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8.559120 - ROCHBERG: Black Sounds / Cantio Sacra / Phaedra
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George Rochberg (né en 1918) Black Sounds • Cantio Sacra • Phaedra

George Rochberg est né à Paterson dans le New Jersey le 5 juillet 1918. Il a étudié la composition à la Mannes School of Music de New York de 1939 à 1942 auprès de Hans Weisse, George Szell et Leopold Mannes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Rochberg fut en poste en Europe en tant que sous-lieutenant d’infanterie. Le compositeur s’est exprimé sur cette époque de sa vie : ´ Les années de guerre ont été bien davantage qu’une simple interruption de mes études musicales. Elles m’ont enseigné ce que l’art signifie réellement en m’apprenant ce que la vie signifie vraiment. La guerre a forgé mon psychisme et a précipité mon développement intérieur. Je me suis trouvé aux prises avec mon époque. J’ai ressenti la nécessité d’utiliser la méthode dodécaphonique indépendamment des autres compositeurs américains qui y sont venus après la guerre. ª

Après avoir combattu en Europe au cours de la Seconde Guerre mondiale (il fut sérieusement blessé en Normandie), Rochberg revint à Philadelphie où il étudia à la Curtis Institute et à l’Université de Pennsylvanie. Ses œuvres attirèrent rapidement l’attention et, en 1950, il partit pour l’Italie, ayant remporté à la fois le Prix de Rome et la Bourse Fulbright. En Italie, Rochberg se lia d’amitié avec l’un des compositeurs qui lutta contre le fascisme, Luigi Dallapiccola (1904-1975), alors chef de file de l’avant garde sérialiste italienne.

Très impliqué dans l’enseignement de la composition à l’Université de Pennsylvanie, il continua à s’interroger sur les problèmes de la musique contemporaine. Au cours des années 1950 et 1960, Rochberg écrivit plusieurs articles critiques et théoriques qui furent publiés dans les magazines et les journaux les plus importants aux Etats-Unis et en Europe. Ces écrits reflètent sa recherche et sa préoccupation constante à l’égard des ´ vérités ª musicales. A partir du milieu des années 1960, Rochberg élargit son champ créatif pour y inclure le langage tonal. Mais en 1961, le fils des Rochberg, âgé de dix-sept ans, tomba malade et l’on diagnostiqua une tumeur au cerveau. Il mourut trois ans plus tard jetant son père dans le désespoir. Confronté à la mort de son fils, Rochberg s’efforça de donner un sens à cette tragédie au travers de sa musique mais le sérialisme, sur lequel il avait bâti sa carrière, lui semblait désormais vide et dénué de sens. Il s’agissait d’un langage qui ne pouvait supporter le poids de sa tristesse… S’il rejeta le sérialisme, il ne rejeta pas pour autant l’atonalisme dont était issu le sérialisme et qui caractérisait sa syntaxe harmonique. Au lieu de cela, Rochberg commença à élaborer sa musique à partir du langage tonal et atonal. Ce faisant, il réinterpréta de façon radicale la notion d’uniformité stylistique qui marquait l’esthétique occidentale depuis l’antiquité. Il se refusa à abandonner les styles musicaux ´ du passé ª, insistant sur le fait que ceux-ci continuaient à vivre dans son art, transformés par son individualité d’artiste tout en demeurant reconnaissables. En intégrant ces différentes formes de musique, Rochberg pensait avoir étendu l’éventail d’émotions que la musique moderne était en mesure d’exprimer. Il avait découvert un langage contemporain qui pouvait à la fois supporter le poids de son désespoir et s’orienter vers la transcendance et, à l’inverse du sérialisme strict ou de la composition aléatoire, ce langage était clairement individuel.

Rochberg est membre de l’American Academy of Arts and Sciences, lauréat du Prix Alfred I. Dupont qui récompense un grand chef d’orchestre ou compositeur, du Prix George Gershwin, de deux Bourses Guggenheim, du Prix de Musique de Chambre Naumburg, et du Prix Kennedy Center Friedheim. Lorsque Rochberg reçut, en 1985, la Gold Medal for Achievement de la Brandeis University of Creative Arts, cette distinction fut accompagnée par ces mots : ´ Nous rendons hommage à George Rochberg pour son talent, sa poésie et sa détermination à faire fondre la glace de la musique contemporaine… Rochberg est une figure centrale de la musique américaine. Il a été un professeur très actif et l’un des principaux compositeurs américains — s’interrogeant, s’exprimant avec un profond sérieux… Son œuvre nous réconcilie avec notre héritage musical et nous donne l’impulsion spirituelle pour continuer à aller de l’avant. ª

Michael Linton

Version française : Pierre-Martin Juban

Commentaires sur la musique par George Rochberg

En 1964, j’ai composé une importante œuvre pour ensemble à vents intitulée Apocalyptica. J’ai extrait de ce morceau le matériau pour une pièce pour dix-sept instrumentistes à vent portant le titre de Black Sounds. Cette œuvre fut conçue en 1965 pour répondre à une commande émanant du Lincoln Center qui souhaitait une musique pour accompagner une danse intitulée The Act, chorégraphiée par Anna Sokolow et qui devait s’intégrer à un projet télévisuel composite que le Lincoln Center mit au point avec WNET à New York. Par la suite, cette émission reçut le Prix d’Italia. Comme cette danse traitait de la question du ´ meurtre ª, la musique, afin d’atteindre la ´ noirceur ª requise, devait être d’une implacable intensité et adopter une expression sombre. Il en résulta une texture totalement chromatique, quoique pas nécessairement atonale. Dans ce mouvement unique, composé d’une seule traite, Black Sounds conserve un style cohérent du début à la fin. A l’époque de sa composition, je conçus également l’œuvre comme un hommage à Varèse que j’admirais beaucoup pour l’aspect direct et la puissance de son expression dramatique.

Black Sounds fut diffusé à la télévision le 24 septembre 1965. Lorsque l’exigence d’une cohérence stylistique est la règle, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les gens se sentent mal à l’aise, voire gênés, si un compositeur qui écrit ´ normalement ª de la musique dodécaphonique se met à produire une œuvre purement tonale. Ce fut le cas en avril 1953 lorsque je transcrivis pour petit orchestre un cycle de variations pour orgue du compositeur baroque Samuel Schmidt sur l’air de chorale ´ Warum betrubst du dich, mein Herz ª sous le titre de Cantio Sacra.

Quarante-cinq ans plus tard, en me penchant sur cette époque où l’avant-garde internationale tentait avec acharnement d’effacer des mémoires les gloires passées, je me souviens assez clairement des raisons pour lesquelles je continuais à fouiller une musique alors considérée comme finie et obsolète. D’abord, très tôt, j’ai développé une véritable passion pour toutes les formes de variations, que je considère toujours comme une forme fondamentale de l’expression, de l’invention et de la construction musicale. Les variations chorals (et les préludes-chorals) pour orgue de l’époque baroque m’ont toujours fasciné et je ne me lassais jamais de les parcourir au piano. Ensuite, j’ai adoré et réagi à la sobriété et à la gravité de cette musique ancienne qui mêle une riche pensée harmonique et un enchevêtrement contrapuntique intellectuel qui, pour moi, demeurent toujours inégalés. Enfin, il m’a paru parfaitement naturel d’être multilingue, c’est-à-dire de penser et de m’exprimer de façon tonale et atonale lorsque le besoin s’en faisait ressentir — simultanément ou successivement. La seule chose que j’exigeais de moi-même à cette époque, tout comme aujourd’hui, était que, quelque fût le langage choisi, le résultat fût musical.

Dans Phaedra, je n’ai retenu que les événements les plus saillants du destin tragique de Phèdre en partant du postulat qu’au travers de son agonie, l’essence de ce terrible drame antique, qui n’en demeure pas moins excessivement humain, ressortirait et que seule cette essence se prêtait véritablement à une mise en musique. La partie instrumentale de cette œuvre constitue une sorte de métaphore musicale pour les éléments clés de la narration qui, s’ils avaient été traités vocalement, auraient nécessité la composition d’un opéra. J’ai préféré me concentrer sur un aspect unique et épuré de la figure monumentale de Phèdre, le jouet et la victime de Vénus, déesse de l’amour, qui met en valeur la splendeur radiante de la férocité barbare de ce personnage.

La traduction par Robert Lowell des vers du Phèdre de Racine d’après Hyppolytos d’Euripide, est écrite dans un anglais direct, dépouillé et spontané. Ceci m’a beaucoup plu car les images qui sont suggérées sont vivantes, instantanées et — c’est important pour un compositeur — le rythme du texte se traduit immédiatement en rythme musical.

Mon épouse fut une collaboratrice indispensable dans la sélection du corps dramatique du texte et elle effectua des combinaisons importantes et nécessaires de passages parfois très éloignés les uns des autres dans la version de Lowell.

George Rochberg

Version française : Pierre-Martin Juban


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