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8.555295 - MUSIC FOR GLASS HARMONICA
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LE GLASSHARMONICA

Déjà connu des Perses, des Chinois (Shui Chan), des Japonais (Hi) et des Arabes (le Tusut est cité en 1406), le principe des bols plus ou moins remplis d’eau pour en faire varier la hauteur du son subit une mutation déterminante lorsqu’en 1743, l’Irlandais Richard Puckeridge imagine non plus de les frapper avec des baguettes, mais d’en frotter les rebords avec les doigts mouillés. Les verres étaient alors posés sur une table. Benjamin Franklin découvre cet instrument dénommé orgue angélique, puis plus tard verres musicaux et séraphim - dont le compositeur Glück joue - à l’occasion d’un concert donné par le virtuose anglais Delaval.

Franklin, fasciné par "le son doux et pur" des verres musicaux, y apporte des modifications afin d’en augmenter les performances. Il présente ces améliorations dans une lettre adressée au professeur Beccaria, de Turin, en 1762 et baptise l’instrument glassharmonica (ou armonica de verre, en français) en raison de la nature harmonieuse de ses sons. Benjamin Franklin fait souffler des verres de différents diamètres correspondant chacun à une note, au lieu de les remplir d’eau et les emboite chromatiquement, sans qu’ils se touchent, sur un axe horizontal dont la rotation est assurée par une pédale. Il est alors permis de jouer des accords complexes et d’obtenir une virtuosité plus grande.

De nombreux instruments dérivés voient le jour jusqu’à aujourd’hui: mélodion, eumélia, clavicylindre, transponierharmonica, sticcardo pastorale, spirafina, instrument de Parnasse, glasharfe, piano harmonica (de Tobias Schmidt qui construisit la première guillotine…), uranion, hydrodaktulopsychicharmonica, pour n’en citer que quelques un.

Le glassharmonica est très populaire dès son invention. On répertorie ainsi à ce jour 400 oeuvres composées pour lui, certaines n’ayant malheureusement pas pu être retrouvées. De plus, on avance, sans certitude, le chiffre de 4000 instruments fabriqués pendant les 70 ans que dure son existence.

Adoré ou detesté, l’instrument suscite quelques passions. Si Paganini déclare "quelle céleste voix", si Thomas Jefferson témoigne que l’armonica est "le plus grand présent offert au monde musical de ce siècle" ou que Goethe, Mozart, Jean Paul, Hasse et Théophile Gautier le louent, un dictionnaire instrumental affirme que ses sons "sont d’une douceur presque céleste, mais (…) peuvent causer des spasmes". Un " Traité des effets de la musique sur le corps humain" (J.M. Roger, 1803) renchérit : "son timbre mélancolique nous plonge dans un profond abattement (…) au point que l’homme le plus robuste ne saurait l’entendre pendant une heure sans se trouver mal".

De plus, un certain nombre d’interprètes finissent dans des hopitaux psychiatriques dont l’une des plus réputées, Marianne Davies. Dans sa "Méthode pour apprendre soi même l’Armonica" (1788), J.C. Müller répond aux détracteurs : "il est vrai que l’armonica produit des effets extraordinaires sur les gens (…). Si tu es enervé ou si tu es troublé par de mauvaises nouvelles, des amis voire une amie décevante, abstiens toi d’en jouer, cela ne ferait qu’accroitre ton trouble".

L’armonica est accusé de tous les maux : troubles nerveux et même mortels, scènes de ménage, accouchements prématurés et convulsions des animaux. Un décret de police interdit même l’instrument dans une ville allemande pour nuisance à la santé et à l‘ordre public. En effet, un enfant est mort pendant un concert. Franz Anton Mesmer, médecin installé a Vienne, connu pour ses expériences diverses (le mesmérisme) et pour avoir employé l’hypnose dans le traitement de ses patients, conditionne ces derniers en leur jouant du glassharmonica. Il est chassé de sa ville après avoir rendu la vue à une pianiste aveugle, Marie Paradies, mais au détriment de sa santé mentale. Cet épisode et la rumeur contribuent à la disparition de l’armonica, dont on parle, dès 1829, comme "l’accessoire à la mode des parloirs et des salons". Bien que Röllig tente d’y adjoindre un clavier afin d’éviter le contact présumé nocif des doigts sur les verres en cristal, peu de compositeurs s’intéressent ensuite à l’instrument. Sa sonorité délicate et sa fragilité ne les incitent plus à l’employer avec un orchestre devenant de plus en plus sonore. Deux exceptions notables: "Lucia di Lammermoor" (1835) de Donizetti ("air de la folie"!…) où il est rapidement remplacé par deux flûtes - la partie enregistrée sur ce disque est la partie originale barrée qui figure sur le manuscrit - et "Die Frau ohne Schatten" (1914 - 1917) de Richard Strauss.

C’est en grande partie grâce à un interprète allemand, Bruno Hoffmann, qui joue sur une glasharfe (verres posés sur une table) et non sur un glassharmonica et à un maître verrier d’origine allemande installé près de Boston, Gerhard Finkenbeiner, qu’une nouvelle génération d’interprètes, de compositeurs et de facteurs d’instruments a redécouvert, depuis 1982, l’armonica de verre.

Finkenbeiner (1930 – 1999) puis son assistant, Tim Nickerson, emploient aujourd’hui le plus pur des verres, le quartz, matériau qui se présente, lorsqu’il arrive sur le tour à chauffe du maître verrier, sous la forme d’un long cylindre. Chauffé, soufflé à haute température (1700°), divisé en sphères coupées en leur milieu afin d’obtenir deux bols, le quartz est immergé dans de l’acide hydrofluorique qui en modifie l’épaisseur. Un accord plus fin est alors obtenu. Au XVIIIè siècle, c’est le cristal, composé à 40% de plomb, que les facteurs utilisaient. Une meule d’émeri permettait d’user ou d’accorder les verres. Diminuer la profondeur permettait de hausser l’intonation. Les couleurs de l’arc-en-ciel coloraient parfois les verres, indiquant les sept degrés diatoniques, tandis que le noir était reservé aux notes altérées. Gerhard Finkenbeiner utilise la transparence et emploie l’or, comme Röllig au XVIIIè siècle, pour colorer le rebord des verres qui correspondent aux touches noires d’un clavier.

Le glassharmonica fait partie de la famille des instruments autophones frottés. Le principe de mise en vibration des verres est dit de "relaxation": lorsque le bol est frotté, le doigt accroche et décroche successivement. Ce mouvement produit une série d’impulsions qui le mettent en vibration. Le processus est très complexe et le talent du maître verrier personnalise l’instrument. En effet, de nombreux paramètres entrent en jeu, modifiant le timbre, le mode et la composition harmonique des bols. Ainsi, deux verres donnant à entendre la même note pourront avoir un timbre différent selon leur matériau, leur forme, leur épaisseur, leur dimension ou leurs vices cachés.

Si l’on a coutume de dire que les sons et les bruits sont intimement liés à une époque, il serait certainement intéressant de chercher les causes qui conduisent, en cette fin de XXè siècle, à la renaissance de l’armonica de verre et à la passion qu’il semble à nouveau susciter. Peut-être sont-elles simplement liées à cette exigence qui guide actuellement les pas des musicologues et des interprètes dans leur quête d’authenticité.

Quoiqu’il en soit, comme le chante Lucia di Lammermoor: "Un’ armonia celeste, di’, non ascolti ?" ("N’entends-tu pas une harmonie céleste ?").

L’histoire de l’armonica est intimement liée à celle des compositeurs dont on s’aperçoit que les chemins ne cessent de se croiser.

Johann Abraham Peter Schulz (Lüneburg, 1747 - Schwedt, 1800) fut l’ami de Reichardt. Il se consacra essentiellement à la voix et est considéré comme l’inventeur du lied Danois. Son Largo, composé à Berlin en 1799, est l’une de ses rares oeuvres instrumentales.

Le cas de Johann Julius Sontag von Holt Sombach (né en 1962) est particulier puisqu’il compose exclusivement des à la manière de dans un style volontairement classique mais personnel. Son Adagio pour armonica et quatuor à cordes (extrait de sa Fantaisie Concertante) ainsi que la Fantaisie, l’Allemande et le 2ème Menuet (extraits de la 1ère Suite) ont été composés suite à sa rencontre avec Thomas Bloch, en 1996.

Comme Mozart, Johann Friedrich Reichardt (Königsberg, 1752 - Giebichenstein, 1814) effectua plusieurs tournées de concerts en tant qu’enfant prodige et fut, plus tard, ami de Schulz, Jean-Paul (1763 - 1825) et Goethe (1749 - 1832). Comme eux, il consacra plusieurs pages à l’armonica. Son oeuvre oscille entre classicisme et romantisme. Ainsi, le mouvement central de son Rondeau semble par moments préfigurer Schumann (1810 - 1856). L’emploi du violoncelle comme instrument soliste semble trouver une explication dans le fait que Reichardt fut, entre 1775 et 1794, maître de chapelle à la cour du roi Frédéric Guillaume II de Prusse, qui jouait fort bien de cet instrument.

Comme son ami Reichardt, Johann Gottlieb Naumann (Blasewitz, 1741 - Dresden, 1801) reçu des commandes du roi Frédéric Guillaume II et composa beaucoup pour l’armonica. Parmi ces œuvres, deux recueils de 6 sonates qui peuvent aussi servir pour le Pianoforte (1786 et 1792). Il fut l’élève de Johann Adolf Hasse (1699 - 1783) qui composa lui même une Cantate sur un texte de Pietro Metastasio (1698 - 1782), l’Armonica (pour voix élevée, armonica et orchestre) ainsi que du Padre Martini (1706 - 1784) qui dispensa, à Bologne, son enseignement au jeune Mozart. Admiré, comme Schulz, au Danemark, Naumann travailla essentiellement en Suède et en Italie mais s’établit à la cour de Dresden où il fut maître de chapelle.

En 1789, Naumann dirigea l’une de ses Messes. Wolfgang Amadeus Mozart (Salzburg, 1756 - Wien, 1791) se trouvait dans l’auditoire. Mais l’intérêt de Mozart pour l’instrument remonte à 1773, lorsqu’il entendit la virtuose Marianne Davies (1740 - 1792), à qui Hasse dédia sa Cantate l’Armonica, une parente de Benjamin Franklin. Il fit également la connaisance du célèbre médecin hypnotiseur Franz Anton Messmer (1734 - 1814) qui en jouait pour relaxer ses patients. Léopold Mozart (1719 - 1787) témoigne : ´ Wolfgang aussi en a joué. Comme j’aimerais en posséder un ª. Mais ce n’est qu’en mai 1791 que Mozart composa une esquisse et deux oeuvres pour l’une de ses parentes, l’interprète aveugle Marianne Kirchgessner (1770 - 1808). La création de l’Adagio und Rondo K.V. 617, sa toute dernière oeuvre de musique de chambre, eut lieu le 19 août, le compositeur jouant lui-même la partie d’alto.

Ludwig van Beethoven (Bonn, 1770 - Wien, 1827), comme Mozart et Reichardt, fut un enfant prodige. Il ne composa qu’une courte oeuvre pour l’armonica, en 1815, au moment où sa carrière et sa santé commencèrent à décliner. Elle est la troisième de quatre pièces (successivement : Krieger pour choeur, Romanze pour voix et harpe, Melodram pour armonica et voix, Trauermarch pour orchestre) composées pour un drame de Friedrich Dunker : Leonore Prohaska. Une fausse rumeur a un temps laissé penser que l’armonica aurait accéléré le déclin physique de Beethoven, une teneur élevée en plomb ayant été décelée sur sa dépouille.

Par contre il est avéré que Karl Leopold Röllig (Hamburg, 1754 (?) - Wien, 1804), autre ami de Naumann, eut a souffrir du plomb contenu dans les verres en cristal de l’armonica, instrument auquel il consacra, en tant que compositeur et qu’interprète, une grande partie de sa vie. ´ Comment pouvais je imaginer que l’objet de mon bonheur puisse faire mon malheur ª, écrivit-il. En 1784, cinq années avant d’écrire ses Kleine Tonstücke (1789), il mit au point un armonica à clavier pour éviter le contact direct avec le cristal.

David August von Apell (Kassel, 1754 - Kassel, 1832) fut d’abord employé du Trésor public de sa ville natale. Devenu compositeur et chef d’orchestre, il a certainement croisé Naumann et Mozart puisqu’il fut nommé membre honoraire de l’Academia Filarmonica de Bologne et de l’Académie Royale de Stockholm. Et comme Hasse pour la cantate l’Armonica, von Apell collabora avec Metastasio l’année qui précéda la composition de sa cantate Il trionfo della Musica (1787), dédiée au roi Maximilien de Bavière.

Gaetano Donizetti (Bergamo, 1797 - Bergamo, 1848) fréquenta lui aussi Bologne en tant qu’étudiant. Il composa plus de 70 opéras. Lucia di Lammermoor (1835) est le plus connu et dans cet ouvrage, l’Air de la Folie est le plus populaire. Deux flûtes remplacent traditionnellement la partie d’armonica, parfois modifiée, l’instrument ayant disparu au moment de la composition de l’oeuvre. L’on imagine la raison qui poussa le compositeur à choisir un instrument qui avait altéré la santé mentale de plusieurs interprètes. En effet, le son de l’armonica souligne les hallucinations de Lucia alors que, devenue folle, elle imagine son mariage avec Edgardo, l’ennemi de son frère, Enrico, qui retient le bien-aimé prisonnier.

Thomas Bloch (né en 1962) a écrit une oeuvre qui nécessite des possibilités vocales rares, une voix proche de celle des castrats mais capable d’aborder aussi le registre du baryton. Sancta Maria (1998) reprend une structure employée dans l’opéra baroque (recitativo - aria). Elle est dédiée au maître-verrier à l’origine de la reconstruction de l’armonica au 20ème siècle, Gerhard Finkenbeiner (1930 - 1999), disparu aux commandes de son avion, ainsi qu’au sopraniste Fabrice di Falco (né en 1974) avec qui Thomas Bloch joue souvent en duo. La technique multipistes a permis d’enregistrer successivement les quatre parties vocales.

L’oeuvre qui clôt ce disque se veut un pont dressé entre le passé de l’armonica et sa renaissance, laissant entrevoir la possibilité, pour les compositeurs, de suivre l’exemple de leurs illustres prédécesseurs.


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