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8.572266 - TANSMAN, A.: 24 Intermezzi / Petite Suite (Reyes)
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Alexandre Tansman (1897–1986)
24 Intermezzi • Petite Suite • Valse-Impromptu

 

Lorsque le jeune polonais Alexandre Tansman, né le 12 juin 1897 à Łódż, arriva à Paris en 1919, il était loin d’imaginer que ses oeuvres allaient conquérir très vite l’affiche des programmes des principales associations parisiennes de concerts. Il fut rapidement intégré parmi les musiciens français et européens les plus en vue d’alors comme Ravel, Schmitt, Roussel, Milhaud, Honegger, Stravinsky, Casella et Bartók. Dès novembre 1925, son nom traversait l’Atlantique, avec les premières Américaines de la Danse de la sorcière (New York Philharmonic/ Mengelberg) et de la Sinfonietta n°1 (Boston Symphony/ Koussevitzky). Outre Golschmann et Koussevitzky, Monteux et Stokowski commencèrent également à s’intéresser sérieusement au jeune compositeur. Il fit, à l’invitation de Koussevitzky, une première tournée aux USA dès 1927–1928, au même moment où Ravel et Bartók effectuaient aussi la leur. C’est alors qu’il rencontra George Gershwin et Charlie Chaplin à qui il dédia son 2e Concerto pour piano, récemment créé à Boston avec Koussevitzky. En 1932–33, Tansman fut le premier compositeur occidental à entreprendre un véritable tour du monde. Lors de son passage à New York, il découvrit que Toscanini avait programmé une de ses oeuvres. Mais les années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale virent une partie de l’Europe se fermer à la diffusion de ses oeuvres.

Citoyen français depuis le 1er juin 1938, Tansman était mobilisable à la déclaration de guerre, en septembre 1939. En raison de sa connaissance des langues, il fut affecté au service de la censure internationale, avec comme supérieurs hiérarchiques les écrivains Jean Giraudoux et Georges Duhamel. Les alertes aériennes étaient fréquentes sur Paris. C’est dans ce contexte que Tansman composa les deux premiers recueils d’Intermezzi. Sa seconde fille naquit en février 1940, ce qui lui permit d’être démobilisé. Le 12 juin, il quitta Paris avec sa famille et, sur le conseil de Chaplin, s’installa peu après à Nice, ville pourvue d’un consulat américain, rendant en principe plus faciles les communications avec l’Amérique. Dans cette ville, il acheva les 3e et 4e recueils des Intermezzi. Écrits durant cette période d’incertitude, les Intermezzi sont alors comme le journal musical intime du compositeur dont la vie resta comme suspendue entre deux continents, avant son exil aux USA.

Les 24 Intermezzi d’Alexandre Tansman forment un cycle complet exceptionnel dans la littérature pianistique qui pourrait faire écho aux 24 Préludes de Chopin, tant le compositeur ici semble vouloir créer des pièces gouvernées par l’unité du sentiment, dans un cadre formel condensé. La charge émotionnelle de ces oeuvres reflète la situation transitoire pleine des souvenirs récents auxquels Tansman souffre de s’arracher, mais aussi mêlés de sentiments de révolte. La musique est réduite à l’essentiel tant le propos de chaque pièce est lapidaire. Chacun des quatre recueils comporte six morceaux organisés selon une progression soigneusement construite.

La destinée de ces morceaux était incertaine. Les dédicataires de chacun des recueils furent tous des personnages importants dans la vie du compositeur. Il y avait Salvador de Madariaga, ex-président de la Commission pour le désarmement à la Société des Nations en 1921, plus tard Ministre du gouvernement espagnol (1931–1934) puis Ambassadeur d’Espagne aux USA et en France, qui était l’auteur du livret de son récent et charmant opéra-bouffe, La Toison d’or (1938). Mais aussi le directeur des Éditions Max Eschig, Jean Marietti, l’ami et le soutien dans cette période difficile et Marcel Mihalovici, le plus proche et le plus fidèle compagnon parmi les compositeurs de l’École de Paris. Enfin, Charlie Chaplin qui aidait les musiciens à fuir l’Europe grâce au comité qu’il avait fondé avec des personnalités comme Arturo Toscanini, Jascha Heifetz et Eugene Ormandy et dont Tansman attendait beaucoup.

Malgré les exemples bien connus de Rousseau, Nietzsche ou Adorno eux-mêmes compositeurs et de Roland Barthes, pianiste amoureux de la musique de Schumann, il est rare que des philosophes de renom soient aussi des musiciens expérimentés. Vladimir Jankélévitch était de ceux-là. Dans une lettre à Alexandre Tansman datée du 27 décembre 1957, il évoquait un moment de bonheur au piano en compagnie des Intermezzi:

« J’ai passé une grande partie de l’après-midi d’hier à vous déchiffrer…je vous ai lu avec une joie et un plaisir constants. Ce que vous faites, même dans les contrepoints les plus tortueux, a toujours un visage, une ferme signification mélodique; bref, c’est toujours de la musique de musicien. Quand vous les schoenbergiez, vous êtes mieux que Schoenberg : la poésie, le mystère, la rêveuse flexibilité du récitatif du 4e Interlude n’ont pas leur équivalent chez lui. Je ne saurais vous dire ce que j’ai le plus aimé…J’hésite entre le pathétique adagio de la Sonate (Intermezzo 21), la grâce de l’hommage à Brahms (qui n’a jamais eu tant de grâce), l’exquise musicalité du n°24, l’énergie et la belle carrure rythmique du n°18, la poignante Berceuse, le délicieux pianisme des n°1 à 3, le mystère du n°5. Je ne vois que Prokofiev qui ait tant de variété et cette musicalité si spontanée alliée à tant de science. Merci de m’avoir envoyé ces musiques…Je me sens vraiment « tansmanien »! »

Il faut encore ajouter le contrepoint sévère et rude du n°6, la souplesse fauréenne du n°7 et la fantaisie rythmique imprévisible du n°8 mais aussi le n°9, une pièce poignante et sombre, l’une des plus dramatiques de la série avec ses chromatismes et ses croches répétées obsédantes et le n°10, une sorte de scherzo prokofievien sur un mouvement continu de croches staccato, avec dans ses parties externes, à la main droite ces singulières appogiatures en doubles notes. Le n°11 est une pièce contrapuntique sévère en sol # mineur, une sorte d’hommage à Bach comme une invention avec un sujet en trois entrées, tandis que le n°12 une marche avec un ostinato de 4 notes à la basse 54 fois répétés, qui exprime avec ses dissonances un sentiment de rage et de répugnance devant le visage hideux et barbare de la guerre.

Du troisième recueil, on retiendra trois belles inspirations lyriques de l’ordre de l’intime, avec le n°13, l’un des plus beaux chants tansmaniens aux harmonies chaudes et mouvantes, parsemées de progressions chromatiques, le n°15 plus serein et de construction plus symétrique et le n°17 aux chromatismes descendants comme des sanglots avec en son milieu, un sommet expressif où la douleur se fait plus prégnante. Le n°14 est d’une belle écriture atonale, un coup de vent puissant et sonore, pianistique à merveille tandis que le n°16 toujours pp est un mouvement continu fluide de doubles croches, qui semble issu d’une étude de Chopin. La musique violente et brutale du n°18, peut-être moins nihiliste et désespérée que l’Intermezzo n°12, cède la place avec le n°19 à l’un des Intermezzi les plus sublimes et les plus raffinés. Dans le style d’une mazurka fondée sur un thème en arabesques dont les subtiles divisions rythmiques évoquent Szymanowski, le compositeur se rappelle ses racines polonaises. Le n°20, présente des matériaux contrastés alternant une impulsion rythmique stravinskyenne et des figurations contrapuntiques baroques alors que le n°22 est un jeu continu en staccato léger aux contours mélodiques chromatiques et pimenté de dissonances. Par deux fois surgit un thème modal quelque peu bartokien.

La gravité tragique du n°21, au chromatisme exacerbé et avec ses rythmes pointés compte parmi les plus belles pages du compositeur. Cet Intermezzo fut réutilisé comme mouvement lent de la Sonate n°4 pour piano (1941). Tansman admirait profondément Brahms, peut être son compositeur préféré. Il aimait chez lui la retenue de l’expression et la rigueur de la construction formelle, la sûreté de la facture et la concentration du propos. L’Hommage à Brahms (n°23) présente des parentés métrique et rythmique avec l’Intermezzo de l’opus 76 n°7 du maître allemand. Le n°24 est une berceuse lyrique, aux chaudes harmonies, comme un souvenir lointain de la paisible enfance polonaise du compositeur.

La Petite Suite est la réunion en 1919 de sept petites pièces composées probablement dans les années qui précédèrent l’arrivée du compositeur à Paris. Il s’agit du premier des nombreux recueils de miniatures pour piano que le compositeur écrira tout au long de sa vie, et qui témoigne déjà de son invention sonore et de sa prédilection pour l’instantané musical.

La Valse-Impromptu, quelque peu ravelienne, fut écrite à Paris le 4 mars 1940. Commande des Archives Internationales de la Danse, elle est dédiée à la danseuse étoile de l’Opéra de Paris, Lycette Darsonval.


© 2010 Gérald Hugon


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