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8.554113 - ALAIN, J.: Organ Works (Lebrun)
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«... La fée des légendes éternellement jeune ! »1

Une enfance à Saint-Gemlain en Laye

Plus de deux siècles après Louis XIV, et près de cinquante ans après Claude Debussy, Saint-Germain en Laye verra naître Jehan Alain, qui ne reniera ni l'un, ni l'autre. A l'héritage du grand siècle de Louis XIV, il doit le goût de l'équilibre, de la finesse, et cette grandeur d'âme qui est le propre du style classique franrçais. Au second, il doit la liberté et l'indépendance qui se manifestent dans le rejet de toute forme d'institution. A tous les deux, il doit ce goût si typiquement français de la litote, du « suggérer plutôt que dire ». Albert Alain, organisre de l'église paroissiale, réunissait les qualités d'organiste, compositeur et facteur d'orgue ; il donna naissance à quatre musiciens de premier ordre don’t Jehan fut l'aîné, et Marie-Claire la cadette. C'est dans cette ambiance qu'il put développer ses dons en toute liberté, remplaçant très souvent son père à l'Église, ou lui succédant aux heures d'études sur l'orgue de salon atypique qu'Albert agrandissait au fil des mois et des années.

Les années d'apprentissage

A l'adolescence, Jehan Alain rentre au conservatoire, et la mort mettra un terme à des études particulièrement complètes et brillantes, qui n'empêcheront pas le lauréat de porter sur l'établissement un jugement piquant: « une serre chaude où des plantes poussent très vite, grâce à la température et l'humidité propice qu'on entretient autour d'elles (...) et une sorte de frigidaire où l'on conserverait des denrées périssables. »2 II est vrai qu'une activité débordante empêchera Jehan de porter à un point complet d'achèvement une part des ses œuvres, le privant de la consécration due aux auteurs méticuleux, et que les jurys du conservatoire ne goûteront guère ces instants lumineux de poésie volés au quotidien. « Toute ma vie est centrée autour de l'émotion. L'expression est la seule forme de bonheur »3 semblera-t-il répondre. Une œuvre, pourtant, au milieu de cette grande production sera récompensée par un jury prestigieux : en 1936, la Suite pour orgue obtiendra le Grand Prix des Amis de l'Orgue. Néanmoins, c'est au conservatoire que Jehan travaillera avec Marcel Dupré et qu'il rencontrera ses condisciples Olivier Messiaen, Maurice Duruflé, Jean Langlais, Gaston Litaize, Henri Dutilleux. C'est au conservatoire aussi qu'il sera initié à la modalité, chez Maurice Emmanuel. Et c'est au conservatoire, enfin, que nombre de ses amis entendront pour la première fois une bonne part de son œuvre dans des moments de partage exaltants.

Influences

En 1932 a lieu un événement qui marquera beaucoup l'esthétique de Jehan Alain : l'exposition coloniale. La rencontre avec les rythmes, les timbres exotiques, les échelles modales étranges vont impressionner le jeune artiste et influencer sa création. Dans le même temps, plusieurs musiciens inspirés redécouvrent notre patrimoine : Wanda Landowska le clavecin, Pablo Casals le violoncelle de Bach, André Marchal la musique d'orgue ancienne, et la recherche d'un nouveau style, d'une facture instrumentale plus adaptée à une nouvelle littérarure. Notre jeune musicien n'est pas insensible à cette évolution: la rencontre, à Reims, du grand orgue restauré par Victor Gonzalez conjuguée à la présence invisible du grand « Nicolas de Grigny » va féconder une part importante de son œuvre, tandis que le contact intime avec l'abbaye de Valloires va donner naissance au sublime Postlude pour l'office des complies.

L'urgence

Cependant, et même si ces influences sont évidentes, l'acte créateur est surtout pour Jehan Alain le reflet de sa rayonnante personnalité et de son parcours intérieur. En premier lieu, it y a cette urgence, cette rapidité dans le trait et dans le ton. Aller à l'essentiel, dire en peu de notes: Jehan Alain notait rapidement sa musique sur des pages blanches sur lesquelles il traçait des portées avec une quintuple plume de sa fabrication. Rythmes syncopés, appuis décalés sur des temps faibles ou sur la partie faible des temps, tempi fortement contrastés, refus de carrures régulières, pièces parfois d'une très grande brièveté, tout traduit dans sa musique cette urgence, tout trahit cette absolue nécessité de dire vite et avec véhémence.

La Poésie

II y a aussi cette faim toujours inassouvie de poésie, décelable dans les plus simples actes de sa vie quotidienne, et en particulier dans sa généreuse correspondance : c'est tel lutin dessiné sur le coin d'une feuille, c'est telle touchante missive qui annonce en de tendres mots la naissance de sa fille Lise, et c'est aussi telle évocation d'un simple paysage champêtre. Le monde intérieur de Jehan Alain est un univers fantastique peuplé de fées, de gnomes et de machines ètonnantes!... Cet univers poétique est partout présent dans son œuvre, soit qu'il se soit clairement exprimé à ce sujet dans sa correspondance, soit que son dessein soit mis en évidence par un titre ou une citation, soit encore que l'on devine cet univers entre les notes. C'est ainsi qu'il souhaite que sa musique soit tour à tour l'évocation d'une eau limpide (Introduction et Variations) et d'un vent violent soufflant au milieu de clameurs (Choral)... Dans Litanies, cette poésie est au service d'un message spirituel, alors que dans le Jardin suspendu, on touche au fond du problème de la création. Deux diptyques, les Préludes profanes et les Fantaisies, nous plongent dans des univers poétiques étranges.

On peut lire ici :
« Après cette nuit encore une autre. Et après une autre, encore une autre... et après... »4
et là :

« ...Alors au ciel lui-même je criai
Pour demander comment la destinée
Peut nous guider à travers les ténèbres
Et le ciel dit : "Suis ton aveugle instinct" » (Omar Kayyàm)5

Ce sera dans une œuvre de plus grandes proportions que l'argument atteindra une puissance dramatique : véritable testament musical que l'auteur porte sur lui dans les plus tragiques moments de son existence (on sait qu'il va mourir sur le front en 1940), les Trois danses sont selon les propres mots de sa sœur Marie-Claire, un véritable « poème de la vie et de la mort ». Avec ce triptyque d'une écriture vigoureuse et âpre, Jehan Alain nous laisse un puissant héritage humaniste, saisissant à la fois de jeunesse et de maturité, avant de confier à l'éternité son aria, sourire lumineux de l'ange de Reims, dont la fraîcheur et la souveraine pureté balaient en quelques instants musicaux tout le tumulte des pauvres luttes humaines. Musicien-poète, Jehan Alain a vécu trop peu pour se fourvoyer une seule fois : en dix ans d'une intense créativité musicale, il n'a pu que rester d'une totale sincérité.

Paradoxes

Artiste paradoxal, son ambition est grande quand au but à atteindre, mais la réalisation matérielle est bien différente : brouillons et esquisses à la fois trop riches et trop pauvres d'indications laissent à l'interprète une bien difficile mission qui consiste à rester plus fidèle à l'esprit qu'à la lettre, tout en restant à l'affût du moindre indice, susceptible de nous faire pénétrer plus encore dans le mystère du créateur. Le miracle de Jehan Alain, à l'instar d'un Michel-Ange, est de nous avoir laissé une œuvre en devenir, mais dont la qualité de chaque esquisse, de chaque projet est éqillvalente à la facrure de ses œuvres les plus élaborées. Comme ses contemporains Webern ou Ravel, il est capable de nous faire pressentir dès les toutes premières vibrations, toute la dimension poétique de son œuvre. On pourra toujours regretter à plusieurs titres la brièveté d'une vie aussi généreuse et d'un aussi beau tempérament d'artiste. Mais le destin tragique de ce musicien nous le fait apparaître comme une figure éternellement jeune. Jehan Alain a livré à la postérité ces mille petits morceaux de papiers réglés de sa quintuple plume, sans avoir eu le temps de censurer, comme son maîitre Paul Dukas, ces pages qui résonnent en nous comme « les sons impalpables du rêve ».6

Éric Lebrun, Février 1996

1 Gérard de Nerval
2 Lettre de Jehan Alain
3 Cité par Bernard Gavoty
4 Premier prélude profane
5 Premiére fantaisie
6 Prélude de Claude Debussy

II faut que la musique coule comme l'eau d'une rivière
Jehan Alain

"Le Grigny du XXesiècle" a-t-on dit de Jehan Alain. Le destin n'accorda en effet que très peu de temps à un artiste qui disparut prématurément au tout début du second conflit mondial, à I'âge de vingr-neuf ans. Mais quelles richesses découvre-t-on, quelle maturité admire-t-on dans une production d'environ cent vingr ouvrages dont la naissance ponctue les années 1929 à 1939 ! Jehan Alain ne fut pas qu'un compositeur d'orgue, ses ouvrages vocaux, de chambre et pour piano I'attestent, mais il demeure qu'il consacra à cet instrument la part la plus essentielle de son génie. Constat qui n'offre rien de surprenant quand on se souvient des origines du compositeur et du contexte dans lequel il vint à la musique.

A I'instar de Claude Debussy, c'est à Saint-Germain en Laye que Jehan-Ariste Alain vit le jour le 3 février 1911 dans la farnille de I'orgauiste et compositeur Albert Alain. Egalement passionné par la facture d'orgue, ce dernier avait construit dans le salon familial un instrument dont la présence façonna sans aucun doute beaucoup les goûts musicaux du jeune Jehan. Tout cormme les longues heures qu'il passa aux côtés de son père à I'orgue de I'église de Saint-Germain en Laye, ou du piano de sa grand-mère maternelle, Alice Alberty, une excellente musicienne amateur qui avait autrefois étudié avec une ancienne élève de Chopin.

Ayant vite pris conscience des dispositions de son fils pour la musique, Albert Alain lui offrit les premières bases de son art, avant de lui faire travailler le piano auprès d'Augustin Pierson – par ailleurs titulaire de l'orgue de Saint-Louis à Versailles.

Chaque jour plus affirmés les dons de Jehan Alain le menèrent bientôt au Conservatoire de Paris. Il y étudia l'harmonie chez André Bloch (1929-1933), la fugue chez Georges Caussade (1930-1933), la composition chez Roger-Ducasse et Paul Dukas (1932-1936), ainsi que l'orgue et l'improvisation chez Marcel Dupré (1934-1939).

La durée de ce cursus, que vint couronner en 1939 un Premier prix d'orgue et d'improvisation, peut surprendre et s'explique par différents événements qni étaient venus compliquer l'existence de Jehan Alain durant cette période : des ennuis de santé souvent liés à une pneumonie contractée en 1933, le service militaire (1933-1934), le choc produit par la disparition accidentelle de sa sœur Odile en 1937, le mariage avec Madeleine Payan en avril 1935. Certes heureux, ce dernier épisode obligeait cependant le musicien à consacrer beaucoup de temps à ses fonctions d'organiste à l'église Saint-Nicolas de Maisons-Lafitte et à la synagogue de la rue Notre-Dame-de-Nazareth pour subvenir aux besoins du ménage.

A peine ses études terminées, la guerre surprit Jehan Alain et il fut bientôt affecté comme soldat au 8e cuirassier motorisé. " Epoque troublée et suspendue sans cesse au-dessus des gouffres insondables de la démocratie et de la guerre. Heureusement le sourire du bon Bach, les pleurs de l'intraitable Ludwig van Beethoven, les soupirs et les cris de quelques autres contituent une rampe solide à laquelle nous nous accrochons dans l'escalier obscur des circonstances" notait-il alors dans son carnet...

L'engourdissement de la "drôle de guerre" fut bientôt dissipé par l'offensive allemande de mai 1940. Jehan Alain prit part à la lutte avec une audace et une confiance exceptionnelle. Mais la musique et la foi n'y purent hélas rien, le 20 mai 1940, les balles ennemies mirent un terme à son existence.

"Je vois la mort en bas, du haut de ce bel âge". Le vers de Jean Cocteau que le compositeur avait inscrit sur son carnet plusieurs années auparavant prenait soudain un caractère étrangement prémonitoire...

"La vie bondit en lui", disait Bernard Gavoty de Jehan Alain dans l'ouvrage (1) qu'il consacra à son ami disparu, mais il se pressait d'ajouter : "II est gai et mélancolique, ascétique et sensuel", soulignant ainsi tout que l'artiste présentait de contradictoire. L 'admiration de Jehan Alain pour Cocteau n'avait rien de fortuit... Persuadé que "l'ironie, l'humour, seuls rendent la vie supportables", il cachait sous des dehors vifs et légers un être d'une grande richesse intérieure mu par une extrême générosité.

Dans son existence débordante d'occupations, Jehan Alain éprouvait le besoin d'aller de temps en temps chercher refuge dans le chalet familial d'Argentières en Haute-Savoie, pour retrouver "la montagne qui nous imprègne, nous ordonne, nous purifie", ou à l'abbaye de Valloires dans la Somme. Moments de recueillement qui, à n'en pas douter, contribuèrent à donner leur pleine signification aux mots qu'il écrivit sur la dernière page de son carnet : "Je croir en le Christ et en Dieu".

"A notre époque, on est fatigué des grands discours. Le public n 'est pas si bête. Ne pas insister sur des "évidences musicales. Fuir les lieux commums. Etre brej" . La soif de concision, de concentration du discours musical n'a cessé de guider le compositeur français dans un travail de création où il souhaitait par ailleurs introduire une mobilité, expression du jaillissement de la vie. " Sans doute faut-il distinguer entre Ies pièces rythmiques et les pièces mélodiques : danses ici, rêve là-bas, remarquait Bernard Gavoty. Mais la méditation ne requiert pas moins de vie que I'action : ainsi un Adagio peut être aussi riche qu'un Scherzo. "

Expression du jaillissement de la foi aussi, comme en témoigne I'une de ses plus parfaits réalisations pour orgue : les Litanies. Les mots que Jehan Alain plaça en exergue de cette pièce achevée en 1937, disent mieux que tout commentaire I'esprit qui I'anime : "Quand I'âme chrétienne ne trouve plus de mots nouveaux dans la détresse pour implorer la miséricorde de Dieu, elle répète sans cesse la même invocation avec une fois véhfmente. La raison atteint sa limite. Seule la foi pour suit son ascencion". Dans la rythmique obsessionnelle de cette page se déchaîne selon le musicien la "bourrasque irrésistible" de la prière.

Certes moins ambitieuse, la Petite pièce (1932) - sur laquelle I'auteur travailla avec un soin tout particulier - possède cependant une grande qualité de facture. Avec son motif en sixtes parallèles repris quatre fois, I'introduction Andante sans lenteur conduit à un Plus lent où le thème est énoncé sur un fluide accompagnement en triolets qui subsiste tandis que réapparaît le motif introductif. Un bref canon conclut.

Deux ans plus tard naissait Le Jardin suspendu que Jehan Alain définissait comme "I'idéal perpétuellement poursuivi et fugitif de l'artiste, c'est le refuge inaccessible et inviolable". On admire ici une écriture d'une douceur et d'une finesse rares, "toute dans des timbres fins et voilés", peut-être inspirée au musicien par la sérénité des paysages de haute montagne.

La visite de I'Exposition coloniale de 1932 fut pour Jehan Alain I'occasion d'un contact avec différentes formes d'exotisme musical qui ne demeurèrent pas sans influence sur sa production. Ainsi le folklore d'Afrique du Nord I'a-t-il inspiré dans la 2e Fantaisie écrite en 1936. Deux sections lentes et rêveuses y encadrent le Presto médian, d'une remarquable fluidité.

On ne saurait en revanche imaginer couleur plus française que celle des Variations sur un thème de Clément Jannequin dont Jehan Alain demande qu'elles soient jouées "comme les Préludes dont parlait Couperin... avec fraîcheur et tendresse". C'est en vérité sur un air anonyme du XVIe siècle "L 'espoir que j'ay d'acquérir vostre grace" que repose cette partition d'une pureté de trait et de registration admirable.

Retour à I'exotisme avec les Deux Danses à Agni Yavishta dont I'idée était venue à Jehan Alain lors de I'Exposition coloniale de 1932 et auxquelles il mit le point final en 1934. Ce sont l'lnde et le dieu du feu qui inspirent ces deux pièces, la première Allegro au thème assez bondissant, la seconde Pas vite molto rubato, où I'art de coloriste et le sens des climats du musicien se révèlent particulièrement envoûtants.

Initialement conçus pour le piano, les deux Préludes profanes (1933) furent finalement destinés à I'orgue. Toutes deux notées Andante, ces pièces présentent une atmosphère secrète que les paroles de l'auteur placées au bas de chacune d'entre elles, aide à percer : " Après cette nuit, encore une autre, et après cette autre, encore une autre..."(Ier Prélude), "Ils ont travaillé longtemps, sans espoir et sans relâche. alors, peu à peu, ils ont pénétré le graud rythme de la vie"(2d Prélude).

L'abbaye de Valloires, on l'a noté auparavant, fut un lieu de recueillement pour Jehan Alain. C'est là qu'il composa en avril 1934, et que l'on retrouva après sa mort, le "Choral pour une Elévation" auquel Albert Alain donna le titre de Choral Cistercien, un bref Adagio de douze mesures tout de calme et d'intériorité.

Ceux qui fréquentèrent Jehan Alain furent tous frappés par sa capacité a faire instantanément abstraction des situations dans lesquelles il se trouvait pour ne plus songer qu'à la musique. Telle est la sensation que procure l'audition de Climat (1934) dont la libre et douce rêverie captive l'oreille dès la première note.

Le chant grégorien comptait parmi les grandes sources d'inspiration de Jehan Alain et un peu de l'esprit de cette musique habite la Monodie. Une page composée en 1938, du pureté et d'une simplicité intemporelles.

Réferénce au passé à nouveau, avec la Ballade en mode phrygien et le Choral phrygien respectivement datés de 1930 et de 1935.

La première, que l'auteur note "dans les teintes de grisaille" présente une coupe tripartite et offer dans sa partie médiane un choral sur la voix humaine. Jehan Alain fait également appel, entre autres, à ce jeu dans le Choral phrygien "très Iié - sans Ienteur" , une méditation pleine d'intensité mais qui se refuse à "I'extase facile" que fuyait le musicien.

Achevée en 1936, la Suite, op. 48 valut cette même année à son auteur le grand prix de composition de la Société des Amis de l'Orgue. Avec les trois Danses, il s'agit là de la réalisation la plus développée et la plus aboutie de Jehan Alain dans le domaine de la musique d'orgue. Dans l'Introduction et Variations, premier volet du triptyque, l'auteur déclarait avoir recherché "des sonorités fines qu'on peut entrecroiser dans la douceur et qui donnent un tissu transparent et fluide dans Ies doigts, comme un voile de soie". Avec cette atmosphère contraste celle de la deuxième partie de l'ouvrage, un Scherzo remarquable par son discours volontaire et tendu. Enfin, un Choral, où le compositeur voyait "de grandes masses, des montées pesantes, brodées de clameur... Des ombres abruptes, de grand coups de soleil... Et du vent, du vent", conclut avec puissance et majesté.

Esquissées pour le piano dès 1937, les Trois Danses furent adaptées pour l'orgue en 1939 par un musicien qui travaillait à leur orchestration en 1940 lorsque lorsque la guerre mit fin à ses jours.

Temps fort de l'œeuvre d'orgue de Jehan Alain avec la Suite, l'ouvrage éblouit de bout en bout par la richesse et la puissance de l'inspiration. Intitulé Joies, le premier volet se singularise par des rythmes bondissants et nerveux, sans pour autant exclure des instants de recueillement. Le contraste est total avec la parrie médiane, Deuils. "Pour honorer une mémoire héiroïque" écrit Jehan Alain en exergue d'une pièce dont le caractère douloureux et funèbre s'impose dès le début de la première section Adagio. La tension ne fait que croître dans le Motto scherzando qui suit. Une atmosphère dramatique, incertaine domine les premières mesures de Luttes, qui, comme le tire le laisse supposer s'oriente par la suite vers un climat plus conflictuel où l'intensité du sentiment bannit cependant tout penchant ostentatoire.

C'est en fait clans une version pour deux pianos et bassons que l'Intermezzo fut écrit en 1934 à I' occasion concours de composition du Conservatoire Paris. L'année suivante, Jehan Alain en réalisa une transcription pour orgue parfois connue sous le titre "La Fileuse". D'une grande inventivité rythmique, cette pièce, par sa fluidité et sa diversité de couleurs, compte parmi les plus représentative de l'écriture d'orgue de son auteur.

Jehan Alain était encore élève de Bloch et de Caussade quand, en 1932, il composa les Variations sur le Lucis Creator. La rigueur avec laquelle ces maîtres guidaient les pas du jeune musicien se reflète sans nul doute dans cette partition, mais on y trouve déjà aussi une signature immédiatement identifiable. Majestueusement exposé, le thème engendre deux variations, la première soutenue par une main gauche au dessin fluide et régulier - procédé très cher à l'auteur -, la seconde Thema fugatum dont l'écriture à trois voix affirme une superbe maîtrise contrapuntique.

Inscrite parmi les premières réalisations pour orgue de Jehan Alain, la Berceuse sur deux notes qui cornent fut écrite en 1929. Autour d'un do dièse et d'un ré dièse tenus pendant tout la durée du morceau, elle engendre une atmosphère dont la transparence rappelle l'attachement du musicien au monde de l'enfance. "Les petits enfants, écrivait-il, ont un regard si pur, d'une sincérité si exigeante que leurs yeux bleux, dans le petit visage sans expression, prennent une intensité affolante", Un regard qu'il nous semble apercevoir ici...

Grave. Le titre de cette page écrite en 1932 suffit à décrire le climat recueilli et sombre d'une brève méditation qui atteint son point culminant dans sa partie centrale, soutenue par de vastes accords. Elaboré deux ans auparavant, le Lamento présente lui aussi un caractère sévère, mais se distingue du Grave par des dimensions plus importantes et une construction plus complexe.

"Alors au ciel lui-même, je criai/Pour demander comment la destinée/Peut nous guider à travers les ténèbres/ Et le ciel dit : 'Suis ton aveugle instinct. "' Commentaire musical des vers d'Omar Khayyam, la Première Fantaisie compte parmi les plus belles réalisations de l'année 1932 et l'on comprend mieux la portée de cette page qui chemine avec énergie et liberté de rythme jusqu'à sa lente conclusion en découvrant le commentaire qu' en fit Jehan Alain clans une lettre datée de mai 1934 : " 'Suis ton aveugle instinct', Je voudrais que cela signifiât : 'Suis ton pressentiment qui t'attire vers les choses fortes, belles, ne cherche pas trop à comprendre les mystéres de la foi et ceux de la nature, admire sans disséquer'. Surtout, je ne voudrais pas exclure le sentiment si violent, si intense, de remerciement vers le Créateur, vers la source des belles choses. On n'est pas évidemment forcé de voir cela sous la plume d'Omar..."

En inscrivant la dédicace " à mon Maître Georges Caussade " sur le manuscrit du Prélude et Fugue achevé en 1935, Jehan Alain rendait hommage à l'un des pédagogues qui avaient le plus compté dans sa formation. La solidité de la construction constitue certes l'un des traits dominants de ce diptyque, mais elle n'exclut pourtant pas la liberté de ton comme l'atteste le prélude "joyeusement et sans hate " où figurent plusieurs passages non mesurés notés "Cosi una cadenza" ou la fugue "san rigueur" dans laquelle tradition et modernité font bon ménage.

Avec la Ballade dans le mode phrygien et le Choral phrygien, le Choral dorien est la troisième œuvre d'orgue inscrite au catalogue de Jehan Alain à faire référence à la classification des modes grecs de Maurice Emmanuel. Plus lent que le Choral phrygien il est comme ce dernier noté "très lie"'.

Page tardive de Jehan Alain, l'Aria vit le jour en 1938 et l'on y savoure une grande liberté du discours et une recherche de couleurs derrière lesquelles transparaît le visage d'un créateur amoureux de la vie.

C'est durant un séjour à l'abbaye de Valloires en 1930 que Jehan Alain composa son Postlude pour l'office de complies. II porte la marque du recueillement et de la méditation dont ce lieu était synonyme pour le musicien, mais également celle du chant grégorien qui inspire une page admirable par la douceur de ses coloris et la subtilité de son agencement.

@ 1996 - Alain Cochard

Eric Lebrun
orgue

Après avoir été l'un des derniers éléves de Gaston Litaize, Eric Lebrun poursuit ses études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris où il remporte cinq premiers prix dont celui d'orgue dans la classe de Michel Chapuis, mais aussi l'harmonie, le contrepoint, la fugue, l'orchestration, l'analyse et l'histoire de la musique. Lauréat du Concours International d'Orgue de Chartres en 1990, Eric Lebrun est nommé, la même année, organiste titulaire du Grand Argue Aristide Cavaillé-Coll de l'église Saint Antoine des Quinze-Vingts à Paris. Professeur d'orgue au Conservatoire National de Région de Saint-Maur. Il participe aux côtés de Marie-Claire Alain à l'intégrale de l'œuvre d'orgue de Jehan Alain pour l'inauguration du nouvel orgue du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en 1991. Les concerts le mènent tant en France, qu'en Allemagne, Espagne, Hongrie, Ukraine... En compagnie de l'organiste Marie-Ange Leurent, Eric Lebrun a enregistré deux disques sur les grandes orgues de l'Eglise Santa-Maria de Minorque, aux Baléares. Eric Lebrun est très souvent appelé à collaborer sous la direction de Michel Piquemal. II enregistre avec le Choeur Régional Vittoria d'Ile de France le Stahat Mater de KamilIo Lendvay, à Budapest pour la firme Hungaroton et pour Naxos les Litanies à la Vierge Noire de Francis Poulenc, un disque consacré à Joseph-Guy Ropartz avec l'Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. II enregistre l'œuvre d'orgue de Maurice Duruflé pour un coffret consacré à l'intégrale de la musique sacrée du compositeuI, avec l'Ensemble Vocal Michel Piquemal, qui remporte pour cet enregistrement les 3èmes Victoires de la Musique Classique.

Le grand orgue Aristide Cavaille-Coll
de l'église Saint-Antoine des Quinze-Vmgts à Paris

En 1894, le Baron de l'Espée, tres riche amateur de musique, désire jouer chez lui la musique de son idole : Richard Wagner. Il fait construire une salle de concert privée sur les Champs Elysées et commande un grand orgue de 2 800 tuyaux au célèbre facteur Aristide Cavaillé-Coll. Mais le Baron ne s'arrête pas là, il commande au facteur un orgue énorme pour son Château de Biarritz. Cet instrument n'est autre actuellement que le grand orgue de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. Dans le catalogue des orgues construits par Cavaillé-Coll on notera un orgue pour le Baron de l'Espée à l'll d'Oléron mais il sera aussi question d'un autre instrument dans une propriété à Belle lle, voire même d'un cinquième instrument dans la région d' Antibes !

Vers la fin de la construction de l'église Saint Antoine des Quinze-Vingts, commencée en 1903, on songe à la doter d'un orgue. Un paroissien, organiste amateur, le Comte Christian de Berthier de Sauvigny, rachète (ou reçoit en don) le grand orgue de la salle de concerts privée du Baron de I'Espée et l'offre à la paroisse.

C'est la maison Merklin qui remontera cet instrument en 1909 dans l'église, dans un nouveau buffet et une nouvelle console, sans transformation importante dans sa composition: 44 jeux (dont 23 expressifs, l'instrument possèdant deux boîtes expressives, correspondantes aux claviers du positif et du récit) 3 claviers de 61 notes et un pédalier. Depuis son installation, l'instrument a subit plusieurs relevages , en 1956 par Pierre Chéron, en 1982 par Jacques Barberis et en 1993 par Yves Fossaert qui, depuis, l'entretien.

COMPOSITION :

GRAND ORGUE:
Bourdon 16
Montre 8
Bourdon 8
Flûte harmonique 8
Salicional 8
Prestant 4
Flûte octaviante 4
Doublette 2
Fourniture III/V rangs
Bombarde 16
Trompette 8
Clairon 4

POSITIF EXPRESSIF :
Quintaton 16
Bourdon 8
Violoncelle 8
Unda Maris 8
Flûte traversière 8
Viole de Gambe 8
Cor de nuit 4
Nasard 2 2/3
Octavin 2
Tierce 1 3/5
Piccolo 1
Cor anglais 8
Trompette 8
Clairon 4

RECIT EXPRESSIF :
Cor de nuit 8
Flûte harmonique 8
Gambe 8
Voix Céleste 8
Dulciane 4
Fourniture III rangs
Basson 16
Trompette 8
Basson-Hautbois 8
Clarinette 8
Voix humaine 8

PEDALE :
Bourdon 32
Flûte 16
Soubasse 16
Flûte 8
Bourdon 8
Violoncelle 8
Flûte 4
Bombarde 16
Trompette 8
Clairon 2

Yves Fossaert, facteur d'orgue.

Yves Fossaert a tout d'abord travaillé sous la direction du facteur d'orgue Gérald Guillemin en Provence puis de Jean-François Muno en Franche-Comté avant d'aller se perfectionner auprès du grand facteur luxembourgeois Georges Westenfelder. Deux autres personnalités l'ont aussi beaucoup guidés dans ses travaux : le facteur Pierre Chéron et l'organiste André Isoir dont il a été l'élève.

Yves Fossaert a fondé sa manufacture en Seine et Marne en 1989 et compte déjà a son actif une dizaine d'instruments neufs (Conservatoire de Boulogne-Biilancourt, Collégiale de Corbeil-Essonne, Perros-Guirec, Fleury les Aubrais...) et plusieurs restaurations ou relevages importants dont Saint-Germain des Près à Paris ou l'orgue-Clicquot de la Chapelle du Château de Fontainebleau.

Si sa facture est reconnu pour sa grande qualité, Yves Fossaert se révèle être aussi un harmoniste inspiré et distingué.

Yves ROUSSEAU
avril 1996



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