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8.553895 - JANACEK: String Quartets / Violin Sonata / Pohadka
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Leoš Janáček (1854-1928)
Quatuor à cordes n° 1, "Sonate à Kreutzer"
Quatuor à cordes n° 2, "Lettres intimes"
Sonate pour violon et piano
Pohadka, conte pour violoncelle et piano

"Ils jouaient la Sonate à Kreutzer..."

Personnage du roman (1889) dont Tolstoï a emprunté le titre à la sonate pour violon et piano (1803) dédiée par Beethoven au violoniste Kreutzer, Pozdnychev raconte à son interlocuteur comment l'expression de bonheur surprise sur le visage de sa femme pianiste, a fait naître en lui la jalousie. Convaincu que le violoniste qu'elle accompagne a pris sa place, il assassine sa femme.

Plusieurs raisons expliquent l'intérêt de Leoš Janáček pour le roman de Tolstoï. Sa slavophilie, qui lui a longtemps permis comme à beaucoup de ses compatriotes, de supporter la domination des Habsbourg, et qui lui a fait entreprendre en 1896 un grand voyage en Russie. Sa situation personnelle, écartelée entre Zdenka qu'il a épousée en 1881, et Kamila à qui il s'est lié en 1917, et qui lui inspirera le meilleur de son œuvre.

De sa lecture du roman de Tolstoï, Janáček a déjà en 1908 tiré un trio. En 1923, c'est un quatuor qu'il compose à la demande du Quatuor de Bohême. Le Premier Quatuor "Sonate à Kreutzer", achevé en huit jours, semble une application d'un principe que le compositeur a ainsi énoncé: "Cherchez en vous et soyez vrai". Elle abonde en notations – "timidement", "comme en larmes" – qui se réfèrent peut-être à des épisodes précis du roman de Tolstoï, plus sûrement à l'expérience personnelle de Janáček. Elle contient aussi l'indication "comme en parlant", significative de la volonté du compositeur de produire une musique qui ait les caractères de la langue tchèque parlée. Le Premier Quatuor est créé par le Quatuor de Bohême, le 14 octobre 1924 à Prague.

Composé en 1928 alors que Janáček achève De la maison des morts, opera d'après Dostoïevsky, le Second Quatuor "Lettres intimes" est tout entier inspiré de la passion du musicien pour Kamila, et se réfère aux quelques six cents lettres qu'il lui écrivit. Janáček a d'abord imaginé remplacer l'alto du quatuor par une viole d'amour, mais l'instrument manque de puissance, et il confie finalement ce qu'il lui destinait à l'alto, instrument souvent privilégié par les compositeurs tchèques. Le Deuxième Quatuor se caractérise par l'extrême mobilité d'un discours mû par l'urgence de dire, qui passe d'une berceuse russe à une danse tchèque, d'un bruit de nature à un éclat passionné, et qui est à la fois portrait du compositeur – changeant et inflexible, tendre et passionné – et évocation de sa liaison avec Kamila. Janáček entend le quatuor chez lui, mais ne peut assister à sa création publique le 11 septembre à Brno par le Quatuor Morave: il est mort un mois plus tôt.

La Sonate pour violon et piano nous ramène à un épisode particulier de la passion de Janáček pour la grande patrie slave. Elle est composée au printemps 1914 dans l'attente des Russes qui vont, pense-t-on, libérer les Tchèques de la domination austro-hongroise. Evocatrice (le trémolo du piano dans le dernier mouvement, représenterait la progression des troupes russes), annonciatrice (Janáček rèutilisera deux de ses thèmes dans Katia Kabanova, opéra inspiré en 1921 d'un autre écrivain russe, Ostrovski), elle se caractérise par la permanence d'une même idée thématique dans trois de ses mouvements, le second ayant été composé séparément, et son caractère russe plus souvent sous-entendu que pleinement exprimè.

Nous remontons de quelques années encore avec Pohádka, conte pour violoncelle et piano (1910), russe à part entière de par l'utilisation d'un récit de Jokovski mettant en scène, comme l'Oiseau de feu de Stravinsky (composé la même année que le conte de Janáček), le tsar Berendeï et son fils, le tsarévitch Ivan, Koscheï et sa fille, la princesse Marya. Le tsar a donné son fils à Koscheï. En route vers le domaine de celui-ci le tsarévitch aperçoit se baignant dans un lac, trente canetons et au bord de l'eau trente robes. Il s'empare de l'une d'elles mais les canetons revenus, il a pitié du dernier et lui rend sa robe. A sa place apparaît alors la fille de Koscheï, dont il tombe amoureux. Russie, amour, le Conte pour violoncelle et piano est révisé et publié en 1923, année où Janáček compose son Premier Quatuor.

Philippe Danel


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