About this Recording
8.553833 - MACHAUT: Messe de Nostre Dame (La) / Le Voir Dit
English  French  German 

MACHAUT
Et musique est une science
Qui vuet qu’on rie et chante et dance:
Cure n’a de merencolie…
Partout où elle est joie y porte;
Les desconfortez reconforte,
Et nes seulement de l’oïr
Fait elle les gens resjoïr.

 

Poète et compositeur, Guillaume de Machaut est un des derniers descendants de la tradition des trouvères où “le chant se fait rituel du culte de la dame, liturgie parallèle à celle qui magnifie Dieu. Dans le service d’amour, l’amant abdique sa volonté propre entre les mains de la dame, comme le mystique s’abandonne à Dieu, comme le vassal se soumet à son seigneur terrestre […] L’invention de ces poètes est ainsi d’avoir lié amour et écriture, amour et chant, d’avoir fait du désir de l’autre la source vive de l’écriture poétique mais aussi la condition et la garantie même de son excellence” (Repère, Poèmes d’amour des XII et XIII siècles, 1983) Guillaume de Machaut (c. 1300–1377) servit ses seigneurs, Jean de Luxembourg, roi de Bohême, sa fille Bonne, femme du futur Jean II, la noblesse française; son Dieu, en acceptant les canonicats de Verdun, Arras puis Reims où il se fixa définitivement en 1340; et sa darne, Péronne d’Armentières, avec qui il entretint une relation épistolaire abondante. Comme poète, Machaut fut admiré et iInité dans toute la France, comme compositeur, il fut joué dans toute l’Europe jusqu’au quinzième siècle. Le disque actuel est constitué d’oeuvres écrites, probablement entre 1360-65, alors qu’il se consacrait à la publication de ses oeuvres poétiques et musicales. De sujet apparemment éloignés—la Messe Nostre Dame, la plus célèbre de ses compositions, est dédiée à la Vierge Marie, tandis que les chansons du Le Voir Dit, encore peu connues, sont le témoignage ardent de son amour courtois pour Péronne—elles puisent musicalement aux mêmes sources d’inspiration.

“La Messe Nostre Dame est l’un des monuments les plus considérables de la musique du Moyen-Age…Oeuvre immense et touffue, déconcertante et exaltante, condensant en elle les plus solides données de la tradition et les plus folles audaces du modernisme, elle nous apparaît comme une gigantesque synthèse du passé et du présent, traversée de géniaux pressentiments et de rugueuses gaucheries, de conformismes et d’audaces.” (Jacques O1ailley: Histoire musicale du Moyen-Age, 1950) Elle est, l’une des premières—sinon la première—messes polyphoniques à quatre voix qui ait été composée réunissant en un tout les cinq parties de l’ordinaire de la messe. Les trois autres messes complètes du quatorzième siècle, celles de Barcelone, Toulouse et Tournai, ont été écrites pour trois voix et sont moins homogènes. Les deux premières contiennent des mouvements connus ailleurs individuellement, et possèdent en commun le Credo de rege du compositeur Sortis. La troisième, quoique dégageant une plus grande unité, laisse paraître une différence stylistique importante entre le Kyrie, Sanctus et Agnus Dei plus caractéristique de l’at;s antiqua tandis que le Gloria et surtout le Credo sont plus proches l’ars nova de Machau. De l’ars antiqua, Machaut utilisa le principe de teneurs liturgiques en les fragmentant dans des formes isorythmiques; ce procédé est présent dans le Kyrie (avec au ténor la mélodie liturgique du CuncHpotens de la messe lV de l’édition vaticane), le Sanctus, l’Agnus Dei (le ténor de ces deux mouvements fait un usage assez libre de la messe xvn de l’édition vaticane) et Ile Missa est. Le Gloria et le Credo, aux textes développés, sont chantés sur un contrepoint note contre note, pouvant rappeler l’ancienne technique du conduit. Pour l’ars nova, Machaut atteignit des sommets expressifs encore inouïs avec ses innovations audacieuses: les dérèglements rythmiques, les nombreux hoquets et contretemps, l’emploi d’une voix à l’autre de cellules thématiques semblables, l’individualité même des voix, et surtout des accords pensés comme tels, au centre du Credo par exemple où la dédicace à la Vierge sur les mots Ex Maria Virgine resplendit de clarté dans un élargissement rythmique.

Selon Daniel Leech-Wilkinson, Machaut semble avoir composé la Messe de Nostre Dame bien entendu pour célébrer la Vierge Marie, mais aussi pour servir de messe commémorative après sa mort et celle de son frère Jean, également chanoine de la cathédrale de Reims. Les deux frères furent enterrés ensembles près de l’autel de la Vierge où selon toute vraisemblance prennait part l’exécution de cette messe. Cet enregistrement, réalisé dans la cathédrale de Reims, a tenté de restituer des conditions acoustiques similaires â celles d’alors, plaçant les chanteurs devant l’o’gue immédiatement à l’est du choeur, ce qui offre une résonnance pratiquement semblable â une exécution située près de l’autel de la Vierge qui a disparu après les radicaux changements architecturaux de la Révolution “Le Kyrie est chanté dans chacune des neuf sections suivant les claires indications des manuscrits L’intonation du plaln-chant du Credo est chantée suivant un ton crouvé dans les manuscrits contempocains du nord de la France, inhabituels aujourdhui, mais amenant plus naturellement la polyphonie de Machaut L’Ite missa est chanté en polyphonie, malgré l’usage liturgique, parce que c’est ainsi indiqué dans certains manuscrits de Machaut.” (Daniel Leech-Wilkinson)

Adressé â Péronne d’Annentières, u Livre dou Voi, Dit est, en quelque socte, un roman d’amour de 9094 vers octosyllabiques agencés sous fonne de couplets contant l’amour courtois du vieux chanoine pour la jeune fille noble Un Machaut de plus de soixante ans proclamait que depuis qu’il était encré en rapport avec elle, “je ne fis onques puis rien qui ne fust pour vous, car je ne say ne ne vueil faire de sentement d’autrui fors seulement dou mien et du vostre, pour ce que Qui de sentement ne fait, Son dit et son chant contrefait.”

Ploures dames est le premier poème sous fonne de ballade envoyé â Péronne en 1362 lui demandant de l’apprendre car la musique lui plait beaucoup Nes qu’on porroit, la seconde ballade—une des fonnes favorites de Machaut—fut envoyé l’année suivante en avril 1363 utilisant des idées mélodiques similaires Sans cuer dolens fut “composé” vers le 12 mai 1363, sur la route du retour après le premier séjour ensemble de Machaut et de Péronne. Il s’agit en fait d’un rondeau tiré d’un précédent recueil de 1350 réutilisé pour la circonstance sous un faux-semblant de nouveauté. Longuement me sui tenus ou le Lay de Bonne Espérence est une composition allégorique où pour ècre délivre du personnage de l’espérance, le compositeu, doit écrire une oeuvre dans la fonne médiévale la plus difficile, exigeant une science artistique consommée, un lai Composé de douze scrophes de construction identique pour la première et la dernièrer le Lay de Bonne Espérence est la seule chanson monophonique de ce recueil Puis qu’en oubli est un rondeau dont les voix de teneur et contre-teneur furent ajoutées au morceau existant Envoyé le 29 septembre à Pffonner eile lui demandera une pièce nouvelle étant donné qu’eile le connaissait déjà dans une fonne ancienne Dix et sept fut souvent mentionné avant que Machaut n’envoie finalement la musique “Mon crès doux coeu” j’ai fait le rondel où vocre nom est, et le vous eusse envoyé par ce message; mais, par m’âme, je ne l’ouïs onques, et n’ai mis accoutumé de baille, chose que je fasse tant je l’ai oui.” Utilisant les codes secrets courtois, sous fonne d’analogie encre nombres et lettres (R=17, E=5, N=13, O=14, P=15) il attendit de pouvoir l’entendre exécuté pour en juger.

Les crois ou qoacre années que dura cette relation tendre et écrange furent parmi les plus fructueuses de la production de Machaut En 1365, Péronne se maria…


©1996 Isabelle Battioni


Close the window