple: après une introduction si lyrique que l'on s'attend à l'apparition d¡¦une diva... surprise, un développement harmonieux calme les esprits. Et jusqu'à la conclusion les reprises du thème très rythmé alterne avec ceux du développement lent. "Le Harem" chante, mais plus qu¡¦il ne chante, il raconte. Dans toutes ces melodies, Félicien David s¡¦est plu en effet à exercer le sens du récit, le sens de la narration, et en cela l¡¦Orient lui a indéniablement apporté quelque chose d'unique. Autre qualité très orientale: la recherche rythmique, notamment celle de la répétition qui débouche sur une conception du temps complètement étrangere à l¡¦Occident. Il a su par exemple recréer le silence dans son Ode-symphonie, le "Désert" par une note répétée - ce qui est génial pour l¡¦époque - mais le sens de la répétition apparaît également ici, particulier dans "Souvenir d'Egypte". Pour toutes ses qualités, Félicien David méritait bien qu'on le redécouvrit...

 

Frederik Reitz

 


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