About this Recording
8.225235 - SOLER, J.: Nocturnes
English  French 

Josep Soler (1935- )

Josep Soler (1935- )

"Ainsi le temps voyage pendant toute la nuit": les Nocturnes pour piano

Josep Soler est né à Vilafranca del Penedès (Espagne) en 1935. Il a commencé à y étudier la musique avec Rosa Lara, puis a poursuivi sa formation à Paris avec René Leibowitz (1960) et enfin à Barcelone avec Cristòfor Taltabull (1960-1964) — ancien élève de Max Reger. Il a remporté le Prix d’opéra de Monte Carlo (1964), les Prix de la ville de Barcelone (1962 et 1978) et le treizième Prix Oscar Esplà. Son opéra Oedipe et Jocaste fut créé au Théâtre du Liceo de Barcelone en 1986.

Grandement influencé par la musique de Schönberg et d’Alban Berg, Soler emploie généralement la technique dodécaphonique dans ses œuvres dans un style à la fois impressionniste et expressionniste se faisant progressivement plus simple et plus austère. Ses œuvres de la maturité se caractérisent par une tendance à l’atonalité libre expressionniste et par un usage systématique de l’accord de Tristan (jusqu’en 1989 dans sa forme originale, puis sous des formes variées). Sa Passio secundum Joannem (1970), ses Mahler Lieder (1992), ses sept Quatuors à cordes (1955-1996) et ses seize opéras occupent certaines des places les plus importantes au sein de son œuvre. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles traitant d’une vaste palette de sujets musicaux (la fugue, l’histoire de la musique, l’esthétique de la musique…). De 1977 à 1982, Soler a enseigné l’histoire et l’esthétique au Conservatoire de Barcelone. Il y a également enseigné la composition jusqu’en 1985, étant l’un des professeurs les plus influents de la jeune génération de compositeurs espagnols. Il est actuellement directeur du Conservatoire de Badalona et membre de l’Académie royale catalane des Beaux-Arts de Barcelone.

L’étude de la création sur papier, toile ou partition, du paysage nocturne comme topique esthétique, de sa coloration caractéristique ou des sons et pouls interne qui lui donnent forme et contenu, c’est un sujet dont le développement linéaire à travers les différentes disciplines artistiques permettrait de réécrire en négatif une bonne partie du déploiement historique de celles-là, principalement dès le Romantisme. Effectivement, l’appréhension et transcription poétique de ce "merveilleux chant nocturne" occupe une bonne partie de la poésie de Joseph von Eichendorff et lui donne son sens dernier : en elle, l’intuition musicale du littérateur réussit à traduire en signes linguistiques les impressions que d’une forêt sans lumière mais avec une vie latente que, comme image romantique de la fugacité de la vie, perçoit le passant-poète quand il y pénètre. D’une façon semblable, les différents paysages nocturnes de Caspar David Friedrich, qui offrent ensemble une palette symbolique si riche, se nourrissent aussi de ce "memento mori", de cette tension larvée qui produit la confrontation entre une vie temporelle finie et l’espoir d’une existence éternelle et dont la représentation picturale se trouve, respectivement, aux travailleurs de la rive et au point de vue orienté vers l’horizon éclairé dans sa toile Nuit de lune sur la plage de la Mer de l’Est (1816-1818, Neue Pinakothek, Munich).

Dans la musique pour piano du compositeur catalan Joseph Soler inclue dans cet enregistrement nous trouvons, à travers de la consciente réminiscence-hommage qui se produit dans ses Nocturnes (les numéros 1 à 6 ont été écrits en 1986, les six suivants entre 1988 et 1992) et dans son Poème nocturne (1998) au Chopin qui enrichit le genre homonyme et le doua d’un caractère expressif propre avec ses œuvres, une stylisation de façon très personnelle des topiques esquissés auparavant. Soler, grand connaisseur de l’histoire des phénomènes artistiques, qu’il ajoute à son imaginaire privé d’une manière et forme pas toujours évidentes, se sert du nocturne pour articuler une musique sans concessions construite en bonne partie à partir de la référence harmonique invariable de l’accord du Tristan et sa transposition aux douze sons de la gamme chromatique. La tendance à l’immobilité de celle-ci, c’est-à-dire son intemporalité, correspond de cette façon avec sa structure interne. Comme dans les poèmes d’Eichendorff de thématique nocturne ou dans les paysages désolés de Friedrich, l’objet d’expérience artistique n’est pas la description d’une action à peu près définissable en termes dramatiques concrets. Au contraire, le voyage personnel du compositeur à travers la nuit se matérialise en une renonce à placer au premier plan le pouls formel de sa musique, qui exige le concept de temps comme élément auxiliaire nécessairement associé, pour se transformer en introspection en état pure, en présentation plastique d’un paysage musical glacé, dans lequel les éléments de nature allégorique, qui ont besoin de une clef interprétative propre dans le monde particulier esthétique de Soler, eux, ils ont volé le rôle principal aux contrastes structurels. Sa production artistique et d’essais, dans laquelle la musique scénique prends un rôle prépondérant avec des contributions importantes à l’opéra espagnol d’aujourd’hui, ne poursuit pas, par conséquent, la possession artistique d’un objet concret extérieur à elle-même mais, au contraire, c’est le propre compositeur et son monde subjectif qui, sous un vêtement sonore

créé par lui-même, apparaît réfléchi sous forme d’autoportrait fragmentaire. D’après Soler "soit à cause de l’effort de dévoiler, d’extraire de l’intérieur ce qui est caché, soit à cause de la précipitation inévitable et incontrôlable, il y a toujours quelque chose qui se cache, consciemment ou subconsciemment (…) ; ou à certains instants, soudain, sans qu’il puisse faire rien pour ou contre, la lumière surgit et l’artiste doit le reconnaître et accepter." Sujet et objet s’unissent d’une façon plus intime, plus silencieuse et furtive si possible, dans cette musique nocturne sous le voile protecteur de l’obscurité qui leur est inhérente et leur donne, en ce dernier moment, leur vraie raison d’être.

Agustí Bruach

Traduction : M. Lidonne / J. M. Bruach


Close the window