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8.554727 - MOMPOU, F.: Piano Music, Vol. 4 (Maso) - Musica Callada / El Pont / Muntaya
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Frederic Mompou (1893-1987)
Musique pour piano volume 4
Música Callada
El pont
Muntanya (Dansa)

Le titre du chef-d'reuvre de Mompou Música callada provient du Cántico Espiritual du mystique espagnol San Juan de la Cruz, chez qui l'expression música callada (musique silencieuse) est inséparable de la soledad sonora (solitude sonore). Le poète explique que 'la musique est silencieuse en ce qui conceme les sens et les talents naturels' mais que 'la solitude est retentissante au niveau des capacités spirituelles'. En dépit de la clarté apparente de cette métaphore, son sens pour Mompou était 'assez difficile à expliquer dans une autre langue que l'espagnol'. Au-delà de l'acception générale de ces mots, ils semblent avoir une signification toute personnelle pour le compositeur, accessible uniquement à travers sa musique. Bien que chacune des vingt-huit pièces présente la brièveté inhérente au langage músical de Mompou, pris dans son ensemble, cet ouvrage constitue sa réalisation la plus ambitieuse. Les quatre volumes parus entre 1959 et 1967, période de sa maturité définitive, peu après qu'il se soit assuré une stabilité émotionnelle et domestique en épousant Carmen Bravo et pendant qu'il profitait de la compagnie d'un groupe d'amis intimes, Montsalvatge, Turull et Valls, avec qui il allait partager les inquiétudes de cette époque à Barcelone. Son prestige de compositeur, presque d' 'icône vivante', se confirmait quotidiennement. Sa Música Callada est le résumé des éléments les plus personnels de son langage musical, pénétrant jusqu'au cœur des 'mystères de la nature', mais sans encore y intégrer des échos de musique populaire. L'ouvrage représente sa position 'arriérée' par rapport à l'avant-garde alors de plus en plus en vue. Mompou renonce à l'idée du progress perpétuel de l'art, soutenant que 'dans cette ascension de sommets difficiles, il est parfois nécessaire de faire une halte'. Pourtant, dans un même temps, sa musique atteint ici le plus haut niveau de difficulté harmonique et d'abstraction possible sans cesser de lui être spécifique.

Le premier des quatre volumes dont chacun contient un nombre différent de morceaux, fut publié en 1959 et établit tout de suite le schéma, le caractère de la première pièce indiqué par le titre Angélico, avec une mélodie mi-populaire mi-religieuse, accompagnée par des accords d'une grande simplicité imitant des cloches qui sonnent. La deuxième pièce, Lent, développe un motif unique au sein d'accords dissonants, teintés d'une mélancolie caractéristique. La clarté de la mélodie quasi populaire du morceau suivant, Placide, dissimule une réalisation harmonique considérable et un registre instrumental évoquant un carillon, avec une mélodie bien connue, l'indicatif de l'une des principales radios espagnoles. La quatrième pièce, Afflitto e penoso, retrouve l'univers de la seconde. Ses harmonies âpres et torturées mènent à une résolution finale en mi mineur, inattendue après la tonalité imprécise de l'ouverture. Le morceau suivant ne comporte pas d'indication de tempo mais le caractère requis, legato metallico, est très important pour Mompou, qui avait baptisé le premier accord qu'il avait conçu un 'accord métallique'. La texture est dominée par la répétition de notes comme dans les Préludes n° 6 et n° 15 de Chopin. Pour la sixième pièce, Mompou revient à sa tristesse caractéristique, donnant une distinction presque aristocratique au chagrin rendu implicite par ses tournures mélodiques et les dissonances qui les accompagnent. Le septième morceau, également marqué Lento, additionne un passage après l'autre, avec en son creur une mélodie au caractère clairement populaire, jusqu'au retour du premier passage. L'avant­-dernier morceau, Semplice, miniature concise, a également recours à l' atmosphère de chanson traditionnelle. Le premier volume s'achève sur une pièce, Lento, qui capture à nouveau le caractère plus abstrait de certains des morceaux précédents, avec une utilisation plus intense qu'à l'accoutumée de la polyphonie et des dissonances harmoniques.

Le second volume, contenant sept pièces, parut en 1962. La première, Lento - cantabile, est écrite dans un style voisin de celui du dernier morceau du premier volume. La seconde, onzième de la série, Allegretto, adopte la manière populaire de Mompou par sa succession de danses rapides et de mélodies pensives. Le douzième morceau, Lento, se délecte de riches dissonances du genre de celles qui caractérisent les pièces les plus 'abstraites' du recueil. Le morceau suivant débute par une mélodie dans le style populaire, menant à une brève section centrale d'une violence presque digne de Bartók. La pièce qui suit, la quatorzième, présente une grande complexité tonale, centrée sur la tonalité d'ut mineur, mais son harmonie est presque atonale. Le Lento - plaintif du quinzième morceau présente une oscillation rythmique très ingénieuse effectuée grâce à un motif superposé de manière répétée aux simples syncopes de l'accompagnement. La pièce qui referme le second volume, Calme, débute et s'achève avec un ostinato impressionniste, avec une mélodie centrale plus clairement définie.

Le troisième volume, qui ne comporte que cinq pièces, fut créé en 1965. La première, Lento, dix septième de tout l'ouvrage, semble suggérer une marche funèbre. La seconde, en dépit de l'indication Luminoso, avec une référence au motif d'ouverture, évolue vers un caractère plus amer, soulignant un élément sans doute significatif du troisième morceau du premier volume. La dix-neuvième pièce, Tranquillo, est une triste méditation sur un seul motif, maintenue avec une calme régularité que l'on retrouve dans le morceau suivant. Celui-ci, le vingtième, Calme, présente une section centrale adoptant momentanément un caractère plus brutal mais retrouvant aussitôt la désolation de départ Le dernier morceau du troisième volume, le plus sombre de tout l'ouvrage, Lento, offre toute une palette de sons 'métalliques', comme des cloches de sortes et de tailles différentes résonnant à diverses distances.

Le quatrième volume fut créé en 1972 par la grande pianiste espagnole Alicia de Larrocha au festival de Cadaqués. Le premier morceau, Molto lento e tranquillo, inclut plusieurs mélodies dans différents registres alliées au son des cloches qui plaisait tant à Mompou. La pièce suivante, Calme, avec clarté, semble évoquer une chanson populaire désuète dans un tempo plus lent. Dans le morceau qui suit, Moderato, un passage se déroulant de façon tortueuse est alterné avec une section pleine de luminosité. L'amincissement des textures dans la première section de la pièce suivante, sans indication de tempo, est remplacé par le contour précis de la sérieuse partie centrale, avant un retour à l' atmosphère de départ. Le discours prolongé et fervent du vingt-sixième morceau, Lento, est suivi du Lento molto du suivant, avec le caractère abstrait de plusieurs pièces précédentes, même si vers la fin intervient une mélodie dans un clair si bémol mineur contrastant vivement avec les intenses dissonances du reste du morceau. La dernière pièce, Lento, démarre par un hymne suivi de passages au caractère varié dont l'àpreté va croissant. Un retour à la sérénité de l'hymne d'ouverture mène à la conclusion toute simple d'un ouvrage méritant d'être considéré comme le testament músical de Mompou. Pour citer le compositeur: 'Ces pages n'ont ni air ni lumière. Elles sont le doux battement du cœur. Elles ne cherchent pas à se ménager un espace de plus de quelques minutes, mais tentent de pénétrer les profondeurs insondables de notre âme et les régions les plus secrètes de notre esprit'.

Exemple inédit des toutes premières œuvres de Mompou offrant un contraste intéressant, Muntanya fut écrit en 1915, lorsque Mompou n'avait composé que quelques-unes des Impressions intimes et une partie des Scènes d'enfant. Inconnu jusqu'ici, son caractère est celui des Cançons i danses et œuvres de type similaire et montre comment d'emblée Mompou se mit à la recherche d'un idéal sonore auquel il parvint dans ses reuvres de la maturité. Selon Mompou lui-même, El pont reflète les impressions ressenties pendant ses promenades au Montjuïc de Barcelone. De fait, ce morceau fut écrit en 1941 et abandonné à une époque où il s'inquiétait de la validité de son langage musical. Plus tard, il envisagea de l'utiliser dans le cadre d'un projet de concerto pour piano. Lorsque le ministère de l'éducation commanda à plusieurs compositeurs espagnols des œuvres pour violoncelle et piano devant être publiées en 1977 en l'honneur de Pau Casals, Mompou utilisa une partie de El pont pour créer son unique ouvrage de ce genre, conservant le même titre. Celle pièce pour piano abandonnée nous permet une comprébension plus poussée du caractère du compositeur et de son anxiété par rapport à la signification de sa propre voix au cours d'une période avant-gardiste. Sa réponse fut Música Callada.

Victor Estapé
Versionfrançaise abrégée : David Ylla-Somers


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