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8.559128 - ROREM: End of Summer / Book of Hours / Bright Music
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Ned Rorem (né en 1923): Book of Hours • End of Summer • Bright Music

Ned Rorem (né en 1923): Book of Hours • End of Summer • Bright Music

Le brillant essayiste et compositeur américain Ned Rorem est né dans une famille de Quaker à Richmond dans l’Indiana le 23 octobre 1923. Sa mère Gladys Miller, une militante des droits civiques, et son père C. Rufus Rorem, un économiste médical, l’ont élevé à Chicago. En 1944, Rorem s’est installé à New York après avoir étudié à la Music School of Northwestern University puis à la Curtis Institute de Philadelphie auprès de l’éminent professeur Rosario Scalero — qui fut le maître de Barber et Menotti - où il compta Lukas Foss parmi ses condisciples. Aujourd’hui, il vit entre son appartement new-yorkais de l’Upper West Side et son bungalow de Nantucket.

Les premières compositions revendiquées par Ned Rorem sont parues en 1943 lorsqu’il avait dix-neuf ans. Depuis, il a écrit plus de trois cents œuvres dans pratiquement tous les styles dont un grand nombre de mélodies accompagnées au piano ou cycles de mélodies avec orchestre. Sa notoriété acquise en tant qu’auteur prolifique de mélodies contemporaines, toujours élaborées à partir de textes en anglais, a eu tendance à éclipser ses réussites dans d’autres domaines. Cependant, le premier enregistrement majeur qui le fit connaître auprès d’un large public, fut celui de sa Seconde Sonate pour Piano, une œuvre en quatre mouvements datant de 1949. Cette sonate identifia immédiatement Rorem parmi ceux que l’on décrivait de façon superficielle comme des compositeurs néo-classiques, car chaque mouvement portait un titre rappelant une partita du dix-huitième siècle. Cependant, à la fin des années 1940, lorsque cette sonate fut composée, Rorem avait fini sa formation de compositeur et avait déjà connu une première reconnaissance nationale puisque, en 1948, son adaptation du poème de Paul Goodman, The Lordly Hudson, avait été citée parmi les ´ meilleures mélodies publiées de l’année ª par la Music Library Association et qu’il reçut le Prix Gershwin pour une première œuvre orchestrale (qu’il retira par la suite de son catalogue).

Parmi ses mentors, Rorem comptait alors Leo Sowerby à Chicago, Virgil Thomson et Bernard Wagenaar à New York (ce dernier travailla comme copiste de Thomson en échange de cours d’orchestration) et Aaron Copland au Berkshire Music Center de Tanglewood. Suivant leur exemple, Rorem se rendit à Paris en 1949 puis, dans la foulée, s’installa au Maroc pendant deux ans avant de revenir à Paris où il resta jusqu’en 1957, date à laquelle il revint aux Etats-Unis. Naturellement, Rorem ne fuit pas le premier compositeur américain à vivre dans la capitale française, mais la fréquentation de musiciens tels que Francis Poulenc, Georges Auric et surtout Nadia Boulanger, ainsi que le soutien de la Vicomtesse Marie Laure de Noailles lui permirent d’acquérir une maîtrise de la langue française alliant élégance et clarté d’expression, un art typiquement français, et contribuèrent à faire de Rorem un compositeur unique dans le paysage musical américain du vingtième siècle.

La vie de Rorem, comme l’ont révélé ses écrits autobiographiques, n’a pas été conventionnelle. Malgré tout, sa musique a parfois été injustement critiquée pour sa fidélité à ce que d’aucun qualifierait de valeurs traditionnelles. Celle-ci est principalement tonale mais la personnalité artistique de Rorem est telle qu’il a su (et sais toujours) inventer de nouveaux modes d’expression à partir d’un langage musical raillé par ceux qui ne le comprenne pas.

Les trois œuvres de musique de chambre réunies ici furent composées sur une période de douze années. Elles constituent un portrait fascinant et révélateur d’un compositeur au sommet de ses moyens, qui sait à la fois ce qu’il souhaite exprimer et, ce qui est plus important, comment l’exprimer. Book of Hours, pour flûte et harpe, fut composé à Yarro et Nantucket pendant le premier semestre de l’année 1975. La création de l’œuvre eut lieu à l’Alice Tully Hall en février 1976 par la flûtiste Ingrid Dingfelder et la harpiste Martine Geliot. Pour les titres de chaque mouvements, Rorem s’est référé aux heures canoniales de la journée de prière chrétienne. En sachant cela, le caractère de chaque mouvement apparaît plus clairement. Le début et la fin de la journée, avant le lever et après le coucher du soleil, sont des moments de contemplation. Entre les deux, défilent les différentes heures consacrées à la dévotion. Ceci constitue le cadre général de cette musique qui débute par une évocation pleine d’imagination d’une forme de réveil. Au cours de l’œuvre, la considérable maîtrise de Rorem en matière de composition se manifeste dans l’unité formée par les instruments qui dessinent les éléments d’un même personnage, jamais en opposition, toujours complémentaires, le cœur et l’esprit réunis dans un même corps. Matins, par exemple, qui ne comprend que dix mesures, est en réalité un palindrome (à mi-chemin, la musique revient sur ses pas) qui évoque un chant grégorien. Les notes de cette pièce ne sont pas là pour ajouter de la couleur mais pour faire partie intégrante du morceau. Ainsi, on comprend mieux comment Rorem a utilisé les accords de harpe dans Lauds (Lever de soleil) : leur intensité grandit à mesure que le soleil se lève tout en conservant une harmonie constante (Rorem a recours au procédé inverse dans Vespers). Cette suite conserve son caractère propre tout en révélant en permanence des aspects nouveaux du matériau musical.

Un élément de musique religieuse semble habiter le trio End of Summer, pour clarinette, violon et piano, que Rorem composa en 1985 après son Septuor, Scenes of Childhood, qui reprenait des fragments de compositions antérieures. L’œuvre, comme l’a expliqué Rorem, comprend ´ des références à Satie, à Brahms, à des chansonnettes de marelles et à des chants protestants ª. En dehors de quelques allusions, ces sources sont difficiles à déceler. Le Capriccio est une succession fluide de ´ réflexions ª s’élaborant à partir du long solo d’ouverture du violon qui se base sur un intervalle de seconde majeure descendant. La musique est remarquablement variée et néanmoins unifiée par des ´ indices ª signifiants les changements et épanouissements à venir : il ne s’agit pas de transitions mais de formulations qui ont leur identité propre. La Fantasy évolue à partir d’un matériau dont le caractère et le tempo sont notés par Rorem comme décrivant ´ la chute de feuilles ª et qui est énoncé par la clarinette et le violon. La musique décrit effectivement une chute puis une renaissance. Le titre du final, Mazurka, n’évoque pas tant la forme célébrée par Chopin que la danse polonaise à 3/4 qui l’inspira. Certains mélomanes reconnaîtront peut-être une structure en double-Rondo qui s’intensifie à mesure que les deux idées principales se rapprochent vers la fin du morceau.

Curieusement, Chopin lui-même est cité dans Bright Music (1987) puisque le dernier mouvement de cette suite pour cinq instruments (flûte, deux violons, violoncelle et piano) est une fantaisie sur le finale de la Sonate pour Piano en si bémol mineur de Chopin (dite Sonate ´ Funèbre ª). Le Presto original est transformé en un flamboiement de couleurs en la bémol majeur, qui est l’enharmonique de si bémol mineur, mais en adoptant un caractère très différent. Rorem lui-même fut frappé, lorsqu’on lui demanda de fournir des commentaires sur son œuvre, par l’impression qu’il donne d’utiliser des fragments plutôt que des thèmes (comme l’on peut s’y attendre de la part d’un auteur réputé de mélodies). Cet élément confère une intensité organique à l’œuvre que les titres apparemment disparates des mouvements semblent dénier. En effet, la musique de Fandango qu’interprète d’abord le pianiste provient (ou fut inspiré par) le finale de la sonate de Chopin — mais Rorem affirme que l’image qu’il avait à l’esprit, l’image d’un rat dans une boite — avant de se transformer en (un autre) Mazurka-Rondo. Rorem expliqua que Pierrot s’apparente à une méditation inconsciente sur la période bleue de Picasso : froide, lente, raffinée. La Dance-Song-Dance est un Scherzo basé sur un accord majeur parfait, même si cela ne semble pas, de prime abord, aussi évident. Le caractère lent de Song contraste avec la Dance agitée qui finit par triompher. Le Chopin final conclut l’œuvre dans une atmosphère d’optimisme bouillonnant.

Robert Matthew-Walker

Traduction : Pierre-Martin Juban


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