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8.570338 - CANTELOUBE: Chants d'Auvergne (selections), Vol. 2 / Chant de France / Triptyque
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JOSEPH CANTELOUBE
Chants d’Auvergne - Chants de France - Tryptique

 

Joseph Canteloube n’est connu aujourd’hui le plus souvent du grand public que pour ses Chants d’Auvergne, authentiques chants populaires recueillis par le compositeur pendant de longues années dans sa région d’origine, puis harmonisés et savamment orchestrés.

Mais il est aussi l’auteur d’une oeuvre abondante comprenant plusieurs opéras, dont les plus importants sont Le Mas et Vercingétorix créés à l’Opéra de Paris respectivement en 1929 et 1933, des pièces symphoniques, de musique de chambre, etc. Mais c’est véritablement comme musicien “régionaliste” que Canteloube est resté dans les mémoires mélomanes puisque son oeuvre dans ce domaine parcourt une grande variété de régions françaises. Citons en particulier Le chansonnier alsacien (1952), Chansons champenoises, Chansons du veillois (1929), Chants du Languedoc (1948), Chants du pays basque (1949), Noëls d’Europe (1954), Anthologie des chants populaires franco-canadiens (1953), Les chants des terroirs français, etc. Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs écrits sur ce patrimoine mélodique populaire (dont un ouvrage publié en 1947, Les chants des provinces françaises).

La série des Chants d’Auvergne, en cinq recueils publiés entre 1923 et 1954, constitue la part la plus importante de cette démarche créatrice originale.

Canteloube est né à Malaret, en Auvergne du Sud. “J’habitais alors la pleine campagne, en une région où les paysans chantaient encore volontiers. Je commençais à courir fermes et villages pour écouter les chansons des paysans, faisant chanter les vieux et vieilles, les pâtres et les bergères aux pâturages, les laboureurs et moissonneurs au travail”. Canteloube commence ainsi une exploration assidue du fonds populaire de sa région, recueillant, comme l’avait fait Bartók en Europe centrale (mais de façon peut-être moins systématisée et moins scientifique), les chants et les mélodies, commençant à leur associer des harmonisations, composant souvent à partir de ces chants de petites pièces pour voix avec piano ou orchestre.

En 1906, Canteloube quitte l’Auvergne, s’installe à Paris où il étudie le piano avec une ancienne élève de Chopin. À la Schola Cantorum, très importante école d’enseignement musical, dirigée par Vincent d’Indy, et qui fait pendant au Conservatoire de Paris, il confirme son goût pour “la puissance et la pureté des sources musicales et poétiques que sont la terre et ses émanations non intellectualisées, danses et chants populaires, légendes et épopées rustiques”.

Rappelons ici que d’Indy était lui-même un grand promoteur de ce type d’esthétique, affirmant son attachement aux fondations populaires de la musique et aux sources médiévales de ce répertoire. “Je n’ai jamais cherché à faire de la musicologie à bon compte, écrit Canteloube, mais simplement oeuvre de coeur, oeuvre de musicien désirant exalter et faire connaître ce qu’il aime”. Lié aussi à des musiciens tels que Déodat de Séverac, il lui consacre une monographie publiée en 1951 et se retrouve dans l’esthétique de son ami : “Il conseille de revenir à sa terre, à sa race, à la lumière, à l’air, au soleil, à la couleur de chez soi et cela, non par vaine attitude, mais parce qu’il est convaincu de cette nécessité”.

Assez naturellement, cet amour du patrimoine musical régional porte Canteloube à un véritable nationalisme, qui le mène à s’associer au gouvernement de Vichy pendant la Seconde guerre. Acteur important de la politique culturelle pétainiste, il écrit dans L’Action française : “Il faut aux chants de la terre, leur décor, leur cadre, leur accompagnement de nature, de plein air. Seul l’art immatériel, la musique, peut par les timbres, par les rythmes, les harmonies, mouvants, impalpables, évoquer l’atmosphère nécessaire. Je dirai même qu’elle a le droit de le faire, car les chants paysans s’élèvent bien souvent au niveau de l’art le plus pur, par le sentiment et l’expression, sinon par la forme”.

Bien évidemment, les conceptions esthétiques de Canteloube vont de pair avec une position que l’on pourrait qualifier de “réactionnaire” vis-à-vis de ses contemporains. Ainsi écrit-il aussi : “À une époque où l’intellectualité est trop développée, l’on voit fleurir les doctrines les plus étranges, les plus folles, s’opposant les unes aux autres : l’on voit se répandre les modes les plus saugrenues, les plus ridicules (…). Aujourd’hui, on présente au public des “choses” appelées musiques, qui n’ont pourtant aucun des caractères que les dictionnaires musicaux s’accordent pour reconnaître à cet art. Ces “choses” sont précédées de circulaires explicatives, rédigées dans un jargon simili-scientifique, la plupart du temps incompréhensible et d’une incroyable prétention”.

Le travail harmonique et orchestral réalisé par Canteloube à partir de chants populaires originaux est d’une qualité remarquable. “Si le paysan chante sans accompagnement, écrit-il encore, ce n’est pas une raison suffisante pour l’imiter. Quand le paysan chante au labour, aux moissons, il y a autour de son chant tout un accompagnement que, précisément, ne “sentent” pas ceux qui veulent rester “scientifiques”. Cet accompagnement n’est entendu que des artistes et des poètes, et encore hélas ! pas de tous. C’est la nature, c’est la terre qui le constituent, et le chant paysan ne peut en être séparé…”.

Et c’est en effet cet accompagnement imaginaire sur lequel travaille le compositeur, suscitant tout un éventail d’atmosphères harmoniques et instrumentales très variées pour nourrir ces chants, souvent relativement rudimentaires dans leur structuration et leurs lignes mélodiques.

Le parcours des neuf Chants d’Auvergne et des six Chants de France présentés dans le présent disque permet de découvrir des univers poétiques très riches. Pour Lo Fiolairé, par exemple (La fileuse), le mystère et le caractère dramatique de l’orchestration viennent enrichir magnifiquement le mystère et la mélancolie de la mélodie initiale. Pour Obal, din lo coumbèlo (Au loin, dans la vallée), on a affaire à un orchestre impressionniste, travaillant sur “l’expansion” du paysage… Très différemment, Tè, l’co, tè (Va, l’chien, va !) joue sur les onomatopées et l’imitation de cris d’animaux, ainsi que le divertissant Hé ! Beyla-z-y dau fé ! (Hé, donne-lui du foin !), qui est une véritable variation savante sur le braiement de l’âne.

Cette esthétique orchestrale si riche, que l’on pourrait dire paysagiste (à mi-chemin entre l’impressionnisme d’un Debussy et les grandes fresques lyriques et paysannes d’un Vincent d’Indy), est assez proche de celle de la musique de film (on pense par exemple aux partitions composées par Milhaud pour le cinéma dans les mêmes années). La voix, dans ce cadre, donne le ton et les contours mélodiques, l’orchestre se chargeant en réalité de toute la substance expressive, accompagnant et harmonisant bien entendu la voix, mais surtout, rêvant en écho de ce qui est chanté et proposant un véritable commentaire lyrique à ces chants populaires.

Quant au Triptyque (trois mélodies sur des poèmes de Roger Frêne, avec accompagnement d’orchestre, 1914), il n’a rien à voir avec cette recherche folkloriste. Les textes du poète, qui rappellent un peu l’esthétique d’un Henri de Régnier (alexandrins lyriques et sentimentaux, entre noblesse néo-antique et relative mièvrerie…), inspirent à Canteloube trois très belles mélodies, assez proches des harmonies d’un Ernest Chausson (modalité à la française et chromatismes à la Wagner). L’art de la prosodie que révèle ici Canteloube, sa manière de ciseler des rythmes savants et des atmosphères orchestrales très mystérieuses, tout cela est d’un grand musicien.

© Hélène Pierrakos, / Orchestre National de Lille, 2007

 

Les textes sont accessibles en ligne à www.naxos.com/libretti/570338.htm

 


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