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8.225153 - KILAR: Bram Stoker's Dracula / Death and the Maiden
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Wojciech Kilar Musique de film

Wojciech Kilar Musique de film

Né à Lvov, ville alors située en Pologne et faisant aujourd’hui partie de l’Ukraine, le 17 juillet 1932, Wojciech Kilar étudia à l’école supérieure de musique d’état de Katowice, se rendant à Paris en 1959 pour étudier avec Nadia Boulanger au Conservatoire. Lauréat de nombreux prix internationaux, dont le Prix de la Fondation Lili Boulanger 1960 et deux prix du ministre de la culture polonaise en 1967 et 1976, Kilar écrivit sa première musique de film en 1960, puis se mit à composer pour les plus grands réalisateurs polonais, dont Krzysztof Kieslowski, Krzysztof Zanussi, Kazimierz Kutz et Andrzej Wajda.

Kilar avait travaillé sur plus de cent films polonais lorsqu’il écrivit la musique de son premier film américain, le Dracula de Francis Ford Coppola ; ce furent ensuite les bandes originales très bien accueillies de La jeune fille et la mort et La neuvième porte de Roman Polanski, et Portrait de femme de Jane Campion, caractérisées par des thèmes expressifs et des harmonies minimalistes. En plus de travailler pour le cinéma, Kilar continue d’écrire de la musique de concert ; on lui doit une Sonate pour cor, un Quintette à vents, la cantate épique Exodus [Naxos 8.554788], qui fut utilisée dans la bande-annonce de La liste de Schindler, et un Concerto pour piano. La première bande originale de film de Kilar des années 1960 fut Le débutant, à l’époque où le Festival d’automne de Varsovie connaissait un immense succès. En 1974, la simplification musicale de l’œuvre orchestrale Krzesany [Naxos 8.554788] fut annoncée par une série de compositions destinées à des films de Krzysztof Zanussi. On peut ainsi remarquer que les deux pôles principaux de la créativité de Kilar se sont mutuellement compénétrés et influencés.

La musique de film de Kilar est, par nécessité, faite de limitations. Etant donné le moyen d’expression qui lui est fourni, le compositeur ne peut avoir une entière liberté créative. La musique de film doit être discrète, sans essayer de dominer la perception du spectateur. Elle ne peut pas créer une narration parallèle, et à cause de cela, le compositeur doit limiter consciemment son potentiel créatif. De ce point de vue, on peut admirer la force expressive des musiques de film de Kilar : elles parviennent à éclairer et à approfondir les scènes qui ne peuvent être exprimées en images ou en mots, là où la musique peut donner toute sa puissance.

Grâce en partie à sa musique marquante, Dracula (1992) fut accueilli comme l’une des versions les plus fidèles de l’histoire de Dracula, et valut à Kilar le prix ASCAP. En plus de ses éléments horrifiques, cette partition explore également les aspects plus ´ gothiques ª du récit. La suite débute avec The Brides (Les fiancées), qui ressemble à du Prokofiev et dont les mouvements de cordes passionnés surplombent un piano maussade et des percussions. Par contraste, The Party (La fête) est presque irréel dans sa délicatesse. Le portrait des deux héroïnes du film, Mina/Elizabeth, constitue un bel exemple des talents de mélodiste de Kilar ; son orchestration pour cordes et harpe rappelle des compositeurs aussi différents que Khatchatourian et Arnold. Sur un ostinato rythmique implacable, Vampire Hunters (Les chasseurs de vampires) crée une atmosphère menaçante. Mina/Dracula sous-tend le dénouement du film, avec des cordes émergeant des profondeurs pour être rejointes par un cor anglais et une flûte mélancoliques dans une atmosphère de calme inévitabilité. Et soudain c’est The Storm (L’orage), avec des violons rappelant Bernard Herrmann et un rythme de marche régulier, par-dessus lequel un chœur entonne une psalmodie inquiétante évoquant les forces des ténèbres avec éloquence.

König der letzten Tage (Le roi des jours derniers) raconte l’ascension et la chute du faux prophète Jean de Leyde qui, à la tête des Anabaptistes, établit une éphémère Nouvelle Jérusalem à Münster pendant l’année 1534. L’Intrada d’ouverture, à l’opulente orchestration pour cordes, évoque l’imagerie biblique et les intrigues religieuses. Sanctus dépeint les intenses émotions des zélotes anabaptistes, avec une autre des psalmodies chorales typiques de Kilar. Canzona est un interlude élégiaque, le cor anglais et le clavecin s’alliant aux cordes de manière poignante. Par-dessus des timbales et des percussions agressives, Miserere souligne le conflit qui naît entre les instances religieuses et les rebelles. Plus recueilli, l’Agnus Dei est chanté a cappella selon la tradition chorale médiévale. La défaite finale des rebelles est décrite dans le Gloria, qui réunit avec efficacité des effets et des pages de toute la partition du film.

La jeune fille et la mort (1994), réalisé par Roman Polanski, est un thriller psychologique s’appuyant sur la pièce à succès d’Ariel Dorfman, dans laquelle Paulina Escobar, prisonnière politique victime de la torture quinze ans auparavant, reconnaît en l’homme qui raccompagne son mari chez eux son bourreau et violeur. Elle décide alors de se venger de lui dans sa propre maison. Cette pièce à trois personnages et décor unique est bouleversante. Des trois morceaux présentés ici, The Confession, dans lequel des sections de l’orchestre à cordes sont superposées avec simplicité mais sentiment, sous-tend la scène où Paulina et Roberto se reconnaissent. Avec sa triste mélodie de cor anglais, contrastant avec des éléments plus dissonants, Paulina’s Theme évoque la personnalité d’une femme qui a dû subir de nombreux sévices. Roberto’s Last Chance instaure une atmosphère agressive rappelant Chostakovitch alors que l’émotion atteint dans le film son point culminant.

Les grains du rosaire (1980), réalisé par Kazimierz Kutz et adapté de son propre roman, se déroule dans une ville polonaise de province. Habryka est un vieux mineur retraité qui a gagné de nombreuses médailles de travailleur. En vue de la construction de nouveaux appartements, les vieilles maisons sont évacuées et leurs résidents se voient offrir des appartements dans le nouvel immeuble. Mais Habryka tient à sa maison pleine de souvenirs et refuse de la quitter, ne cédant que lorsque le patron de la mine lui offre une maison neuve. Malheureusement, celle-ci est isolée et Habryka et sa femme s’y ennuient. Habryka meurt dans son sommeil et on l’enterre comme un héros, pour rendre hommage à l’un des plus vieux mineurs du district. Une bonne partie de l’émotion du film est distillée par le bref morceau inclus sur ce disque, où le piano semble évoquer le passage du temps, la trompette et les bois aigus s’alliant pour une valse nostalgique.

La perle de la couronne (1972), également réalisé par Kazimierz Kutz, figure parmi les moins connues des musiques de film de Kilar. Tourné à la suite des troubles qui secouèrent la Pologne industrielle en 1970, elle fait allusion à des événements similaires des années 1930. Les propriétaires d’une mine de charbon silésienne qui ne rapportait pas assez décidèrent de la fermer et le syndicat des mineurs réagit en occupant le puits. Ce qui débute sur une note d’espoir et de bonne humeur est finalement interrompu par l’indifférence du gouvernement, la famine et le désespoir. Le film reflète le passé et le présent, rendant hommage au pouvoir de l’action collective et de l’engagement individuel. Tirés de la bande originale du film, les numéros 26 et 27 utilisent particulièrement bien les percussions désaccordées, tandis que le numéro 28 est un nouvel exemple de l’écriture pour cordes pleine d’émotion à laquelle on associe Kilar dans le domaine de la musique de film.

Richard Whitehouse

Remerciements à Stanislaw Kosz et Eddie Stewart • Version française : David Ylla-Somers


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