About this Recording
8.555284 - GIULIANI: Variations
English  French 

Mauro Giuliani (1781-1829)
Musique pour guitare, vol. 1


Mauro Giuliani fut le plus grand guitariste virtuose de sa génération et l’un des plus grands compositeurs pour cet instrument. Né dans les Pouilles, une province de l’ancien royaume de Naples, on en sait peu sur sa formation musicale. Il s’établit à Vienne en 1806, se forgeant la réputation de meilleur guitariste de la ville, où son instrument était déjà populaire, et se liant d’amitié avec bon nombre des sommités musicales viennoises dont Beethoven, Schubert, Mayseder, Moscheles et Diabelli. Novateur important, Giuliani composa ce qui fut sans doute le premier concerto virtuose pour guitare (le sien comme celui de Ferdinando Carulli à Paris furent créés en 1808) ainsi que des douzaines d’autres œuvres, souvent extrêmement difficiles à interpréter. Quand l’archiduchesse Marie-Louise rentra à Vienne, après la chute de Napoléon, Giuliani devint son professeur et fut nommé virtuose de chambre de la cour impériale. Sans doute pour échapper à des créanciers, Giuliani rentra en Italie en 1819 et passa ses dernières années à Rome (jusque vers 1823) et Naples. Pendant cette période, il rencontra Rossini, qui avait toujours eu une grande influence sur sa musique, mais aussi Paganini, à qui on le comparait souvent. Les œuvres de Giuliani continuèrent d’être publiées après sa mort en 1829, fait qui porta bon nombre de ses premiers biographes à croire qu’il avait vécu jusqu’en 1840 ou plus tard, mais le ‘M. Giuliani’ qui mena une carrière de musicien dans les années 1830 était en réalité Michele, le fils de Mauro. Les pièces présentées ici constituent un aperçu de la carrière de Mauro Giuliani, depuis

ses premières œuvres de Vienne, reflétant ses origines napolitaines (opus 4) jusqu’à des morceaux de sa période viennoise et de ses années italiennes. Toutes ces œuvres sauf une sont sous forme de thème et variations, alors particulièrement à la mode. Les airs choisis par Giuliani reflètent également ses goûts éclectiques et la diversité de la culture musicale de l’époque.

Le compositeur florentin Luigi Cherubini (1760-1842) était bien établi à Paris avant la Révolution, et son style théâtral plut autant aux auditeurs révolutionnaires qu’à ceux de l’Ancien Régime. Son opéra Les deux journées fut créé à Paris en 1800, quelques mois après la fin du Directoire ; ce fut un succès critique mais pas politique, aussi le compositeur partit-il chercher fortune à Vienne ; il est probable qu’il y connut Giuliani, même si on n’en garde aucun témoignage. En 1809, après le traité de Schönbrunn, Cherubini accepta l’invitation de Napoléon de rentrer à Paris et de composer pour sa cour impériale. On ne sait pas exactement quand Giuliani composa sa Marcia di Cherubini variata opus 110, variations sur la marche des Deux journées, mais ces pages auraient sans doute été considérées trop pro-françaises pour la cour des Habsbourg vers 1815 ; elles furent publiées pour la première fois par la vénérable firme italienne Ricordi en 1823, après le retour de Giuliani en Italie.

Fabuleusement célèbre au début du XIXè siècle, Gioachino Antonio Rossini était une idole pour de nombreux musiciens italiens, dont Giuliani. Bien avant de rencontrer le légendaire compositeur, Giuliani écrivit des variations sur ses mélodies, chanta des versions compliquées de ses airs et arrangea même plusieurs de ses ouvertures pour une ou deux guitares. Ces œuvres incluaient les Sei Variazioni brillanti … su la cavatina favorita ‘Di tanti palpiti’ dell’opera Tancredi opus 87, publiées à Vienne en 1817 (l’opéra avait été créé en 1813), mais aussi un arrangement du même thème pour voix et guitare ou piano (Opus 79). A Rome au début des années 1820, tous deux se rencontrèrent enfin ; on dit même qu’ils jouèrent ensemble avec Paganini pendant le carnevale romain. Apparemment, Giuliani eut accès aux partitions de Rossini et une importante quantité des œuvres ultérieures du guitariste révèle l’influence de cette association, dont six grands pots-pourris de thèmes des opéras du maestro (les Rossiniane, opus 119 à 124) et de nombreux arrangements pour guitare de thèmes de l’opéra Sémiramis.

Les folies d’Espagne ou folias n’étaient pas tant un thème qu’une progression d’accords, sans doute d’origine ibère et remontant au moins au XVIè siècle. Elle devinrent une référence du répertoire des guitaristes et luthistes baroques et s’imposèrent à des maîtres de l’envergure de Haendel, Corelli, Vivaldi et Boccherini. A partir du XVIIè siècle, des guitaristes semblent avoir utilisé la progression d’accords pour enseigner les dessins d’arpèges et comme point de départ d’improvisation, aussi le ‘thème’ s’ancra-t-il fermement dans la culture de la guitare. Même si des variations faciles sur les Folias étaient célèbres dans toute l’Europe, les Six Variations … sur les Folies d’Espagne opus 45 de Giuliani (Vienne : Artaria, 1814) furent sans doute les plus ambitieuses et virtuoses pour la guitare à l’époque (les célèbres variations opus 15 de Fernando Sor datent du début des années 1820).

Les compositeurs baroques tels que Haendel n’étaient peut-être plus à la mode dans la Vienne de Giuliani, mais leur musique n’était pas inconnue.

La redécouverte des pages de Bach et de ses contemporains devint fréquente avec le développement du romantisme ; le guitariste Simon Molitor était l’une des figures de proue de ce mouvement. A l’époque de Giuliani, la musique baroque ne remontait qu’à un demi-siècle, n’étant pas plus lointaine pour lui que ne l’est pour nous celle de Gershwin. Les éditions imprimées étaient trop précieuses pour être jetées, et une bonne mélodie ne se démode jamais, comme celle du Tema di Händel variato opus 107 de Giuliani, l’Air de la Suite n° 5 de Haendel pour le clavecin. Et Giuliani n’était pas le seul à apprécier ce thème ; son biographe Thomas Heck a observé que le compositeur Ignaz Moscheles avait lui aussi varié ce thème pour le pianoforte à peu près à la même époque. Giuliani et Moscheles étaient amis et il leur arrivait de se produire, voire de composer ensemble. La publication de l’Opus 107 ne se fit qu’en 1827 (chez Ricordi aussi), bien après que Giuliani eut quitté Vienne et seulement deux ans avant sa mort.

Le Napolitain Giovanni Paisiello (1740-1816) fut, selon Donald Jay Grout, ‘sans doute la plus importante figure de l’opera buffa du XVIIIè siècle, du niveau de Mozart lui-même...’. De fait, Paisiello exerça probablement une influence considérable sur Mozart. Le plus grand succès de Paisiello fut son charmant petit opéra comique La Molinara, surtout célèbre pour son duo ‘Nel cor più non mi sento’ du deuxième acte, qui inspira des variations à Beethoven, Diabelli, Dussek, et Steibelt (pour le piano), Böhm et Wanhal (pour la flûte), Paganini (pour le violon), et de fameuses improvisations vocales de la prima donna Angelica Catalani. Cette mélodie apparut aussi sous d’autres noms, ou avec d’autres paroles ; en Angleterre, par exemple, elle devint célèbre sous la forme de l’air de Mme Mara ‘Hope told a flattering tale’, inséré dans Artaxerxes de Arne. Chez les guitaristes, sa notoriété est rendue manifeste par les variations de Fernando Sor, Luigi Castellacci, Luigi Legnani, Federico Moretti,

J. Meissonnier, Filippo Gragnani, Seegner, Lemoine, Borghesi, Laurent Rhein, et de nombreux autres. Ferdinando Carulli varia au moins trois fois ce thème, tout comme Giuliani avec ses Six Variations sur l’air de la Molinara opus 4, pour guitare seule, publiées à Vienne en 1810, son Opus 65 (pour guitare et quatuor à cordes), et un solo ultérieur sans numéro d’opus que lui inspirèrent les prouesses vocales de la Catalani.

Le Pot-Pourri nazionale romano opus 108 de Giuliani, assortiment de mélodies populaires romaines ponctuées de riffs de guitare éblouissants, fut d’abord publié chez Ricordi en 1823. Parmi ses œuvres ultérieures de la période italienne, on compte également une série de chansons napolitaines variées pour guitare seule. Prises dans leur ensemble, elles suggèrent chez Giuliani un nationalisme musical semblable à celui qui s’étendait dans toute l’Europe au XIXè siècle.

A l’époque de Giuliani, le compositeur prussien Friedrich Heinrich Himmel (1765-1814) était l’une des figures majeures du monde de la musique. Le sort avait été injuste envers lui, notamment parce que Vienne éclipsait alors totalement Berlin en tant que centre musical, mais aussi parce que les vastes opéras allemands de Himmel ne connurent jamais la popularité d’ouvrages plus légers tels que le singspiel Fanchon: das Leyermädchen (1804), aux mélodies entraînantes, presque napolitaines. Fanchon, comme Heck l’a souligné, fut repris à Vienne en 1817, et c’est sans doute cette reprise qui inspira à Giuliani ses Grandes Variations sur la romance favorite de l’opéra Fanchon opus 88, publiées chez Cappi la même année.

Richard Long
Traduction : David Ylla-Somers

 

Sources :

Heck, Thomas, Mauro Giuliani: Virtuoso Guitarist and Composer (Columbus, Ohio: Editions Orphée, 1995).
Riboni, Marco, Mauro Giuliani (1781-1829): Profilo biografico-critico ed analisi delle trascrizioni per chitarra (Tesi di laurea, Università degli studi di Milano, 1990-91).
Torta, Mario, Le edizioni napoletane di Mauro Giuliani, il ‘Fronimo’, 87 (1994).


Close the window