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8.570724 - SZYMANOWSKI, K.: Stabat Mater / Veni Creator / Litany to the Virgin Mary / Demeter / Penthesilea (Wit)
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Karol Szymanowski (1882–1937): Stabat Mater, op. 53 • Veni Creator, op. 57
Litanies à la Vierge Marie, op. 59 • Demeter, op. 37b • Penthesilea, op. 18

 

Chef de file de la musique polonaise durant la première moitié du XXe siècle, Karol Maciej Szymanowski vit le jour le 3 octobre 1882 à Tymoszówka dans une famille de propriétaires terriens où la musique occupait de longue date une place de choix. Son père, Stanisław Korwin-Szymanowski était en effet un remarquable violoncelliste et pianiste, tandis que sa mère, Anna Taube, se dédiait avec beaucoup de talent au piano. Favorisée par ce contexte, l’éclosion des dons musicaux de l’enfant ne tarda pas et il fit ses premiers pas au clavier sous la conduite de son père.

Conscient des exceptionnelles dispositions de son fils, Stanisław le confia en 1889 à son cousin Gustav Neuhaus, directeur d’une école de musique à Elisavetgrad. Les années pendant lesquelles ce dernier eut en charge l’éducation de Karol laissèrent une empreinte durable sur le jeune artiste. Grâce à Neuhaus, Szymanowski étudia en effet les grands classiques, mais également Chopin et Scriabine, deux modèles qui guidèrent ses débuts de créateur comme l’attestent, entre autres, les Préludes op. 1 pour piano (1900).

Autre découverte essentielle, au cours d’un voyage à Vienne en 1895, l’adolescent assista à une représentation de Lohengrin. Immédiatement conquis par les sortilèges wagnériens, il se plongea sans tarder dans les partitions du maître de Bayreuth, dont les richesses l’aidaient par ailleurs à oublier la vie musicale bien terne d’Elisavetgrad.

L’engagement de Szymanowski dans une carrière de compositeur ne faisait désormais plus le moindre doute et, en 1901, son père l’autorisa à entreprendre des études privées à Varsovie auprès de Zawirski (harmonie) et de Noskowski (contrepoint et composition). Outre ce qu’il tira de leur enseignement, Varsovie permit au musicien de faire la connaissance d’interprètes dont la fidélité dans l’amitié n’eut d’égal que l’ardeur avec laquelle ils défendirent les partitions de Szymanowski: le violoniste Pawel Kochański, le pianiste Arthur Rubinstein et le chef d’orchestre Grzegorz Fitelberg.

A Varsovie aussi l’activité musicale manquait d’éclat et c’est pourquoi Szymanowski s’associa à Fitelberg, L. Różycki et A. Szeluto, deux élèves de Noskowski, pour fonder le groupe ‘Mloda Polska’ (La jeune musique polonaise) dont le premier concert, en 1906, remporta un franc succès, mais qui se vit reprocher par la suite sa trop grande ouverture à la musique allemande. Il est vrai que celle-ci attirait puissamment Szymanowski, chez qui l’influence de Richard Strauss et de Max Reger s’ajoutait désormais à celle de Richard Wagner. Dominée par la culture allemande, la première période de la carrière du compositeur allait cependant bientôt prendre fin.

En 1910, puis en 1911 Szymanowski se rendit en Italie et en Sicile et s’enthousiasma pour une terre ivre de couleurs et de lumière : ‘Si l’Italie n’existait pas, je n’existerais pas non plus (....)’, s’exclama-t-il dans une lettre à son ami Z. Jachimecki.

Pour des raisons financières - l’artiste fut sa vie durant en proi aux ennuis pécuniaires -, Szymanowski n’entreprit pas d’important voyage en 1912-1913, années toutefois très importantes car c’est à ce moment qu’il entra en contact avec l’art de Stravinski lors d’une représentation de Petrouchka à Vienne par les Ballets russes de Diaghilev. L’impression énorme que le musicien russe produisit sur Szymanowski acheva de rompre le lien chaque jour plus ténu qui le rattachait encore à la musique allemande.

Cédant à l’appel du sud, le compositeur polonais entreprit en 1914, l’une de ses années les plus heureuses sans doute, un grand voyage qui lui permit de retrouver son Italie bien-aimée, mais qui le conduisit aussi en Afrique du Nord, point de départ d’une véritable fascination pour le monde arabe et pour l’Orient. L’année 1914 le vit par ailleurs en France où il entra en contact avec Debussy et Ravel - deux rencontres décisives dans l’évolution de son esthétique.

Les nuages s’amoncelaient au-dessus de l’Europe... Bientôt la guerre éclata, laissant Szymanowski loin de ses atrocités. Les séquelles d’une blessure au genou, survenue en 1886, lui évitèrent en effet d’endosser l’uniforme et il vécut calmement à Tymoszówka jusqu’en 1917, quand la révolution bolchévique l’obligea à abandonner la propriété familiale pour s’installer à Elisavetgrad.

C’est durant la période du premier conflit mondial que les impressions de voyage dont l’artiste était empli - ‘Chaque fois que je mettais la main sur mes souvenirs d’Afrique ou de Sicile, l’émotion m’étouffait’, confia-til se souvenant de cette période - portèrent leurs fruits dans des chefs-d’oeuvre tels que le Concerto pour violon nº 1 (1916), la Symphonie nº 3 ‘Le Chant de la nuit’ (1916), les Métopes (1915) et Masques (1916) pour piano, les Mythes pour violon et piano (1915) ou le Muezzin passionné (1918), partition brûlante de désir.

La dimension érotique est très présente dans l’opéra Le Roi Roger, que Szymanowski entama en 1918. Travail de longue haleine, l’ouvrage lyrique du maître polonais parvint à son terme en 1924 seulement et fut représenté pour la première fois en 1926 à Varsovie. Stylistiquement très homogène, il se rattache par son langage aux partitions écrites pendant la guerre, tout en se révélant aussi tributaire de l’exemple wagnérien dans sa construction.

Le contraste apparaissait très prononcé avec les autres oeuvres que Szymanowski avait fait entendre depuis 1920 environ et qui traduisaient un changement d’orientation radical.

Dans une Pologne libérée du joug russe, le musicien découvrait les racines populaires de son art - ‘Je suis en train de cristalliser en moi les éléments de l’héritage tribal’, affirmait-il-, les Mazurkas op. 50 (1925), le Stabat Mater (1925), les Chants Kurpiens (1929), le ballet-pantomime Harnasie (1931), les Litanies à la Vierge (1933) ou la Symphonie nº 4 ‘Symphonie concertante’ pour piano et orchestre (1932) l’illustrent.

Nommé directeur du Conservatoire de Varsovie en 1926, Szymanowski ne tirait que d’assez maigres revenus de cette activité épuisante et sa situation matérielle demeurait très précaire. ‘Ma vie n’est faite que de chagrin, de malheur, de maladie et de travail’, confiait-il d’ailleurs en 1933 à Iwaszkiewicz. Aux ennuis d’argent s’ajoutait en effet une tuberculose qui chaque jour l’affaiblissait un peu plus. La frustration de ne pas être reconnu à sa juste valeur dans un pays auquel il se sentait viscéralement attaché - en dépit de quelques honneurs (ex: docteur Honoris causa de l’Université de Cracovie en 1930) - lui pesait beaucoup également. L’abus de tabac, d’alcool, de drogue appartenait désormais à son quotidien...

Début 1937, Szymanowski partit se faire soigner en France. ‘Avant un de mes concerts, au Casino de Cannes’, se souvenait Arthur Rubinstein, ‘j’eus l’occasion d’aller voir mon pauvre Karol, qui était alité dans une clinique de Grasse. C’était désespérant de le voir ainsi délabré. Il avait perdu sa voix, ne pouvait plus que murmurer ( ... ) “je pensais que je ne le reverrais plus jamais”, ajoute-t-il plus loin’.

Juste pressentiment. Szymanowski était installé depuis peu dans une clinique de Lausanne quand, le 29 mars 1937, la mort l’emporta. L’Etat polonais lui organisa des funérailles officielles et, insulte suprême, lors du retour de sa dépouille à Varsovie, demanda à ce que le train fasse halte à Berlin afin que l’Allemagne nazie lui rende les honneurs militaires.

Sommet de la production sacrée de son auteur, le Stabat Mater constitue l’aboutissement d’une genèse assez complexe. En 1924 en effet, la princesse de Polignac suggéra au musicien d’écrire un requiem polonais pour soliste et orchestre et il se mit alors à échafauder un projet de ‘requiem paysan’ - n’oublions pas que Szymanowski se trouvait alors en pleine période de retour aux racines populaires de son art.

L’année 1924 touchait à son terme quand l’industriel Bronislaw Krystall demanda au compositeur de concevoir une partition à la mémoire de son épouse récemment disparue : Izabella. Ce contact ne produisit pas immédiatement des fruits, car le choc que produisit sur le musicien la disparition de sa nièce en janvier 1925 l’affecta profondément et le détourna de la création pendant quelques mois. A l’automne 1925 il reprit la plume et abandonna l’idée d’un requiem au profit de celle d’un Stabat Mater. Terminée en mars 1926 et dédiée à Izabella Krystallowa, la partition ne rompt toutefois pas avec l’esprit dans lequel Szymanowski conçevait son ‘requiem paysan’ : ‘une sorte de prière pour les âmes... un mélange de religiosité candide et de paganisme, avec une touche de réalisme austère et campagnard’.

Le Stabat Mater fascine par sa dimension archaïsante, dépouillée, quintessenciée et l’on y mesure à quel point l’étude approfondie de la musique polonaise du XVIe siècle avait marqué son auteur. Composé sur une traduction polonaise du texte latin réalisée par Józef Jankowski, l’ouvrage fait appel à trois solistes (soprano, alto et baryton), au choeur et à un orchestre aux dimensions modestes. Son caractère globalement intimiste s’impose dès l’épisode initial ‘La Mère se tenait douloureuse’ où le soprano et les voix de femmes sont soutenues par une orchestration d’une finesse exceptionnelle. Le baryton fait son entrée dans la deuxième partie ‘Et qui, voyant une telle souffrance’. Associé au choeur mixte et à l’ensemble de l’effectif orchestral, il exprime une douleur admirablement contenue. ‘O Mère, source de tout amour’, le nº 3 réunit soprano et alto solos et le choeur de femmes. Noté lento dolcissimo, cet épisode renoue avec l’intimisme du nº 1. Parfait exemple des penchants archaïsants du musicien à l’époque, le nº 4 ‘Puissé-je pleurer avec toi’ offre le seul accompagnement du choeur de femmes a cappella aux voix de soprano et d’alto. Retour du baryton solo dans le nº 5 ‘Douce Vierge, permets à mon âme’ où le dialogue avec le choeur mixte et l’orchestre est d’abord synonyme de tension. Mais l’intimisme du propos reprend le dessus dans la section conclusive ‘Que le Christ soit mon défenseur’ où l’ensemble de l’effectif est convié dans un andante tranquillissimo savamment agencé.

Le Stabat Mater fut créé à Varsovie le 11 janvier 1929 sous la baguette de Grzegorz Fitelberg, un an donc avant la rédaction et la première audition du nouvel ouvrage sacré de Szymanowski: le Veni Creator, op. 57. L’utilisation de la paraphrase du texte latin due à Stanisław Wyspiański prenait un sens particulier pour Szymanowski dans la mesure où l’écrivain l’avait achevée en 1905 alors que le courant indépendantiste était très puissant dans une Pologne sous domination russe. Autre symbole, c’est à l’occasion de l’ouverture de l’Académie de Musique de Varsovie - dont Szymanowski fut le premier directeur - que l’oeuvre fut créée le 7 novembre 1930. Le Veni Creator réunit soprano, choeur, orchestre et orgue.

Dès l’achèvement de l’Opus 57, le maître polonais renoua avec le genre sacré et entreprit de mettre en musique un poème de Jerzy Liebert - il n’en retint finalement que deux strophes. Le projet des Litanies à la Vierge Marie, op. 59 était né et son élaboration prit fin en 1933. Dès le 13 octobre le public de Varsovie put la découvrir lors d’un concert donné en l’honneur de Szymanowski et dirigé par Grzegorz Fitelberg, avec, pour la partie de soprano, la soeur du musicien : Stanisława Korwin-Szymanowska. La période impressionniste est sans doute éloignée désormais, toutefois Szymanowski - engagé dans la ‘cristallisation des éléments de l’héritage tribal’ - témoigne toujours d’un éblouissant art de l’orchestration et ce petit chef d’oeuvre ravit de bout en bout par son économie, sa transparence et sa luminosité.

Moins connues, les deux partitions qui complètent le programme, Penthésilée, op. 18 et Demeter, op. 37b, s’incrivent plus tôt dans la chronologie. Datée de 1908 et réorchestrée par son auteur en 1912, la première s’appuie sur une scène de la pièce de Wyspiański : Achille. Demeter vit pour sa part le jour en 1917, peu après la naissance d’oeuvres aussi essentielles que la Symphonie nº 3 ‘Chant de la Nuit’ ou le Concerto pour violon nº 1. A partir d’un texte de sa soeur Zofia inspiré des Bacchantes d’Euripide, Szymanowski livre un exemple d’une esthétique qui allait culminer un peu plus tard dans l’opéra Le Roi Roger.

Alain Cochard


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