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8.554796 - SCHUBERT, F.: Lied Edition 10 - Austrian Contemporaries, Vol. 1
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Franz Peter Schubert (1797-1828)
Lieder sur des poèmes de contemporains autrichiens de Schubert, vol.1

 

En examinant l’ensemble des lieder de Schubert par ordre chronologique, on peut remarquer qu’à partir de 1822 environ, le compositeur délaisse de plus en plus les poètes classiques et préclassiques pour des poètes de sa génération. Les ´ découvertes ª ultérieures mises à part, ceux-ci étaient : Ernst Schulze (1789-1817), Wilhelm Müller (1794-1827), Heinrich Heine (1797-1856) et Ludwig Rellstab (1799-1860), d’abord des poètes venus de son propre cercle d’amis, puis d’autres contemporains autrichiens comme Leitner et Seidl, inclus ici. Certes, ce groupe de poètes était présent dans ses premières compositions, et notamment son ami Johann Mayrhofer, l’un des trois poètes, avec Goethe et Schiller, dont il mit le plus de textes en musique (47). Mayrhofer excepté, cette préférence se fit jour dans les années 1820. Ainsi tous les lieder présentés ici sauf Drang in die Ferne furent-ils écrits pendant les trois dernières années de la vie de Schubert. La plupart des membres de ce groupe n’étaient que des amateurs dont l’œuvre ne saurait rivaliser avec celle des poètes classiques ou romantiques allemands. Il est intéressant de noter que la qualité de la musique de Schubert ne s’en ressent aucunement. Le compositeur semble ici en pleine possession de ses moyens, ayant trouvé une voix bien à lui, une maturité nouvelle. Ses critères à l’heure de choisir un texte n’étaient pas ses qualités formelles, sa finition, mais plutôt sa sincérité, sa clarté, la plasticité de son imagerie poétique et son message. Pour résumer, comme dans le cas de toutes les œuvres littéraires de second rang, ces poètes parlaient leur propre langage, ils exprimaient l’atmosphère de leur époque et de leur milieu.

Dès ses débuts, Schubert avait travaillé avec bonheur sur les poèmes de Goethe, avec les poèmes d’idées de Schiller, si difficiles à mettre en musique, il se battit longtemps, dans les lieder d’Ossian il développa ses moyens d’expression dramatique en un langage musical incroyablement moderne, dans les simples chants par strophes de poètes de l’Empfindsamkeit (Matthisson, Kosegarten, Claudius et Hölty), il affina sa technique mélodique ; il donne avec sa musique à ces poèmes une profondeur insoupçonnée à leur lecture.

Karl Gottfried Ritter von Leitner naquit à Graz en 1800 et y mourut en 1890. Il étudia dans sa ville natale et enseigna à Cilli (Celje) et à Graz, devenant par la suite premier secrétaire de l’administration régionale de la Styrie et résidant pour un temps en Italie. On l’appelait ‘le Uhland autrichien’. Ses poèmes, comme ceux de Seidl, s’appuient sur la description du quotidien, loin des envolées des romantiques. Drang in die Ferne (La soif du lointain) exprime à la fois l’incertitude, la préparation au départ et la douleur de partir ; le fils qui s’en va est déchiré entre son désir d’aventure et sa volonté de consoler ses parents. Par certains traits pianistiques et vocaux, Des Fischers Liebesglück (Le pêcheur heureux en amour) semble relié à Irrlicht, l’un des lieder du Voyage d’hiver, composé seulement quelques mois auparavant. Ici aussi, au-delà du simple flirt, une atmosphère étrangement irréelle semble prévaloir, oscillant entre la mélancolie et l’extase. Dans Die Sterne (Les étoiles), tout l’élan de la composition se développe à partir d’une unique formule métrique élémentaire de l’accompagnement de piano, qui se poursuit sans interruption pendant tout le lied. Ce trait est typique de bon nombre des dernières compositions et vocales et instrumentales de Schubert.

Par sa glorification pieuse et naïve du monde des croisades, le poème de Leitner Der Kreuzzug (La croisade) n’est plus acceptable aujourd’hui. Le lied qu’en a tiré Schubert, apparenté à un simple choral, semble ne pas être entièrement à la hauteur de son compositeur, mais on peut sans doute attribuer cela aux convictions spirituelles de Schubert plutôt qu’à une faiblesse d’inspiration. Das Weinen (Pleurer) paraît très différent. Le prélude en quatre mesures sombre graduellement sur une octave et demie. Le lied démarre avec une voix, imperceptiblement développée et élargie, comme une cascade, tandis qu’une deuxième, une troisième et enfin une quatrième voix font leur entrée. Des harmonies consonantes et dissonantes en alternance se dissolvent et s’apaisent enfin en une cadence de conclusion. Der Wallensteiner Landsknecht beim Trunk (Le lansequenet de Wallenstein boit un coup) est une vigoureuse chanson à boire où un soldat parle de combat, de sang, et de vin allemand. Le changement incessant entre l’unisson et l’accompagnement en accords suggère un chanteur soliste et un chœur, et l’harmonie déborde le cadre habituel de la chanson à boire. Vor meiner Wiege (Devant mon berceau) rappelle à nouveau Irrlicht. Ce lied fait contraster ses sombres sections externes avec sa section centrale, harmonieuse et pleine de gaieté enfantine. Il évoque peut-être un traumatisme vécu par Schubert à quinze ans : en 1812, son père ne lui annonça pas la mort de sa mère chérie. Schubert n’ayant pas été assez studieux, son père lui avait interdit de composer et peut-être même de rentrer chez lui. Schubert ne se remit sans doute jamais de ce deuil. Der Winterabend (Soirée d’hiver) débute par un long prélude de cinq mesures exprimant un lyrisme tout simple. Comme avec Die Sterne, la musique ne se développe pas systématiquement mais semble s’étendre dans toutes les directions. Sa forme de rondo est inhabituelle pour un lied.

Johann Gabriel Seidl naquit à Vienne en 1804 et y mourut en 1875. Fils d’un avocat, il étudia le droit et en 1829 devint enseignant à Cilli (aujourd’hui en Slovénie), occupant ensuite divers autres emplois, notamment à la cour de Vienne. Il collaborait à des publications littéraires, écrivait des drames et des épopées, mais il était surtout un poète lyrique. Les lieder que Schubert composa sur des poèmes de Seidl inclus ici sont caractéristiques de la dernière période du compositeur. Am Fenster (À la fenêtre) a pour thème l’amitié, essentielle pour Schubert. Par sa ressemblance avec un choral, ce lied nous rappelle que pour le compositeur, l’amitié était pratiquement un substitut à la religion. Dans Der Wanderer an den Mond (Le voyageur s’adresse à la lune), la plus grande force expressive est atteinte par les moyens les plus simples. Le poème décrit un vagabond qui ne trouve jamais le bonheur, sans doute comme Schubert. Das Zügenglöcklein (Le glas) est écrit par strophes variées. Ici aussi, la simplicité de la structure cache un miracle de complexité. Tout le lied est dominé par l’ostinato du glas, d’ailleurs plus attirant que menaçant. Sehnsucht (Désir ardent) est une pure chanson d’amour et sa musique nous parle de musique (´ Sieh da, das ist ja schon ein Lied ª). La partie de piano et l’atmosphère d’agitation annoncent Erstarrung du Voyage d’hiver. La structure musicale de Im Freien (En plein air) est plus complexe ; sa forme semble empruntée à la forme sonate classique, fait rare dans le domaine de la mélodie romantique.

Bei dir allein! et Irdisches Glück appartiennent aux Quatre lieder opus 95 publiés pendant l’été 1828 par Thaddäus Weigl. Irdisches Glück (Le bonheur ici-bas) montre à quel point Schubert était doué pour la composition en couplets, avec une musique parfaitement adaptée au style populaire. Bei dir allein! (Seul avec toi!) est une pure chanson d’amour. Wiegenlied (Berceuse) est à nouveau fortement lié aux premiers lieder sur des textes de Seidl. Simples et attrayantes de prime abord, sa poésie et sa musique regorgent de références et de connotations sensuelles. On notera que le célèbre motif de Rosamunde apparaît au début de la mélodie vocale et que Schubert préfère un alla breve au 6/8 généralement utilisé pour les berceuses, ce qui n’affecte en rien le caractère apaisant de ce lied.

Ulrich Eisenlohr
Version française : David Ylla-Somers


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