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8.554094-95 - MONTEVERDI: Orfeo (L')
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Claudio Monteverdi (1567-1643)
L'Orfeo; Favola in Musica

L'Antiquité célébrée, ses tragédies mythiques et ses poètes redécouverts, la fin du XVIe siècle bruissait de perspectives nouvelles. Lettrés, poètes, philosophes, musiciens, chanteurs, savants se réunissaient dans des camerate, des académies "ouvertes à tous ceux qui comprennent les arts libéraux". On y discutait sans fin des idéaux artistiques de la Grèce antique, de philosophie, de théorie, de la musique des sphères, de la relation entre le texte et la musique, du théâtre antique. On expérimentait. Vincenzo Galilei, (le père du célèbre astronome), Giulio Caccini, Cavalieri, Jacopo Peri et bien d'autres se livraient à des combinaisons expérimentales des éléments musicaux du langage parlé (l'inflexion naturelle de la voix, ses accents, sa rythmique), pour tenter de dégager une déclamation chantée, une réalisation musicale qui soit fidèle au sentiment exprimé et directement compréhensible. Claudio Monteverdi fut celui qui transcenda le stade des expériences. Génie musical doué d'une invention sans borne, il créa des œuvres, sacrées autant que lyriques, dans un langage dramatique nouveau. Leur portée fut universelle.

Monteverdi fut souvent qualifié de révolutionnaire. De son vivant, il fut même engagé, à son corps défendant, dans une vive polémique entre les modernistes et les anciens. Sans rejetter le passé, il sut se saisir des richesses musicales des siècles précédents, les transformer, apporter une résolution à la problématique de l'époque, éclaircir la relation entre le parlé et le chanté. Si Peri avait innové avec Dafne (1594) et Euridice (1600), Monteverdi réalisa avec son Orfeo (1607) un chef-d'œuvre qui offrait une synthèse des aspirations d'alors. Profondément humain, il rendit accessible à tous, les mouvements du cœur, les doutes infimes, les soubresauts de l'âme dans une musique toute en nuance, sans en négliger l'aspect symbolique. Les témoignages de ses contemporains rendent compte de l'importance de son œuvre. Les partitions de ses opéras qui nous sont parvenues, retracent les événements exceptionnels qu'étaient les représentations, laissant parfois dans l'ombre de précieux renseignements. Ses œuvres, oubliées pendant plusieurs siècles, furent redécouvertes à la fin du XIXe siècle et ne furent publiées dans leur intégralité qu'entre 1926 et 1942 sous la direction de Gian Francesco Malipiero.

Une petite chronologie


1567

Claudio est bâptisé à Crémone le 15 mai, une ville d'ltalie du nord placée sous la domination espagnole depuis 1559. Il sera l'aîné des cinq entants. Très tôt, il entame ses études musicales auprès de MA. Ingegneri, maître de chapelle de la

cathédrale.

 

1582

Parution d'un recueil de Sacrae Cantiunculae à 3 voix. Monteverdi a 15 ans.

 

1587

Parution du premier des 6 Livres de madrigaux à 5 voix publiés par Gardano et Amadino à Venise, qui rendront Monteverdi célèbre dans toute l'Europe.

 

1590

Joueur de viole et chanteur dans l'orchestre de Vincent de Gonzague, duc de Mantoue.

 

1599

Epouse Claudia de Cattaneis dont il aura trois enfants.

 

1600

Parution du pamphiet d'Artusi contre Monteverdi.

Monteverdi assiste à la première représentation de l'Euridice de Peri et Rinuccini, à la Camerata fiorentina, où le tout nouveau stilo recitativo est mis à l'honneur.

 

1602

Monteverdi devient maestro di musica du duc de Mantoue, titre plus honorifique que lucratif (particulièrement étant donné l'avarice du duc).

 

1605

Parution du 5e Livre de madrigaux répondant à Artusi dans sa préface qui défend les modernistes et la Seconda Pratica overo perfettione de fa moderna musica.

 

1607

Orfeo, favola in musica, triomphalement représenté à la cour de Mantoue. Décès de sa femme, Parution des Scherzi musicali à 3 voix.

 

1608

Représentation d'un second opéra, Arianna, dont il ne reste que le céièbre Lamento.

 

1610

Parution de Vespro della Beata Virgine dédiées au Pape Pie V.

 

1613

Monteverdi est nommé maître de chapelle de ia République de Venise, un poste convoité qu'il occupera jusqu'à sa mort. S'ensuit une période prolifique avec la composition de nombreuses œuvres sacrées, ainsi que des opéras (perdus pour la plupart) et des madrigaux.

 

1640

Première représentation d'Il ritorno d'Ulisse in patria.

 

1643

Première représentation de L'incoronazione di Poppea.

29 novembre, Monteverdi s'éteint à Venise après avoir revu Crémone et Mantoue.

Les renseignements sur les circonstances qui présidèrent aux représentations de L'Orfeo sont relativement peu nombreux. Cette favola in musica fut écrite à l'initiative du duc de Mantoue pour la saison de carnaval 1607 et représentée le 24 février sous les auspices de l'Accademia degli Invaghiti qui réunissait l'aristocratie et les érudits de la ville. On ignore où exactement se déroula la représentation (selon la tradition à la Galleria degli Specchi ou à la Galleria dei Fiumi du palais ducal), quels étaient les costumes et les décors, ou encore qui furent les chanteurs à l'exception du castrat florentin Giovan Gualberto Magli, élève de Caccini et éventuellement du ténor Francesco Rasi. La salle, de petite proportion n'autorisait en aucun cas l'emploi des dispositifs scéniques disponibles dans un théâtre. Le libretto, écrit par Alessandro Striggio, fut distribué au public. Le succès fut considérable si bien que le duc ordonna immédiatement une seconde représentation 1er mars. "Poète et musicien ont dépeint les sentiments du cœur avec un talent tel qu'il aurait été impossible de mieux faire. La poésie est belle de conception, splendide de forme et la plus magnifique qui soit dans sa diction […] La musique, […] sert la poésie avec une qualité telle que rien de plus beau n'a jamais été entendu" (Lettre de Cherubino Ferrari, aoùt 1607).

Le mythe d'Orphée, très populaire en ce début du XVIIe siècle, a permis de concevoir un livret fourmillant de références néo-platoniciennes (où se rejoignent les figures d'Orphée et du Christ) dans une structure en cinq actes élaborée en detail. Les actes I, II et V proches de la pastorale encadrent les actes III et IV situés aux Enfers. A la toccata et au prologue introductifs répond la moresca finale. Monteverdi semble avoir mis près d'une année pour en achever la composition. L'œuvre s'articule autour d'éléments purement orchestraux s'appuyant largement sur des rythmes de danses (la toccata initiale, les symphonies des début et fin d'actes, les ritournelles), autour de chœurs et d'ensembles épousant les caractéristiques tantôt du madrigal, tantôt de la canzonetta, et autour de la monodie tantôt proche du récitatif, tantôt de l'arioso. La qualité expressive de la mélodie accompagnée d'instrument polyphonique, aboutissement des recherches entamées à la camerata Bardi, est exceptionnelle de concision et de profondeur, tandis que la virtuosité y est utilisée à des fins dramatiques. Le récitative épouse étroitement la métrique des vers tout en préservant une diction naturelle. Monteverdi parvint non seulement à mettre le drame de Striggio en musique, il put créer et contrôler la charge émotionelle. Les personnages nous apparaissent dans leurs dilemnes, leurs joies et leurs peines. Ils vivent leur destin à travers des sonorités variées de l'orchestre, et des différents rappels thématiques. Eloquent, doué d'un sens poussé de la structure formelle, Monteverdi embrassa avec L'Orfeo les éléments constitutifs des opéras à venir.

Synopsis

Prologue Une toccata annonce l'arrivée de La Musique (soprano), qui, devant le parterre de "célèbres héros et de nobles rois", présente la fable d'Orphée, qui, par son chant, apaisait les bêtes sauvages et par ses prières, soumettait l'Enfer. Que tous les auditeurs se recueillent pour écouter les chants tantôt gais, tantôt tristes.

Acte I Orphée et Eurydice apparaissent en compagnie de nymphes et de bergers, heureux des noces à venir. Un berger (ténor) invite aux réjouissances, enfin ia belle et sauvage Eurydice a accepté de mettre fin aux tourments amoureux d'Orphée. S'ensuit un chant nuptial exécuté par le chœur, le berger et une nymphe. Ils demandent à Orphée d'exprimer sa joie dans des chants joyeux. Orphée répond par un arioso intense qui en appelie à la "rose du ciel, [à la] vie du monde". A-t-il jamais existé d'amant plus heureux que lui? Eurydice s'en remet à l'Amour. Avec des danses et des chants tous se dirigent vers le temple pour implorer les dieux de longtemps préserver le bonheur des deux amants.

Acte II Une sinfonia voit Orphée, les bergers et les nymphes se protéger de la chaleur du plein soleil dans un frais bosquet. Orphée, au son de sa lyre, y conte l'histoire de son amour, les chants douloureux quand Eurydice se refusait à lui et maintenant sa joie immense. Soudain, une messagère (mezzo-soprano) interrompt les réjouissances. La belle Eurydice est morte, mordue par un serpent, dans un pré où elle cueillait des fleurs pour sa guirlande nuptiale. Rien n'a pu la sauver. Orphée, d'abord abasourdi, se révolte et décide de descendre aux Enfers pour attendrir Pluton de ses chants. Soit il la ramenera sur Terre, soit il demeurera avec elle dans le Royaume des ombres. L'acte s'achève sur des ritournelles et des lamentations funèbres.

Acte III Une sinfonia prélude aux Enfers. Orphée, guidé par l'Espérance (soprano) et armé de sa seule lyre, parvient sur la rive du Styx qui le sépare du Royaume des ombres, là où règne Pluton. L'Espérance le quitte en lui rappelant la loi gravée dans la pierre "O vous qui entrez, abandonnez toute espérance". Charon (basse), le terrifiant nocher, refuse de lui faire traverser les eaux noires. De son chant enchanteur, Orphée parvient à le faire fléchir, puis, invocant les dieux, à l'endormir. Il peut alors rejoindre l'autre rive sous les commentaires émus du chœur des esprits infernaux.

Acte IV Proserpine (mezzo-soprano) a été tellement émue qu'elle prie son mari, d'accéder au souhait d'Orphée et de lui rendre Eurydice. Pluton (basse) qui lui-même sait ce qu'aimer signifie, y consent à une condition: jamais Orphée ne devra poser ses yeux sur cette dernière, car elle disparaître alors à jamais. Tout en conduisant son épouse vers les cieux, Orphée chante des louanges aux Dieux. Mais, il doute de la promesse, Eurydice le suit-elle vraiment? Un bruit plus fort que les autres lui semble être les Furies s'apprêtant à lui ravir son bien. Il se retourne. Elle est perdue à tout jamais, tandis qu'il est entraîné vers la lumière. Sinfonia et chœurs achèvent l'acte.

Acte V Dans les champs de Thrace, Orphée n'est plus que douleur et soupirs. Seul l'écho lui répond. Dans l'épisode suivant, le livret original de Striggio suit la légende et voit Orphée disparaître à la vue des Bacchantes qui par leurs danses et leurs chants rendent grâce à Bacchus. Puis l'opéra reprend le final de Monteverdi, avec Apollon (ténor) descendant du ciel pour lui offrir secours et immortalité. Aucune joie ne dure longtemps sur terre. Dans les cieux, Orphée pourra contempler indéfiniment l'image céleste d'Eurydice. Nymphes et bergers célèbrent en chantant et dansant cet amour transcendé et impérissable.

Isabelle Battioni, 1997


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