About this Recording
8.572347 - TOURNEMIRE, C.: Sagesse / Poeme / Dialogue sacre - 3 Lieder (Bundy, Crayford)
English  French 

Charles Tournemire (1870–1939)
Mélodies

 

Une bonne partie de la production de Charles Tournemire demeure inconnue, inédite, et n’est jamais interprétée. Né à Bordeaux, il avait Louis Vierne pour camarade de classe au Conservatoire de Paris. Tous deux avaient été conquis par le charisme musical de César Franck, et les pas de Tournemire le menaient souvent jusqu’à l’église Sainte Clotilde pour y entendre le célèbre improvisateur. Il était déjà à la recherche de la vérité religieuse, et son imagination fertile et son caractère compulsif étaient idéalement en phase avec la grande spontanéité de cette musique. Il devint l’élève de Franck, mais le grand maître mourut quelques mois plus tard, victime d’un accident de fiacre. Tournemire n’apprécia pas son successeur, le virtuose et compositeur Charles-Marie Widor, mais il lui était pourtant redevable de sa remarquable technique. Après la brève période où Gabriel Pierné occupa le poste, Tournemire devint à son tour le successeur de Franck, reprenant aussi son flambeau musical. Il resta à Sainte Clotilde—qu’il préférait écrire « Clothilde »—jusqu’à sa mort. Il enseigna aussi la musique de chambre au Conservatoire, mais en dépit de toutes ses qualités, il ne fut jamais honoré ou même reconnu à sa juste valeur. Cet homme complexe et profondément croyant était bien plus qu’un instrumentiste, un compositeur, et un improvisateur, activités qui lui valaient un certain succès, et notamment la dernière. Presque toutes les oeuvres de Tournemire ont des connotations religieuses, ce qui le désavantageait car il vivait et composait à une époque profane.

Paradoxalement, alors que Tournemire est indissociable de la musique d’orgue, moins de la moitié de ses compositions font appel à cet instrument. La liste de ses oeuvres est extrêmement longue, comprenant des symphonies, de la musique de chambre (des sonates pour violon, violoncelle et alto, des préludes pour piano et un quatuor pour cordes), des opéras, des oratorios et des mélodies. Un seul de ses opus contient souvent une quantité considérable de musique: l’op. 52 renferme trois opéras/ oratorios, et le monumental L’Orgue mystique ops. 55–57 comprend 253 pièces isolées. Ses oeuvres de la maturité se caractérisent par une voix très personnelle qui emploie des gammes orientales et des modes rythmiques bien avant que d’autres compositeurs n’aient découvert leur utilité et leur importance. Tournemire a de nombreux points communs musicaux et théosophiques avec Alexandre Scriabine (né la même année que lui), même s’il est peu probable que les deux compositeurs se soient jamais rencontrés ou aient eu connaissance de leurs oeuvres respectives. La plupart des mélodies de Tournemire sont des oeuvres de jeunesse, et rares sont celles qui commencent à dénoter des influences orientales: le Dialogue sacré op. 50 (1919) en fait partie, mais on en trouve des signes avant-coureurs dans le Triptyque op. 39 qui lui est antérieur (1910). Seules deux de ces oeuvres furent publiées: la monumentale Sagesse op. 34 (1908), et la brève et énigmatique Solitude (composée en 1903 mais seulement publiée en 1923). Plus anciennes, les Quatre Mélodies op. 25 et les Trois Mélodies op. 28 (1901–2) allaient aussi faire l’objet d’une publication, contrairement à la grande majorité des autres compositions de Tournemire. « Quant à la récompense de cette oeuvre-là, n’en parlez pas…Je ne l’attends pas dans ce monde-ci, mais dans l’autre. »

C’est par erreur que Sagesse op.34 a été qualifié de « cycle »: bien que ce morceau soit composé de plusieurs sections, il ne s’agit pas de mélodies individuelles mais d’un développement et de la reprise d’idées imprégnant une oeuvre apparemment dénuée de forme mais dotée d’une structure cohésive. C’est la première des mélodies de la maturité de Tournemire à être axée entièrement autour de la figure du Christ; elle est fondée sur un dialogue entre une âme coupable et son Sauveur, et pourtant son texte et sa musique présentent une certaine robustesse. On a dit de cet ouvrage qu’après les pièces de Fauré et de Debussy, il était la plus importante adaptation de Verlaine du répertoire vocal français, même si son style et son propos sont fort différents. OEuvre exceptionnelle, passionnée quoiqu’un peu austère, son aspiration est aussi cérébrale que physique.

Poème op. 32, composé la même année (1908), est constitué de trois mélodies individuelles reliées par de brefs interludes et complétées par un court postlude de piano (récapitulant divers thèmes déjà entendus). Les vers ne sont pas apparentés et proviennent de diverses oeuvres d’Albert Samain, poète auquel Tournemire s’intéressait. Samain («…plus encore que Baudelaire…le poète des parfums…») fut une figure éphémère de la poésie française. Profondément influencé par Verlaine, bien que stylistiquement distinct, il n’appartenait à aucune « école » et comptait peu d’amis dans les salons, un peu comme Tournemire. Ses écrits contiennent des éléments qui interpellaient le compositeur: des cloches, la nature, la quête de Dieu…Ceux-ci, et d’autres encore, étaient mêlés dans des vers très élégants et (parfois) très profonds. Cette attirance n’est pas une coïncidence, car selon un témoignage, le but de Tournemire au moment de commencer d’improviser ou de composer était de «…créer une atmosphère…» La volupté poétique est reflétée par une sensualité rare pour une oeuvre de cette période. La quête du sacré est présente dans la plupart des pages de Tournemire. Manifeste dans Sagesse, elle est ici plus voilée, pourtant chacune de ces trois mélodies parentes est une représentation différente de la quête: angoissée, exaltée et sereinement rêveuse. C’était la première fois que Tournemire s’essayait à un cycle intégré dont les composantes se combinent pour révéler une vision plus ample. Cette formule allait venir à maturation avec le Triptyque op. 39. Si la forme présente quelques problèmes les contrastes allaient par la suite se faire moins évidents et l’intensité du parfum musical allait devenir étouffante.

Dans le Triptyque op. 39 (1910), Tournemire proclame de façon arrogante (et erronée) qu’il avait «…Christianisé…» Samain. A l’instar de son opéra Les Dieux sonts morts op. 42 (1911), ce morceau montre comment l’antiquité classique est devenue la culture chrétienne contemporaine, jusqu’à ce que la terre elle-même s’accorde à l’éthique chrétienne. Ces trois mélodies sont imperceptiblement liées; chacune d’elles présente un tempo lent et des tonalités assez proches, mais elles ont toutes leur propre caractère et leurs idées mélodiques bien distinctes. Les textures sont extrêmement colorées et annoncent parfois les paraphrases de chants d’oiseaux qui deviendraient la signature d’Olivier Messiaen, à qui Tournemire donnait des cours privés.

Les Trois Lieder op. 46 (1912) mettent en musique des textes de Samain, mais on ne trouve nulle part l’explication de leur titre allemand. Le manuscrit comporte une poignante dédicace du compositeur à sa première femme, curieusement datée de 1903 (l’année de leur mariage) puis 1913, suivie d’une autre dédicace exprimant avec éloquence combien la mort de son épouse le fait souffrir (1920). Ces brèves mélodies dénotent de nouveaux développements du langage harmonique de Tournemire. La première se déploie petit à petit, tout comme l’avait fait Sagesse, et après des progressions touffues, elle s’achève avec ambiguïté sur une simple octave. La deuxième, plus impressionniste avec ses harmonies descendantes sans lien commun, contraste avec le charme dépouillé de la troisième. Quels que soient leurs autres attributs, ces mélodies sont innovantes du fait qu’il s’agit de chansons d’amour, comme l’indiquent les dédicaces.

Le Désir qui palpite à travers la nature (1912), à nouveau sur des vers de Samain, est décevant, se contentant d’aligner des astuces mélodiques, harmoniques et structurelles peu inspirées qui rappellent davantage les toutes premières mélodies de Tournemire. On ne peut pas en dire autant de Solitude: avec ses étranges harmonies, sa mélodie aux accents populaires, son surprenant filigrane et sa conclusion désolée, cette mélodie présente de nombreux traits de la maturité de l’artiste et s’apparente à Silence (Op. 46 n° 1).

Dialogue sacré (1919) fut la dernière oeuvre de Tournemire pour voix et piano. Comme à l’époque il s’occupait de composer des pages scéniques, symphoniques et des oratorios, cet ouvrage provient d’un projet de poème/symphonie intitulé Les Chants de la Vie. Mettant en musique des versets du Cantique des Cantiques, l’introduction illustre l’éclosion progressive de l’harmonie et de la mélodie. Si la musique présente une lourde sensualité, alliée à un filigrane délicat, les voix ne chantent jamais ensemble et leur passion manifeste est contenue; l’ensemble se referme sur une conclusion éthérée, toute forme d’assouvissement étant réservée à l’éternité.

Toute la musique de Tournemire serait-elle répétitive? De prime abord, cette question semble justifiée. On trouve chez lui des similitudes d’harmonie, de mélodie, de tempo et même d’intention qui tendent vers l’uniformité. Toutefois, cette surface cache tout l’art d’un compositeur qui était sensible aux mots, possédait un sens très aiguisé de la prosodie, était doté d’un grand talent mélodique et créait des textures pleines d’assurance. Il avait un message à faire passer et le faisait avec aisance et élégance. L’atmosphère qu’il fait naître est inclusive et abordable. Il est facile de faire de ce type de sonorités un lavis d’harmonies luxuriantes et mystiques, mais on peut trouver en leur sein le savoir-faire d’un véritable mélodiste, dont la contribution au développement de ce genre bien français est hélas méconnue.


Michael R. Bundy
Traduction française de David Ylla-Somers


Close the window