About this Recording
8.573009 - FUNG, Vivian: Piano Concerto, "Dreamscapes" / Violin Concerto / Glimpses (Kristin Lee, Hanick, Metropolis Ensemble, Cyr)
English  French 

Vivian Fung (née 1975)
Violin Concerto • Glimpses • Piano Concerto ‘Dreamscapes’

 

La manière dont la musique, souvent décrite comme langage universel, fut créée, interprétée et écoutée, demeura à travers l’Histoire conditionnée géographiquement, culturellement et socialement. Cela dit, il est également vrai qu’avec la multiplication des vagues migratoires aux XXè et XXIè siècles, le développement de l’enregistrement sonore et plus récemment d’Internet, les frontières entre musiques de cultures diverses sont devenues extrêmement poreuses. L’album présent—Classiques Canadiens —, consacré à la musique de Vivian Fung, née à Edmonton en 1975, illustre parfaitement ce phénomène. Les parents de Fung naquirent au Vietnam, émigrèrent en Chine et se marièrent à Hong-Kong (alors colonie britannique) ; leur fille Vivian vit aujourd’hui à New York. A l'écoute des trois pièces présentées sur cet enregistrement—deux concertos, l’un pour violon et l’autre pour piano, ainsi que Glimpses, pour piano (toutes trois composées ces six dernières années)—on sent, malgré une instrumentation tout à fait européenne, l’influence profonde du gamelan balinais et indonésien. Dans Glimpses, de même que dans certains passages du Concerto pour piano, le piano a été “préparé” en vue de modifier le timbre de certaines notes—une technique développée par le compositeur américain John Cage (1912–1992). De son côté, le compositeur canadien Colin McPhee (1900–1964) fut le premier à promouvoir une musique écrite pour orchestre symphonique mais imprégnée des accents orientaux du gamelan. Dans cette lignée, la musique de Vivian Fung doit autant aux traditions musicales de ses origines qu’aux traditions européennes et américaines. Et c’est dans le mariage subtil de ces influences disparates qu’elle s’est forgée une voie unique qui illustre à merveille nos temps multiculturels.

La musique de Vivian Fung se retrouve dans la complexité de sa personnalité. Son éducation canadienne et son immersion dans la musique classique occidentale dans laquelle elle excella la tinrent longtemps à l’écart de ses origines. Sa formation musicale la mena au Doctorat de composition de l’une des écoles les plus prestigieuses au monde : la Juilliard School. Mais, frustrée de son manque de connaissance de la musique asiatique, elle se pencha profondément sur la tradition chinoise ; celle-ci lui inspira Pizzicato (2001), enregistré par le Ying Quartet, ainsi que les Yunnan Folk Songs (2010–11), créées par le Fulcrum Point New Music Project de Chicago. Dans cette perspective, Vivian Fung se mit à étudier d’autres traditions musicales d’Asie, notamment du Vietnam et des îles indonésiennes de Java et de Bali. Après être allée étudier ces musiques à leur source au cours de plusieurs allers-retours en Indonésie, elle a joué à New York avec de nombreux groupes de gamelan javanais et balinais. Ces multiples expériences modifièrent en profondeur l’évolution de son oeuvre, comme l'attestent les trois pièces proposées sur cet enregistrement.

Il existe entre ces trois oeuvres une forte connexion : bien que le Concerto pour violon (2010–11) ait été créé récemment, sa genèse remonte à la création de son Concerto pour piano (2009) qui marquera le début du partenariat entre Vivian Fung et le Metropolis Ensemble. Le premier violon de l’orchestre, Kristin Lee, demanda alors à Fung de lui écrire son propre concerto. En 2010, Lee accompagna Fung à Bali pour s’imprégner et comprendre le gamelan, si important dans le vocabulaire de Fung. Le Concerto passionnément lyrique que Fung composa pour Lee au retour de leur voyage fut le résultat immédiat de ces expériences partagées. L’oeuvre est présentée en un mouvement unique mais ses différentes sections sont nettement démarquées les unes des autres. Le concerto démarre sereinement : un violon planant chante une douce rhapsodie au-dessus de mystérieuses sonorités d’oiseaux aux cordes. Suit une section rapide et rythmique : l’agitation initiale du violon s’installe finalement dans un groove à treize temps, mais cette atmosphère est rapidement remplacée par une autre, moins rythmique et filtrée d’harmoniques fantomatiques, laquelle fait place à son tour à une section d’une immense virtuosité, jusqu’à cette folle cadence non accompagnée où, juste avant le retour de l’orchestre, la soliste atteint cette note extraordinairement haute, marquée « à jouer comme une rock star » sur la partition. Vient ensuite un passage d’une grande densité : les harmonies les plus éloignées les unes des autres se heurtent les unes aux autres dans une lutte sans merci et, au sein de ce contexte clairement polytonal, le violon reprend l’une de ces chansons javanaises qui ouvrent les représentations de gamelan—« Puspawarna » (traduit du javanais : « Sortes de fleurs »). Mais il est soudainement interrompu par l’orchestre qui reprend et réinvente cette même chanson en autant de manières non traditionnelles. Le concerto revient enfin à la tranquillité de ses premières mesures, refermant admirablement sa propre boucle.

La plus ancienne des trois oeuvres incluses dans cet enregistrement, Glimpses (2006) est une série de trois miniatures pour « piano préparé », à savoir un piano dont les cordes ont été préalablement chargées de divers petits objets en vue de modifier leur timbre. Dans « Kotekan », des clips métalliques de classeur, des minipinces à cheveux en plastique, des bâtons de sucette enroulés dans du scotch adhésif ou encore une petite barre en métal ont été placés sur certaines cordes, altérant la hauteur et le timbre des notes afin de donner aux ostinatos emboîtés les uns dans les autres des accents de gamelan. Dans « Snow », les ostinatos vont se désemboîter peu à peu jusqu’à disparaître, délaissant le piano qui, solitaire, continue à jouer dans l’aigu quelques notes altérées par des pinces à linge en plastique, du ruban adhésif ou autre petite barre en métal. « Chant » fait appel à des techniques encore plus avancées : non seulement le pianiste fait-il jouer les cordes préparées, mais il doit également faire coulisser autour d’une corde grave un bout de ficelle en colophane, créant un son rauque et caverneux, pincer les cordes à l’intérieur du piano (avec ou sans médiator), ou encore lâcher un petit bol de porcelaine sur les cordes. Les sons qui résultent de ces techniques sont mystérieux et irréels.

De même que le Concerto pour violon, le Concerto pour piano (2009)—aussi intitulé « Dreamscapes »—se présente en un mouvement unique fait de plusieurs sections clairement délimitées : un prologue, quatre estampes et un postlude. Une mélodie pincée aux cordes du piano à l’aide d’un médiator ouvre le prologue avec, en accompagnement, une paire de tambours à fente et sept sifflements d’oiseaux vietnamiens reproduits aux vents. (En concert, ces vents sont spatialement dispersés dans le public.) Les tambours et les sifflements sont bientôt rejoints par les cordes alors que le piano et les vents reviennent à un jeu plus traditionnel. Dans une mesure syncopée à cinq temps, la première estampe commence au piano par une série d’accords agressifs d’inspiration bartokienne. Le reste de l’orchestre fait son entrée en une dense polyphonie. La deuxième estampe est une extension de « Kotekan » (le premier mouvement de Glimpses) ; certains groupes de l’orchestre, jouant avec ou contre les ostinatos continus du piano, créent une atmosphère presque jazzy. La troisième estampe est plus rêveuse : le pianiste se reprend à pincer les cordes à l’intérieur du piano tandis que les vents chuchotent diverses syllabes dans l’embouchure de leur instrument, créant une série de sons formidablement aériens. Un peu avant la fin de cette section, les vents s’arrêtent tout d’un coup de souffler pour faire marcher leurs jeux de clefs, créant en accompagnement un étrange et léger cliquetis. La quatrième estampe commence par une violente cascade au piano. L’orchestre se joint rapidement à sa frénésie, s’interrompant seulement quand le pianiste, sur toute la longueur de son instrument, attaque une série de glissandi à deux mains. Suit une impressionnante et vigoureuse cadence non accompagnée au cours de laquelle le soliste reprend les différents motifs entendus au long du concerto. Le bref postlude conclusif réintroduit le calme. Alors, chaque musicien pose à terre son instrument, sort un verre à vin pour en frotter délicatement les bords supérieurs, créant d’irréelles et obsédantes notes dans l’aigu, tandis que le pianiste conclut en une série de figures ascendantes.


Frank J. Oteri
Traduit par Jules Matton


Close the window