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8.554755 - BERG, A.: Violin Concerto / 3 Pieces from the Lyric Suite / 3 Orchestral Pieces
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Alban Berg (1885-1935)

Trois pièces orchestrales, op. 6 • Trois pièces de la Suite lyrique

Concerto pour violon

Schoenberg était un professeur émérite ; la preuve en est que lorsqu’il prit Alban Berg comme élève, ce jeune homme de dix-neuf ans ne pouvait guère composer autre chose que des mélodies par strophes, mais quand Berg quitta la classe de Schoenberg en 1910 diplôme en main, il avait écrit le Quatuor à cordes op. 3, complexe et novateur. Après quoi leurs chemins semblèrent se séparer, Berg s’attachant aux formes à petite échelle — formellement mais non expressivement — avec les Altenberglieder (1911) et les Quatre pièces pour clarinette (1912). Il fallut des critiques typiquement acerbes de son mentor pour qu’il recommence à se concentrer sur des formes plus vastes. Ce fut d’abord un projet de symphonie vocale, suivant sans doute la voie tracée par Le chant de la terre de Mahler, mais il eut pour résultat les Trois pièces orchestrales op. 6. Les deux premières étaient prêtes pour le quarantième anniversaire de Schoenberg le 13 septembre 1914, mais l’ensemble de l’ouvrage ne fut pas achevé avant l’année suivante, et Berg dut attendre jusqu’à 1930 pour en entendre la première exécution intégrale.

Le Präludium émerge timidement des profondeurs, avec une brève éruption, puis la tension augmente peu à peu jusqu’à un puissant apogée orchestral. Son caractère, entre la nostalgie et l’agitation, présente une quiétude instable dans la longue coda, la musique retournant à l’ombre d’où elle était sortie. Reigen annonce La valse de Ravel par son jeu à niveaux multiples sur des rythmes de danse, rehaussé par un arrière-plan menaçant. La musique traverse plusieurs apogées brisés avant d’atteindre un passage au calme soutenu. Des dessins kaléidoscopiques aux cuivres aigus et aux vents résonnent sur des notes de tuba isolées, le tout s’achevant sur un doux accord des cuivres. Marsch est plus une fantaisie sur des rythmes de marche qu’une pièce de genre bien définie. Par-dessus des rythmes mesurés, la clarinette énonce le motif qui illustrera toutes les étapes de sa progression très complexe. Une idée apparentée apporte une tranquillité momentanée avant que la musique ne monte vers son apogée mahlérien, plein de coups de marteau fatidiques rappelant la Symphonie n° 6 de Mahler. L’effondrement complet est évité alors que la musique traverse une suite de réminiscences floues et des réponses stridentes des cuivres, semblant s’épuiser en une coda tranquille. Toutefois, les sous-entendus martiaux auront le dessus une dernière fois.

Après le succès de son opéra Wozzeck (Naxos 8.660076-77), créé en 1925, Berg retrouva l’écriture instrumentale avec son Concerto de chambre (1925) et sa Suite lyrique pour quatuor à cordes (1926). Encouragé par le bon accueil de la création de ce dernier par le Quatuor Kolisch, Berg en arrangea les second, troisième et quatrième de ses six mouvements pour orchestre de cordes. Le quatuor original est dédié à Alexander von Zemlinsky (1871-1942), une citation du troisième (à l’origine le quatrième) mouvement de la Symphonie lyrique de celui-ci démontrant leur amitié mutuelle mais faisant aussi allusion à des intrigues amoureuses longtemps demeurées obscures qui impliquaient alors les deux compositeurs.

L’Andante amoroso est une étude d’expression sensuelle, son caractère prenant souvent un tour plus capricieux et incisif. En son cœur se trouve un interlude élégiaque présageant un retour de la musique de départ, subtilement transformée, avant la conclusion mi-moqueuse mi-désolée. L’Allegro misterioso anticipe les scherzos des derniers quatuors de Bartók par sa texture en filigrane. Un Trio estatico apporte un vibrant contraste avant le retour de la musique de scherzo, faisant cette fois marche arrière, pour conclure le mouvement. L’Adagio appassionato est l’épicentre émotionnel de l’ouvrage original, sa passion se mêlant à un sentiment désespéré de mauvais augure. La musique parvient à un point central apaisé, puis se lance vers un apogée explosif qui donne le ton aux deux mouvements de quatuor qui suivent avant de trouver un certain calme dans une coda extatique et éthérée.

Berg passa la majeure partie de ses sept dernières années de vie à travailler sur son opéra Lulu. Il accepta une commande de concerto du violoniste Louis Krasner surtout pour des raisons financières, mais la mort soudaine, causée par une tumeur au cerveau le 22 avril 1935, de Manon Gropius, la fille âgée de dix-huit ans d’Alma Mahler-Werfel, galvanisa le compositeur. Son Concerto pour violon, dédié à la mémoire d’un ange, fut achevé en août 1935 ; Berg devait lui-même succomber aux complications d’une infection sanguine avant la fin de cette année. Le concerto fut dirigé par Krasner, avec l’Orchestre Pau Casals et Hermann Scherchen à Barcelone le 19 avril 1936.

Le concerto comporte deux parties, chacune d’elles consistant en deux mouvements reliés, avec pour progression d’ensemble naissance, vie, mort et transfiguration. L’Andante débute par un mouvement ascendant par gammes aux vents et à la harpe, le soliste répondant presque comme s’il était en train d’accorder son instrument. A partir de ce départ d’une simplicité trompeuse, un thème expressif se fait jour aux cordes graves, repris par le soliste alors qu’un apex bref mais décisif est atteint. Une reprise variée s’ensuit, effectuant un retour vers le début du mouvement. L’Allegretto est un scherzo à l’allure nonchalante, le thème de clarinette initial étant partagé avec le soliste en un mouvement ressemblant à une danse. Une section en trio apporte un contraste en injectant une certaine urgence à la musique, puis c’est le retour de l’idée principale. Berg surprend alors l’auditeur en introduisant une mélodie populaire de Carinthie, épisode d’une tendresse exquise trop vite balayé par le retour de la stridente musique du trio. L’Allegro démarre avec théâtralité, le soliste entraîné dans un discours passionné avec l’orchestre comme antagoniste. Une longue section centrale apaise la tension dans ce qui est une cadence accompagnée pour le soliste avec une toile de fond orchestrale épurée et toujours changeante. Enfin, le caractère de départ reprend ses droits avec une attitude de défi, le rythme fatidique prenant l’ascendant aux timbales et à la grosse caisse tandis que le violent apogée de l’ouvrage est atteint. Malgré l’écrasante impression qu’un drame se noue, la musique accède à un certain apaisement dans ce qui est un passage de transition vers l’Adagio final. Ici, un choral de Bach, Es ist genug de la Cantate n° 60, confié aux vents dont les sonorités rappellent l’orgue, prodigue la bénédiction que le concerto semblait quêter. Le soliste répond par des variations sur le choral menant à un apogée intensément cathartique. De brèves réminiscences du thème de Carinthie et du choral dénotent le passage de la vie à la mort, et l’ouvrage se referme tandis que le soliste, transcendé, s’envole par-dessus l’orchestre, avec une discrète allusion au mouvement par gammes du tout début.

Richard Whitehouse

Traduction : David Ylla-Somers


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