About this Recording
8.223503 - RABAUD: Orchestral Works
English  French 

Henri Rabaud

Henri Rabaud

Danses de Mârouf, la Procession Nocturne op. 6,

Suite Anglaise nº2, Eglogue, Suite Anglaise nº3,

Divertissement sur des Chansons Russes op. 2

 

"Acquérez votre métier après vous être assimilée celui des maîtres"

Massenet

 

1873. Encore sous le choc de la défaite face à l'Allemagne et celui des événements de la Commune, la France reprend peu à peu ses esprits. L'Empire a fait place à une République dont l'installation n'échappe pas aux remous et aux paradoxes. Le 24 mai, l'Assemblée remercie Thiers puis élit le maréchal de Mac Mahon - aux sympathies monarchistes bien connues - à la tête de l'Etat...

 

La vie intellectuelle et artistique n'est pas non plus demeurée à l'abri du traumatisme de Sedan. Dans le domaine musical, un sursaut salutaire vient de se produire à l'initiative d'artistes teis que Camille Saint-Saëns, César Franck ou Romain Bussine: la fondation de la Société Nationale de Musique (le 17/11/1871 ). Placée sous la devise Ars Gallica,cette dernière va grandement favoriser l'âge d'or qui s'ouvre alors pour la musique française.

 

C'est dans cette période charnière qu'Henri Rabaud voit le jour à Paris, le 10 novembre. Difficile d'imaginer un environnement plus favorable que le sien a I'eclosion des dons musicaux d'un enfant. Il est le petit-fils du flûtiste Louis Doris, le petit-neveu de la soprano Dorus-Gras, créatrice de nombreux rôles d'opéras de Meyerbeer ou Halévy, et le fils d'un violoncelliste réputé, membre de la Société des Concerts: Hippolyte Rabaud. Quand à sa mère, elle fut un temps pressentie par Gounod pour chanter Marguerite lors de la création de Faust (19/3/1859)...

 

Dès le plus jeune âge, Henri baigne dans un univers musical que dominent les grands auteurs classiques. Souvent dans le salon familial, des amis se joignent à son père pour jouer trios et quatuors de Mozart, Haydn ou Beethoven. Emerveillé, l'enfant se plonge dans l'étude de ces oeuvres et acquiert en autodidacte de tres solides bases théoriques. D'ailleurs l'attachement aux maîtres anciens, l'indépendance d'esprit et une grande méfiance envers le "modernisme", toujours le caractériseront.

 

Son passage au Conservatoire (1893-94) relève de la pure formalité carses maîtres (Massenet, Taudou et Gédalge) n'ont que peu à apporter à un jeune homme déjà pourvu d'un solide métier, que couronne un prix de Rome en 1894.

 

A vingt et un ans, Henri Rabaud découvre l'Ltalie, Verdi et Puccini. Mais c'est

Virgile qui lui inspire l'une de ses premières pages orchestrales: Églogue. Ce commentaire musical sur la première des Bucoliques, met en évidence l'art du jeune compositeur qui signe là une partition d'une grande fraîcheur. La dernière réplique de Tytyre à Méllbée, contraint à l'exil, en traduit bien l'esprit:

 

"Ici, du moins, tu aurais pu te reposer avec moi, cette nuit sur des feuilles vertes; nous avons des fruits mûrs, des châtaignes moelleuses et du fromage frais en abondance. Déjà, là-bas, les faîtes des métairies fument, et les ombres, tombant du haut des monts, s'allongenr".

 

A la fin du XIXe siècle, le wagnérisme fait de nombreux émules en France. Chaque année ce pays fournit le plus important groupe de "pélerins" étrangers présents au festival de Bayreuth. Sur la liste de 1896, on relève, aux côtés par exemple d'Alfred Cortot et de son ami Edouard Risler, la présence d'"Henri Rabaud, Prix de Rome - Paris". Comme pour Vincent d'Indy quelques années auparavant, la découverte de la Tétralogie sur la "colline sacrée" et, plus généralement, le contact avec l'univers romantique allemand vont exercer une influence non négligeable sur l'artiste. Elle s'exprime dès 1897 avec l'achèvement de la Procession Nocturne opus 6. Ce "Poème Symphonique d'après Nicolas Lenau" (dédié à Edouard Colonne) s'impose comme l'une des plus belles réalisations orchestrales de l'auteur. Il s'y inspire d'un épisode du Faust du poète allernand dans la traduction de V. Descreux.

 

Faust, ernpli d'un "mome désespoil", erre dans la forêt. "La nuit est épaisse, mais l'haleine inquiète du printemps souffle avec douceur dans les bois un chaud et vivant murmure". La tristesse du héros, "insensible aux merveilleuses émotions des voix printanières", s'exprime dans un premier épisode en fa mineur Andante tranquillo qui débute, pianissimo, par un solo de cor, puis de clarinette sur le discret roulernent de la grosse caisse (jouée avec des baguettes de timbales) et les violons avec sourdines.

 

"Quel est cette clané qui illumine là-bas la forêt, empourprant le feuillage et le ciel de sa flamme? D'où viennent les sons suaves de ces airs religieux qui semblent faits pour consoler toutes les douleurs terrestes?¡K Faust arrête son cheval...(...) Une procession solonnelle se dirige de son côté.(...) C'est la fête de la Saint-Jean."

 

Au cours d'un deuxième épisode, en ut majeur - où les instruments à vents jouent un rôle clef, soutenus uniquernent par les violoncelles et les contrebasses -, le compositeur suggère d'abord l'approche du cortège par une succession de poco à poco crescendo qui culminent dans la nuance forte, puis son éloignernent, au moyen de poco à poco diminuendo, avant de terminer morendo.

 

Dans la troisième section de l'oeuvre Molto piu lento, reparaît la tonalité initiale de la mineur: "Faust reste seul, debout dans les ténèbres, il saisit avec énergie et brusquerie son fidèle cheval, et, le visage entièrement caché dans la crinière de l'animal, il y pleure de brûlantes larmes, les plus amères qu'il alt encore versées..." A nouveau la science orchestrale de l'auteur s'impose avec un sens de la couleur et une subtilité de l'écriture qui forcent l'admiration.

 

Quand Henri Rabaud compose son Divertissement sur des Chansons Russes en 1899, la musique russe est très appréciée à Paris. Aux oeuvres de Tchaïkovsky sont venues s'ajouter dans les programmes, depuis l'Exposition Universelle de 1889, celles des Cinq. Nul besoin de surcharger cette délicieuse partition de commentaires inutiles. Voyons y plûtot un clin d'oeil, amusé et tendre, du musicien français envers l'engouement que le public manifestait pour des oeuvres dépaysantes par leur foisonnement de couleurs et leurs références à la musique populaire.

 

Outre ces belles pages d'orchestre, la réputation croissante dont le compositeur jouit au début du XXe siècle tient pour une large part à son activité dans le domaine lyrique. Des 1904, il signe une première oeuvre: La Fille de Roland (sur un livret de Ferrari tiré de l'oeuvre de H. de Bornier), bien accueillie par les mélomanes. Mais son grand succès lyrique attiendra cependant 1914 avec Mârouf, Savetier du Caire. Cette partition en cinq actes, sur un livret de Lucien Népoty inspiré des Mille et Une Nuits, reçolt un accueil enthousiaste lors de sa création à l'Opéra Comique, sous la baguette de Ruhlmann.

 

Mârouf a aujourd'hui disparu des scènes, mais son nom demeure grâce aux

Danses qui en sont extraites. Elles appartiennent à la scène 2 de l'acte III qui met en présence Mârouf, le Sultan et le Vizir, et s'achève par l'apparition de la Princesse. Pour comprendre une telle musique il convient de la relier à ce goût pour l'exotisme musical qui s'est affirmé en France depuis le milieu du siècle précédent. Après Félicien David (Le Désert), Charles Gounod (La Reine de Saba) ou Georges Bizet (Djamileh), Henri Rabaud a su séduire son public par une musique puissamment évocatrice mais dépourvue de vulgarité qui, comme le note Gustave Samazeuilh, "allie avec une mesure et un goût bien français, la tradition classique et la couleur orientale".

 

En 1917, le compositeur français entame une nouvelle collaboration avec Lucien Népoty, dans le domaine de la musique de scène cette fois. Le librettiste de Mârouf vient en effet d'achever une adaptation française du Marchand de Venise de Shakespeare et propose à Henri Rabaud d'en écrire les intermèdes musicaux. Ce dernier accepte et adopte une démarche originale. Plutôt que de créer une partition de toutes pièces, le musicien adapte pour orchestre un ensemble de pages des virginalistes anglais du XVIème siècle (William Byrd, Giles Farnaby, anonymes...). Réalisées avec beaucoup de raffinement et d¡¦intelligence dans l'usage des timbres instrumentaux, ces transcriptions furent regroupées plus tard au sein de Suites Anglaises dont on trouve deux exemples ici.

 

La Suite nº2 en si majeur est formée d'un Allegro (William Byrd), d.un Andante (anonyme) et d'un Allegro maestoso (anonyme). En sol majeur, la Suite nº3 se divise en cinq parties: Maestoso (anonyme), Moderato (Giles Farnaby), Allegro (G. Farnaby), Andante (anonyme) et Maestoso (anonyme). Libre au puristes de faire la moue, il reste qu'en son temps. Henri Rabaud offre un rare exemple de curiosité pour un répertoire que nombre de ses contemporains Ignorent ou méprisent.

 

Membre de l'institut depuis 1910, le compositeur succède à Gabriel Fauré à la direction du Conservatoire de Paris en 1920. Son nom est désormais connu sur l'autre rive de l'Atlantique où il a dirigé le Boston Symphony Orchestra, deux ans auparavant.

 

Attiré par un 7ème Art encore balbutiant, Henri Rabaud collabore avec le réalisateur Raymond Bernard, en 1924-25, et signe les partitions du Miracle des Loup puis du Joueur d¡¦Echecs - les premières musiques orginales écrites pour le cinéma muet!

 

En 1928, l'Opéra de Paris redonne Mârouf et, probablement stimulé par le succès que lui réserve à nouveau le public, le compositeur reprend la plume pour écrire une oeuvre légère. Rolande et le Mauvais Garçon, qu'il achève en 1933 et crée au Palais Garnier en 1937.

 

Après une tournée de chef d'orchestre en Amérique latine l'année suivante. Henri Rabaud regagne la France. Durant le second conflit mondial, il devient membre des instances dirigeantes du Comité Professionnel de l'Art Musical - crée en 1943 à l'initiative d'Alfred Cortot, aux côtés de Germaine Lubin, Jacques Thibaud ou Marguerite Long et remplace également Albert Wolff à la tête de l'orchestre Pasdeloup. Alors qu'il travaille a son dernier ouvrage lyrique, Le Jeu de l'Amour et du Hasard, la mort le surprend, le 11 septembre 1949, à l'âge de soixante seize ans.

 

Laissons à René Dumesnil, fin observateur de la vie musicale française, le soin de conclure: "Tout est choix, et très judicieux, chez Henri Rabaud, et personne ne fut jamais plus sévère pour soi-même que ce compositeur dont l'invention semble si spontanée et qui s'exprime avec tant d'aisance".

 

© 1994 Alain Cochard


Close the window