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8.660076-77 - BERG, A.: Wozzeck
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Alban Berg (1885-1935)
Wozzeck

 

Alban Berg formait, avec Anton Webern et son maître Arnold Schoenberg, le groupe de compositeurs qui travailla, au début du vingtième siècle, sous le nom de Seconde Ecole de Vienne. Les techniques de composition développées par Schoenberg, suite logique du chromatisme wagnérien, eurent un profond retentissement dans l’histoire de la musique du siècle dernier, puisque les tonalités et modes traditionnels semblaient abandonnés, les dissonances envisagées différemment et les principes d’unité musicale développés dans un langage différent.

Né à Vienne en 1885, Berg était le fils d’un homme d’affaire prospère. Il ne reçut qu’une éducation sommaire en matière musicale, même s’il se mit à composer dès 1901, et ne reçut une véritable formation musicale qu’en 1904 lorsqu’il devint l’élève de Schoenberg après avoir quitté l’école et pris un poste non rémunéré d’apprenti fonctionnaire. Son père mourut en 1900 et Berg persuada alors sa mère de lui permettre d’abandonner la carrière gouvernementale pour laquelle il avait été préparé pour pouvoir gérer le patrimoine familial, auquel s’ajoutait un héritage qui leur permettait de vivre dans la banlieue confortable de Hietzing, près du palais de Schönbrunn. Le milieu culturel viennois de cette époque était particulièrement stimulant, avec ses écrivains et artistes novateurs. Sous la férule de Mahler, qui présidait alors l’Opéra de la Cour, les horizons esthétiques furent étendus à des compositeurs tels que Richard Strauss et Franz Scheker. La nuit transfigurée de Schoenberg, composée en 1899, fut créée à Vienne en 1902, mais c’est par hasard que Berg fut amené à étudier avec le compositeur, à une époque où il développait ses idées musicales révolutionnaires. Parmi les autres personnalités importantes qui influencèrent Berg, il y eut l’écrivain satirique Karl Kraus, dont il vit, en 1905, la représentation privée de Die Büchse der Pandora (La Boite de Pandore) de Wedekind, qui allait lui inspirer plus tard son opéra inachevé Lulu. Il faut également citer l’écrivain Peter Altenberg, l’architecte Adolf Loos, le critique et dramaturge Hermann Bahr et le peintre et écrivain Oskar Kokoschka.

Sous la tutelle de Schoenberg, Berg continua à développer timidement son propre langage musical. Il acheva ses études en 1911, au moment où Schoenberg déménagea à Berlin, puis il composa l’année suivante ses Altenberger Lieder, Opus 4, des œuvres d’une concision et d’une intensité exemplaire. Deux de ces mélodies furent interprétées en 1913 à Vienne sous la direction de Schoenberg, mais le concert dut être interrompu lorsque certains membres du public manifestèrent trop bruyamment leur mécontentement. Schoenberg, qui était venu de Berlin pour cette occasion, émit ses propres critiques sur l’œuvre.

Le service militaire imposé par la guerre interrompit les activités de composition de Berg pendant un temps. Cependant, en 1914, il put assister à une représentation de la pièce Woyzeck de Georg Büchner, à l’occasion de la première production viennoise de cette œuvre fragmentaire, après sa création à Munich l’année précédente. Il ressentit immédiatement le besoin d’adapter cette pièce en un opéra, élaborant des esquisses qu’il ne put retravailler qu’en 1917. Il termina une première version en 1921 puis la partition orchestrale l’année suivante. L’intérêt grandissant qui se manifestait pour l’œuvre conduisit à l’exécution de trois fragments de cet opéra en 1924 au sein d’un concert dirigé par Hermann Scherchen à Francfort. L’année 1925 vit la création de l’œuvre dans son intégralité à l’Opéra d’Etat de Berlin sous la baguette d’Erich Kleiber. La production praguoise fut interrompue par les protestations des nationalistes tchèques, et Berg partit en Russie en 1927 pour assister au succès des représentations organisées à Leningrad, bien que l’œuvre sortit rapidement du répertoire avec le changement de la politique culturelle soviétique. Une représentation à Oldenburg persuada de nombreux opéras de province de monter cette œuvre qui finit par être acceptée progressivement dans le répertoire. En 1930, Wozzeck fut créé à l’Opéra d’Etat de Vienne et rencontra le succès malgré l’hostilité de certains et fut joué aux Etats-Unis en 1931 pour la première fois.

Entre temps, Berg commença à travailler à un autre opéra, Lulu. En 1934, une suite extraite de cet opéra fut interprétée à Berlin par Kleiber, mais les Nazis condamnèrent non seulement cette musique mais également ceux qui écrivirent des critiques favorables à son propos. Vienne était bien entendu encore libre, mais l’exécution de la musique de Berg fut rendue difficile puis finalement interdite en Allemagne, avant de l’être en Autriche après l’Anschluss. En 1935, Berg termina son remarquable Concerto pour Violon, commandé par le violoniste Louis Krasner en hommage à Manon Gropius, la fille de la veuve de Mahler et de l’architecte du Bauhaus, Walter Gropius, qui mourut de paralysie infantile en avril de cette même année. Quelques mois plus tard, la veille de Noël, Berg décéda à son tour des suites d’une septicémie consécutive à un abcès dentaire.

La pièce inachevée de Büchner, Woyzeck, écrite entre 1835 et 1837, fut mise à jour en 1879 par l’écrivain Karl Emil Franzos. Georg Büchner, fils de médecin, naquit en 1813 à Goddelau près de Darmstadt. Il adopta la même profession que son père et se fit rapidement une bonne réputation, bien que ses sympathies politiques radicales l’obligèrent à se réfugier en Suisse, où il obtint un poste à la faculté de médecine de l’Université de Zürich. Sa carrière très prometteuse fut brutalement interrompue par une typhoïde qui lui fut fatale.

Woyzeck comprend 27 scènes qui, depuis 1879, connurent divers arrangements. L’histoire fut inspirée par le cas d’un barbier au chômage, perruquier et soldat, Johann Christian Woyzeck, qui fut déclaré coupable à Leipzig en 1821 du meurtre d’une veuve, Frau Woost, crime pour lequel il fut finalement exécuté sur la place du marché de Leipzig en 1824, après que l’appel fondé sur la responsabilité atténuée eût été rejeté. Cette affaire suscita de l’intérêt chez les juristes et les médecins de l’époque. Il était clair que cet homme était victime des circonstances, orphelin depuis l’enfance, puis soldat dans diverses armées et, enfin, ayant perdu ses papiers, contraint à la mendicité. Comme dans l’opéra, la situation du Woyzeck de Büchner est exacerbée par le comportement méprisant du capitaine et l’attitude sans scrupules du médecin, dont les expériences sont une source de revenus pour Marie, que Woyzeck ne peut épouser faute d’argent, et leur enfant. Il la poignarde à mort lorsqu’il apprend qu’elle le trompe avec le tambour-major, puis se noie dans le lac où il a jeté l’arme du crime.

L’opéra de Berg suit l’ordre des scènes suggéré par Franzos dans son édition de Woyzeck de 1879, mais n’en retient que quinze. L’œuvre est extrêmement émouvante par sa description du personnage principal, victime d’une société dans laquelle il n’a pas sa place. Parallèlement, l’œuvre revêt un intérêt musical considérable. Il s’agit du premier opéra atonal, n’utilisant pas le système classique des tonalités, tout comme Lulu devait être le premier opéra adoptant les principes du sérialisme schoenbergien, dans lequel les structures musicales se fondent sur un ordonnancement des douze demi-tons de l’octave. Wozzeck utilise également pour chaque scène une série de structures musicales traditionnelles employées toujours différemment. Des motifs sont clairement associés à certains personnages ou événements de la narration.

Le premier acte de Wozzeck montre les relations qu’entretient le rôle-titre avec le Capitaine, le soldat Andres, Marie et le Médecin, et s’achève sur la scène de Marie et du Tambour-Major. Dans cette ouverture, la scène de Wozzeck et du Capitaine adopte la forme d’une Suite avec un Prélude, une Sarabande, une Gigue, une Gavotte et un Air, suivie par un Postlude qui est une inversion du Prélude ; la scène de Wozzeck et Andres est une Rhapsodie ; celle de Wozzeck et Marie est une Marche et une Berceuse ; Wozzeck et le médecin, une Passacaille sur un thème de douze notes ; et Marie et le Tambour-Major, un Andante affettuoso (quasi rondo).

Le second acte sert de développement dramatique sous la forme d’une Symphonie en cinq mouvements. La scène de Marie et son enfant, rejoints plus tard par Wozzeck, est un mouvement qualifié de Sonate ; celle du Capitaine et du médecin, rejoints par la suite par Wozzeck, est une Fantaisie et une Triple Fugue ; la troisième scène, Marie et Wozzeck, est un mouvement lent marqué Largo ; le jardin de la taverne de la quatrième scène est un Scherzo ; enfin la cinquième scène, dans le dortoir de la caserne, est un Rondo con introduzione.

Le troisième acte, qui constitue l’apogée dramatique et illustre le désastre final, est une série de six Inventions. La première, Marie et son enfant, énonce un thème suivi de sept variations et une fugue ; la seconde, Marie et Wozzeck, est une Invention sur une note, suivie par une scène de danse dans une brasserie, une Invention sur un rythme. La quatrième scène, la mort de Wozzeck, est une Invention sur un accord de six notes que l’on entend en ouverture de la scène. Un interlude orchestral, Invention sur une note, est suivi par la scène de jeu des enfants, une Invention sur des croches.

 

CD 1

Acte I

[1] Scène 1

Le matin, dans la chambre du Capitaine. L’officier se fait raser par le soldat Wozzeck. Le Capitaine exige de Wozzeck qu’il prenne son temps, lui demandant ce qu’il aurait fait du temps qu’il aurait gagné en se pressant, et lui recommande de prendre sa vie en main. Les réponses de Wozzeck sont brèves, il est d’accord avec les considérations du Capitaine sur le temps et l’éternité, l’inutilité du monde qui tourne sur lui-même en un jour et qui suscite chez lui la mélancolie lorsqu’il observe la rotation de la roue d’un moulin. Le Capitaine reproche à Wozzeck d’avoir toujours l’air agité, à l’inverse d’un brave homme qui agirait sans précipitation. Il l’interroge sur le climat. Wozzeck lui répond qu’il fait mauvais temps et qu’il y a beaucoup de vent. Ceci, affirme le Capitaine, lui fait penser à une souris, et demande ensuite à Wozzeck si le vent ne souffle pas Sud-Nord. Wozzeck acquiesce mécaniquement, déclenchant le rire du Capitaine qui se moque de sa stupidité. Il observe que Wozzeck est un brave homme, mais dénué de tout sens moral, comme en témoigne son enfant né hors mariage. Cette réflexion suscite une réponse plus développée de Wozzeck qui cite les mots du Christ : ´ Laissez venir à moi les petits enfants ª. Le Capitaine se fâche et demande à Wozzeck ce qu’il sous-entend par là. Wozzeck poursuit en expliquant que les pauvres n’ont pas le choix, mais sont faits de chair et de sang : s’il était un gentleman, avec un haut de forme, une montre de gousset et un monocle, il serait vertueux, mais les pauvres ne reçoivent que la part ingrate et, même au Paradis, devront travailler comme fabricant de tonnerre. Le Capitaine lui rétorque que Wozzeck n’a aucune idée de ce qu’est la vertu : lui-même est parfois soumis à la tentation lorsqu’il voit de jolies bas blancs marcher dans la rue sous la pluie, mais se rappelle qu’il est un homme vertueux. Wozzeck affirme que la vertue n’est pas pour les pauvres qui n’obéissent qu’à la nature. Le Capitaine, peut-être embarrassé, dit à Wozzeck qu’il est un brave homme, mais qu’il réfléchit trop : échaudé par la conversation, il renvoie Wozzeck en l’exhortant de ne pas se presser et de marcher au milieu de la rue. Wozzeck s’en va.

[2] Scène 2

En fin d’après-midi, dans un champ d’où l’on aperçoit la ville. Wozzeck et Andres coupent du bois dans les taillis. Wozzeck est persuadé qu’il se trouve dans un lieu maudit tandis qu’Andres continue à chanter joyeusement la vie d’un chasseur tout en continuant de travailler. Wozzeck poursuit, pointant en direction de la lumière au-dessus de l’herbe, à l’endroit où poussent des champignons vénéneux, et lui raconte l’histoire d’une tête, qui apparaît au crépuscule, et qu’un homme ramassa en pensant qu’il s’agissait d’un hérisson, avant de mourir trois jours plus tard. Andres constate la peur de Wozzeck. Il fait de plus en plus sombre. Andres reprend sa chanson sur le chasseur, interrompu par Wozzeck qui pense avoir repéré des francs-maçons. Andres continue de chanter, essayant de calmer Wozzeck, mais en vain. Wozzeck imagine un gouffre, secouant le sol, se déplaçant, se rapprochant, puis un feu sortant de terre et se dirigeant vers le ciel dans un fracas de trombones. Andres tente toujours d’apaiser Wozzeck, alors qu’il fait encore plus sombre, reprenant ses brindilles tandis que l’on peut entendre des tambours qui indique le coucher du soleil. Pour Wozzeck, c’est comme si le monde était mort, et Andres insiste pour qu’il rentre chez lui maintenant que la nuit est tombée.

[3] Scène 3

On entend une marche militaire. C’est le soir et Marie est dans sa chambre, se tenant à la fenêtre, avec son enfant dans les bras. La troupe se rapproche et elle marque le rythme de la marche pour son enfant. Margret, la voisine de Marie, n’a des yeux que pour le Tambour-Major qui mène la troupe. Marie lui dit de s’occuper de ses affaires et d’emmener ses yeux se faire polir par les juifs et de les vendre comme boutons. Margret lui dit qu’elle est une femme honnête, alors que Marie, comme tout le monde le sait, peut voir à travers sept culottes. Fâchée, Marie ferme bruyamment la fenêtre et parle à son enfant, le fils d’une prostituée, pas même baptisé, mais une vraie joie pour sa mère. Elle lui chante une berceuse et il s’endort. On frappe à la fenêtre et elle ouvre à Wozzeck qui lui raconte ce qu’il a vu dans le ciel tandis qu’il coupait du bois, citant de nouveau les écritures ´ Et d’en bas, se leva de la terre une fumée, comme la fumée d’une fournaise ª. Elle le poursuit à travers la ville. Marie lui montre son enfant mais il est distrait. Elle s’inquiète car, selon elle, Wozzeck pense trop, puis elle se lamente sur le sort des pauvres gens, avant de se précipiter dehors, tremblante.

[4] Scène 4

C’est l’après-midi. Dans son bureau, le médecin s’approche rapidement de Wozzeck et lui reproche de tousser [Büchner : uriner] dans la rue, en aboyant comme un chien. Cependant, il lui donne trois sous par jour. Wozzeck lui répond que c’est naturel, mais le médecin affirme que la nature peut être contrôlée par la volonté humaine puisque l’homme est libre. Il parle à Wozzeck de son régime alimentaire, uniquement des haricots, puis la semaine suivante, du mouton. Il désire introduire une révolution scientifique : des protides, des lipides, des glucides et de l’oxyhaldehydanhydride. Il contrôle sa colère car ce sentiment n’est pas scientifique. Wozzeck tente d’expliquer comment est la nature lorsque le monde entier se retrouve dans l’obscurité et que l’on étend les bras, à tâtons, et qu’il semble se volatiliser comme une toile d’araignée. Il appelle Marie et se met à parler de la lumière rouge à l’Ouest, comme provenant d’une forge, tout en avançant les bras tendus devant lui. Il parle au médecin des voix qu’il entend quand le soleil est haut dans le ciel à midi, des cercles de champignons dans lesquels on peut lire des symboles. Le médecin diagnostique, à sa grande satisfaction, qu’il est victime d’une idée fixe, une aberratio mentalis partialis, ce qui lui vaudra de l’argent supplémentaire. Il lui demande s’il continue de raser le Capitaine, s’il ira lui chercher des sangsues et s’il mange ses haricots. Wozzeck fera ce qu’on lui dit de faire pour gagner de l’argent pour sa femme. Le médecin trouve qu’il est un cas intéressant, et pendant que Wozzeck crie le nom de Marie, il voit pour lui-même la possibilité d’une gloire éternelle, tout en exigeant de pouvoir ausculter la langue de Wozzeck.

[5] Scène 5

Au crépuscule, devant la porte de la maison de Marie. Marie admire le Tambour-Major à la barbe léonine et au corps fort comme un taureau. Il lui dit qu’elle devrait le voir le dimanche, lorsqu’il porte gants et plumes au chapeau, un vrai homme comme lui dit un jour le Prince. Il admire Marie, digne d’engendrer une nouvelle lignée de tambours-majors. Il tente de l’embrasser mais elle résiste. Elle finit par tomber dans ses bras et l’emmène chez elle.

 

CD 2

Acte II

[1] Introduction

[2] Scène 1

Un matin ensoleillé. Marie est dans sa chambre avec son enfant. Elle se regarde dans un morceau de miroir brisé et se demande ce que sont ces pierres brillantes qu’elle porte. Son enfant est sur ses genoux et elle le prie de fermer les yeux et de s’endormir, lui racontant que sinon les gitans l’emporteront. Il se blottit contre elle, effrayé, les yeux clos. Marie se mire à nouveau pour admirer son bijou doré et ses lèvres rouges, dignes d’une dame, bien qu’elle ne soit qu’une pauvre femme. L’enfant s’assoit et elle essaye à nouveau de l’endormir, en réfléchissant la lumière sur le mur et en lui disant de fermer les yeux sinon l’ange du sommeil l’éblouira ce qui le rendra aveugle. Wozzeck entre et la surprend. Il lui demande ce qu’elle tient dans la main et qui brille à travers ses doigts. Elle lui répond qu’il s’agit d’une boucle d’oreille qu’elle a trouvée. Wozzeck rétorque qu’il n’en a jamais trouvé deux pareilles, une accusation implicite qu’elle réfute. Wozzeck la calme puis se tourne vers l’enfant endormi qui transpire comme un pauvre travailleur. En partant, il lui donne l’argent reçu du Capitaine et du Médecin. Laissée seule, Marie se voit comme une mauvaise femme et pourrait se tuer à cause de ce qu’elle a fait : tous iront en Enfer, hommes, femmes et enfants.

[3] Scène 2

C’est la journée. Le Capitaine et le Médecin se croisent dans la rue. Le Capitaine dit au Médecin qu’il va trop vite, en l’appelant Herr Sargnagel (Monsieur Clou de Cercueil). Ce dernier répond au premier, Herr Exercizengel (Monsieur Maître des Manœuvres), qu’il marche trop lentement. Tous deux préoccupés par le temps, le Capitaine tente de ralentir l’autre qui se hâte, arguant qu’il ne s’agit pas là du comportement d’un homme de bonne tenue, et dit au Médecin qu’il se presse vers sa tombe. Le Médecin ralentit son pas qui demeure vif alors que le Capitaine cherche à attirer son attention. Le Médecin lui parle d’une patiente atteinte d’un cancer de l’utérus, morte en quatre semaines, comme vingt autres patientes, dont l’autopsie sera intéressante. Puis il prédit au Capitaine une attaque d’apoplexie cérébrale dans quatre semaines, qui au mieux le paralysera, certainement un cas intéressant et un futur sujet d’expérience infinie. Le Capitaine tousse, à bout de souffle, voyant déjà les pleureuses à ses funérailles, rappelant combien il fut un homme bon. Wozzeck passe rapidement près d’eux et les salue. Le Médecin l’interpelle et le Capitaine lui demande s’il court raser toutes les barbes des professeurs d’université. Le Capitaine s’arrête, réfléchit tout en sifflotant puis fait une citation à propos des longues barbes, que le médecin complète, en se référant aux propensions des soldats à l’amour. Le Capitaine demande à Wozzeck si il a trouvé un poil de barbe dans son bol pendant que le Médecin imite les gestes d’un tambour-major ; le poil d’un sous-officier, d’un tambour-major, suggère-t-il. Ils continuent de se moquer de Wozzeck qui devient de plus en plus agité. Le Médecin prend son pouls et examine son visage crispé et ses yeux fixes, tandis que le Capitaine lui répète qu’il est un brave homme. Wozzeck, agité, s’échappe. Pour le Médecin, il est un phénomène intéressant mais le Capitaine ajoute qu’un brave homme est reconnaissant envers Dieu mais n’a aucun courage : seul un vaurien a du courage.

[4] Scène 3

Le temps est maussade. Marie se trouve devant sa maison quand Wozzeck se précipite vers elle, très agité, lui demandant si elle est toujours bien elle-même, bien que son pêché a dû retentir jusqu’aux cieux, malgré sa bouche sans meurtrissures : elle est aussi admirable qu’un péché, si tant est qu’un péché mortel puisse être admirable . Il demande à Marie si elle a vu un homme dans la rue. Elle répond que de nombreux hommes passent dans la rue. Il lève la main sur elle et elle lui dit préférer plutôt un couteau dans le coeur que sa main sur elle, quelque chose que son père n’osa jamais faire même quand elle avait dix ans. Wozzeck répète ses mots ´ plutôt un couteau ª et , en partant, voit l’homme comme un abîme qui lui donne le vertige.

[5] Scène 4

Tard le soir dans le jardin d’une taverne. Des ouvriers, des soldats et des filles dansent. Deux ouvriers parlent, le premier larmoyant à cause de l’état du monde, tandis que le second affirme trouver du réconfort dans le cognac, ce à quoi son compagnon acquiesce. La danse reprend et Marie danse avec le Tambour-Major, sous les yeux de Wozzeck, qui se rue vers eux. Il l’entend dire ´ Immer zu ª (Et que ça continue!) lorsqu’elle passe près de lui. Wozzeck voit tout se transformer en une scène de luxure, homme et femme, humain et bête : les femmes brûlent de désir. Il bondit quand Marie et le Tambour-Major dansent devant lui, et il est sur le point de les séparer lorsque la danse prend fin. Les ouvriers et les soldats chantent la vie du chasseur sous la direction d’Andres qui s’empare de l’une des guitares de l’orchestre et poursuit la chanson. A la fin de sa chanson, il s’approche de Wozzeck en lui demandant pourquoi il est assis seul près de la porte. Wozzeck lui dit que beaucoup de personnes sont assises près de la porte sans même le savoir et ne s’en rendent compte qu’une fois jetées dehors les pieds devant ; il est assis seul et il serait bien mieux dans une tombe glacée. Andres siffle un air en pensant à la danse et demande à Wozzeck s’il est saoul. Le premier ouvrier, à nouveau éveillé, monte sur une table et commence un discours à l’attention de l’auditoire. Encore imbibé de cognac, il parodie un sermon blasphématoire qui propose un point de vue ironique sur le sort du genre humain. Il est emporté par ses amis, au milieu de l’agitation générale, tandis que la chanson de chasse reprend. L’Idiot s’approche de Wozzeck, toujours assis seul, et lui dit qu’il sent l’odeur du sang. La danse reprend et Wozzeck voit rouge.

[6] Scène 5

C’est la nuit dans les baraquements, les soldats dorment. Wozzeck est allongé sur une paillasse à côté d’Andres et se plaint de ne pouvoir s’endormir car il voit toujours les danseurs quand il ferme les yeux. Andres lui répond à moitié endormi mais Wozzeck poursuit et imagine une lame de couteau étincelante. Il prie ´ ne nous conduit pas à la tentation ª. Le Tambour-Major fait irruption, en titubant, et se vante de sa conquête destinée à engendrer des tambours-majors. Andres lui demande de qui il parle et le Tambour-Major lui dit de le demander à Wozzeck, à qui il offre une bouteille de schnaps. Wozzeck sifflote et la refuse. Le Tambour-Major le saisit par la gorge puis le relâche. Wozzeck retombe en sifflotant. Un soldat pointe Wozzeck du doigt, faisant remarquer qu’il a eu ce qu’il méritait. Andres fait remarquer qu’il saigne. Wozzeck s’assoit, le regard fixe, en répétant ´ Einer nach Andern ª (L’un après l’autre), alors que les autres soldats se sont rendormis.

Acte III

[7] Scène 1

La chambre de Marie, la nuit. Seule avec son fils, à la lueur d’une bougie, elle est assise à table où elle lit, dans la Bible, l’histoire d’une femme adultère devant ses accusateurs auquel le Christ dit de s’en aller et de ne plus pêcher. La vue de l’enfant frappe sa conscience et elle l’écarte avant de le ramener à elle pour lui raconter une histoire : il était une fois un pauvre enfant qui n’avait ni père ni mère, tous morts et le garçon affamé pleurait jour et nuit, mais il n’avait personne au monde. Elle s’effondre, inquiète de l’absence de Wozzeck depuis la veille et se plonge dans l’histoire biblique de Marie Madeleine qui oignit les pieds du Christ avec ses larmes et de l’huile parfumée en implorant le pardon du Seigneur.

[8] Scène 2

Au crépuscule. Marie et Wozzeck marchent ensemble sur un chemin forestier près d’une mare. Marie l’exhorte de se presser car il est tard, mais Wozzeck s’assoit près d’elle et lui rappelle leur première rencontre trois ans auparavant à la Pentecôte. Elle est effrayée et tente de s’en aller, mais il la retient : elle est pieuse, bonne et sincère, dit-il. Il l’embrasse et regrette de ne pouvoir l’embrasser éternellement. Elle frissonne, tandis que la nuit tombe, mais il lui dit qu’elle n’aura plus jamais froid à la rosée du matin. La lune apparaît, rouge comme une lame ensanglantée. Il la saisit et la poignarde à mort, se penchant sur Marie, tandis qu’elle succombe, avant de s’enfuir.

[9] Scène 3

La nuit, dans une taverne où des jeunes filles, parmi lesquelles Margret, et des ouvriers dansent la polka. Wozzeck est assis à une table et les invite à danser pour le diable. Il entonne une chanson à propos d’une fille qui attend un soldat. Il s’interrompt, bondit et danse brièvement avec Margret, avant de se rasseoir avec elle sur les genoux puis de la laisser repartir. Margret chante l’histoire d’une servante qui n’est pas faite pour les longues robes et les chaussures aux bouts pointus. Wozzeck lui rétorque que nul n’a besoin de chaussures pour aller en enfer. Elle voit du sang sur ses mains et les autres se rapprochent. Il prétend s’être coupé à la main. Tous crient qu’il s’agit de sang humain et Wozzeck s’enfuit.

[10] Scène 4

Le chemin forestier au bord de la mare est éclairé par la lune. Wozzeck cherche le couteau qu’il avait laissé. Tout est tranquille et mort, dit-il, puis il crie ´ Meurtre ª. Il aperçoit le corps de Marie et la marque rouge autour de son cou comme un collier, un cadeau comparable aux boucles d’oreille. Il retrouve le couteau et le jette dans l’eau mais il a peur qu’il soit tombé trop près du bord et qu’il sera découvert. Il s’avance dans la mare puis tente de laver le sang qui le tache, mais il voit comme étant du sang. Il se noie. Le Capitaine et le Médecin font leur apparition. Ils pensent avoir entendu un homme se noyer, mais les bruits s’arrêtent bientôt. Ils repartent rapidement.

[11] Scène 5

L’enfant de Marie joue dans la rue avec un cheval de bois, devant la maison. Il s’agit d’un matin radieux où le soleil brille. Les enfants font une ronde en chantant. L’un d’entre eux dit au fils de Marie que sa mère est morte, mais le garçon continue de jouer joyeusement, tandis que les autres enfants courent voir le corps de la défunte. Le garçon reste seul un moment puis suit les autres.

Keith Anderson

 

Wozzeck à l’Opéra Royal de Suède

Malgré la grande popularité que connut Wozzeck avant la Seconde Guerre mondiale, le chef-d’œuvre de Berg ne fut pas présenté à Stockholm à cette époque bien que l’Opéra Royal de Suède, dans les années trente, avait déjà intégré Katerina Ismailova de Chostakovitch ainsi que des œuvres de Franz Schreker, Max Brand et Erich Korngold à son répertoire. Il fallut attendre 1955 pour que des Bruchstücke (Fragments) de Wozzeck soient interprétés en concert par l’Orchestre Philharmonique de Stockholm sous la direction de Hans Schmidt-Isserstedt et la soprano Kjerstin Dellert. La création suédoise de Wozzeck eut lieu à l’Opéra Royal les 4 et 5 avril 1957 avec Dellert dans le rôle de Marie (Elisabeth Söderström tint le rôle en 1959), et Anders Näslund et Erik Saedén qui se partageaient le rôle-titre. A cette occasion, Sixten Ehrling, qui introduisit beaucoup d’œuvres du répertoire moderne en Suède après la guerre, dirigea l’orchestre, et ce fut Göran Gentele, qui devint par la suite directeur artistique de la Metropolitan Opera, qui assura la mise en scène. L’amère tragédie sociale de Wozzeck, Marie et de leur enfant fut illustré par une série de tableaux expressionnistes de Sven Erixon exposés sur une petite scène surélevée au milieu de la grande scène de l’opéra. La performance des acteurs fut d’un niveau remarquable et l’interprétation musicale de grande qualité. Cette production fut jouée 41 fois jusqu’en 1971. A cette époque, l’Opéra Royal de Suède eut également l’occasion de présenter cette version de Wozzeck dans le cadre du festival d’Edinburgh en 1959.

Les productions nouvelles de Wozzeck à Stockholm et Gothenburg eurent bien du mal à surpasser cette production légendaire, reflet d’un âge d’or de l’Opéra Royal de Suède. Les nouveaux artistes durent lutter contre les souvenirs laissés par les interprétations intensément dramatiques de Dellert et Saedén dans les rôles principaux et les incarnations emplis de haine du Capitaine et du Docteur par Sven-Erik Vikström et Arne Tyrén. Enfin, en l’an 2000, le metteur en scène allemand Götz Friedrich réussit à libérer le texte de Büchner de son atmosphère post-révolutionnaire du début du dix-neuvième siècle et intégra le thème de l’oppression et de l’humiliation au sein d’une fresque bien plus large dépeignant la souffrance humaine. "Arme Leut", la révolte des soldats opprimés, fut repris en une douzaine de langues, en graffiti, sur un rideau de fer. Avec Wozzeck, Friedrich, le directeur du Berlin Deutsche Oper, fit sans le savoir ses adieux à la capitale suédoise, qui avait été le premier refuge de cet élève de Felsenstein après sa fuite d’Allemagne de l’Est dans les années 1970, et où il fut un important directeur invité après sa percée à l’Ouest avec JenÛfa à l’Opéra Royal et Così fan tutte à Drottningholm.

Stefan Johansson
Directeur théâtral, Opéra Royal de Suède

Version française : Pierre-Martin Juban


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