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8.660078-79 - PUCCINI: Madama Butterfly
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En juin 1900, Puccini se rendit à Londres pour participer aux préparatifs de la création de Tosca à Covent Garden. Sur la recommandation d’un ami, il alla au Théâtre du duc d’York pour y voir une nouvelle pièce en un acte, Madama Butterfly, qui avait été adaptée par David Belasco d’une nouvelle de John Luther Long. Sans avoir compris grand-chose à l’accent ´ japonais ª de Butterfly, le compositeur fut impressionné par la production, et notamment par la veille silencieuse de l’héroïne attendant Pinkerton. Ainsi qu’il le confessa plus tard cette scène eut sur Puccini un effet ´ incendiaire. ª

Malheureusement, les exigences de Belasco pour céder ses droits bloquèrent tout accès à la pièce pendant près d’un an, mais bien avant cela, le compositeur commença à explorer d’autres pistes, écrivant à son éditeur en novembre 1900 qu’il pensait à utiliser la nouvelle originale de Long pour développer l’opéra en deux actes, l’un se déroulant en Amérique du Nord, l’autre au Japon. Au départ, Puccini conçut donc Madama Butterfly à partir du contraste entre occident et orient, thème omniprésent à cette époque de colonialisme européen, et dont l’attrait musical reposait en partie sur la possibilité de faire contraster des atmosphères américaines et japonaises. Toutefois, lorsqu’une traduction italienne de la nouvelle de Long fut achevée en mars 1901, il devint évident que l’action ne se déroulait à aucun moment en Amérique du Nord. Le librettiste Luigi Illica se plia cependant aux souhaits de diversité de Puccini en utilisant les chapitres initiaux de la nouvelle pour en tirer un ´ prologue ª avec un défilé de personnages contrastés, débutant avec les Américains Pinkerton et Sharpless, puis introduisant une série de personnages japonais et concluant par un long duo pour le héros américain et l’héroïne japonaise, modelé sur le duo du premier acte de La bohème. Peu de temps après, Illica esquissa un second acte comportant trois scènes contrastées, la première et la dernière d’entre elles situées dans la petite maison de Butterfly, la scène centrale se déroulant au consulat américain dans le quartier de Nagasaki réservé aux résidents européens, notant qu’ ´ il est possible de tirer parti de la villa meublée dans le style européen par quelques petits détails susceptibles d’embarrasser Butterfly ª — intérêt porté à l’aspect ´ comique ª de l’échec de son apprentissage d’une nouvelle culture, échec encore manifeste dans sa conversation avec Sharpless à propos des habitudes des rouges-gorges.

La décision de Puccini, à la mi-novembre 1902, de supprimer la scène du consulat (qui entre-temps était devenue un acte à part entière) réduisit finalement le livret à deux parties, le prologue d’Illica, inspiré de la nouvelle de Long, et l’adaptation par Giuseppe Giacosa de la pièce de Belasco. La partition de Puccini pour la création de son opéra à La Scala, achevée le 27 décembre 1903, se distingue par sa richesse et sa complexité. Chacun des actes, relativement long, débute par une structure musicale parallèle reflétant l’intérêt d’Illica pour la trame vue comme une tragédie personnelle de l’interaction entre occident et orient dans le contexte du colonialisme fin de siècle. Chaque acte débute par un fugato, puis mène à une conversation entre des personnages de la même race et du même sexe (Pinkerton et Sharpless, Butterfly et Suzuki). Le chanteur principal se voit confier son plus grand air de l’opéra, chacun ayant la même mesure et la même tonalité (sol bémol majeur). Ce parallélisme n’est pas fortuit : Dovunque al mondo de Pinkerton le présente comme un insouciant aventurier sexuel qui aborde son ´ pseudo-mariage, ª et Un bel dì de Butterfly révèle les conséquences de sa duplicité. De plus, le contraste musical entre les Américains et les Japonais est illustré par la citation de l’hymne The Star-Spangled Banner dans le premier air de Pinkerton et l’introduction des autorités japonaises lors de la cérémonie nuptiale avec Kimigayo, l’hymne national du Japon, ainsi qu’à travers d’autres mélodies japonaises telles que Miyasama, familières à ceux qui connaissent l’opérette The Mikado de Gilbert et Sullivan.

Dans un même temps, les révisions de Giacosa, qui révèlent une plus grande implication dans le personnage de Butterfly, donnent à la lutte de la jeune femme pour surmonter l’abandon de Pinkerton une stature tragique qui inspira à Puccini certaines de ses pages les plus subtiles et les plus intenses. L’entrée de Butterfly est prolongée, fait inhabituel, par diverses mélodies nous la montrant d’abord comme une femme japonaise (sur la mélodie koto Echigo jishi), puis comme une jeune fiancée commentant la douceur printanière, puis comme une personne dotée de son propre motif (avant et pendant son Siam giunte. F.B. Pinkerton. Giù.). Ce motif reparaît lorsque la jeune femme manifeste avec émotion le désir de devenir Mme F.B. Pinkerton dans l’arietta Io seguo il mio destino. Par-dessus tout, Puccini composa les plus beaux passages de Butterfly dans l’acte II avec un lyrisme qui transcende l’aspect "comique" de son échec culturel. Trois passages surtout présentent une intensité passionnée : Un bel dì, avec au début sa fameuse évocation de l’arrivée du navire, et la description par Butterfly de la scène — selon les indications scéniques — comme si elle était réellement en train de se dérouler ; Che tua madre, sa terrifiante vision d’une vie d’artiste des rues itinérante ; et la scène du suicide avec Tu, tu, piccolo Iddio. Si on ajoute à cela les trésors recelés dans les ensembles, on comprend pourquoi Puccini considérait Madama Butterfly comme son opéra ´ le plus sincère et le plus évocateur. ª

Contrairement à toutes les attentes, la prima assoluta de Madama Butterfly au Teatro alla Scala de Milan le 17 février 1904 fut l’un des grands fiascos de l’histoire de l’opéra. De minutieuses répétitions de l’ouvrage avaient été dirigées par l’éminent chef d’orchestre Cleofonte Campanini, avec une distribution incluant Rosina Storchio dans le rôle de Ciò-Ciò-San, Giovanni Zenatello dans le rôle de Pinkerton, Giuseppe De Lucca dans le rôle de Sharpless et Giuseppina Giaconia dans le rôle de Suzuki. Malheureusement, selon l’éditeur Giulio Ricordi, ´ le spectacle donné par la salle semblait aussi bien organisé que celui présenté en scène puisqu’il commença exactement en même temps que l’opéra. ª Aujourd’hui encore, on ignore si la création fut délibérément sabotée, soit par l’éditeur rival de Ricordi Sonzogno ou par une claque soutenant Mascagni, et si la production elle-même contribua à l’échec de l’opéra. Le pire moment fut sans doute lorsque des cris d’oiseau simulés durant l’Intermezzo donnèrent aux spectateurs l’idée d’imiter une basse-cour au grand complet. Effarée, l’équipe de Puccini, Giacosa et Illica retira l’opéra de l’affiche, rendant, en dépit de ses objections, le montant des droits de production à la direction du théâtre.

Madama Butterfly fut toutefois rapidement révisé et monté une nouvelle fois trois mois plus tard, le 28 mai 1904 au Teatro Grande de Brescia. Campanini y dirigea Salomea Krusceniski et Zenatello dans les rôles principaux, devant un public follement enthousiaste qui réclama à grands cris sept bis et trente-deux rappels. Tandis que l’opéra poursuivait sa conquête triomphale des répertoires des principaux théâtres lyriques d’Europe et d’Amérique, une production de l’Opéra Comique de Paris, dirigée par Albert Carré en décembre 1906 devint la référence d’impression de la partition orchestrale. Même si les productions et les enregistrements ont traditionnellement adopté cette version de l’opéra, la version originale de La Scala mérite d’être entendue et c’est du désir de la présenter telle quelle qu’est né le présent enregistrement.

Les auditeurs connaissant la version ´ parisienne ª plus habituelle de 1906 vont avant tout découvrir que les actes II et III étaient à l’origine un acte II continu, avec un plus long Intermezzo reliant la veillée de Butterfly à l’action se déroulant le lendemain matin. La Madama Butterfly de La Scala contient en tout quelque 130 mesures de musique ayant été supprimées après coup. Il convient de noter qu’au premier acte, ces coupures incluaient une scène dans laquelle Goro présente les autorités japonaises et la famille de Butterfly à Pinkerton, ainsi qu’une chanson à boire pour Yakusidé ; dans le deuxième acte, l’Intermezzo original est plus long et mène à une version plus développée de la berceuse de Butterfly. Au-delà des ´ nouvelles ª pages que l’on peut découvrir dans la version de La Scala, on y trouve de nombreux ajouts ou différences d’orchestration moins importants. Ceux-ci donnent souvent à l’action musicale une inflexion nouvelle ou distincte, invitant l’auditeur à redécouvrir Madama Butterfly et à se faire une nouvelle amie d’une vieille connaissance.

Arthur Groos

Traduction : David Ylla-Somers

Argument

CD 1

Acte I

L’histoire se déroule en 1904, et débute devant une petite maison japonaise perchée sur une colline au-dessus de Nagasaki. Une terrasse et un jardin surplombent le port et la ville.

1 L’orchestre démarre par un thème affairé, suivi d’un second thème plus ouvertement oriental. Au lever du rideau, l’obséquieux marieur Goro fait faire le tour du propriétaire à Pinkerton, tout surpris par les dispositifs de la petite maison, avec ses panneaux coulissants et ses différentes pièces, dont la chambre nuptiale. ´ C’est une maison qui obéit au doigt et à l’œil ª, déclare l’Américain.

2 Sur un claquement de mains de Goro, deux hommes et une femme se présentent et saluent Pinkerton. Ce sont les domestiques, nommés Mademoiselle Nuage Léger, Rayon de Soleil Levant et Exhale des Parfums. Pinkerton trouve ces noms ridicules et décide de les appeler plutôt par des numéros. La première servante, la fidèle Suzuki, se lance dans un discours fleuri qui agace Pinkerton. Goro leur fait signe de se retirer. Tout est maintenant prêt, l’arrivée de Ciò-Ciò-San, la mariée, est maintenant imminente. Goro annonce la venue des invités, de l’officier de l’état-civil, de la famille, du consul américain et enfin de la mariée. Pinkerton demande si la famille est nombreuse et Goro lui répond par l’affirmative, énumérant la mère, la grand-mère, l’oncle Bonze (qui ne viendra probablement pas) et les deux douzaines de cousins de la mariée. Quant à la descendance, ajoute-t-il, il fait confiance à Pinkerton et Butterfly. On entend alors la voix du consul Sharpless, tout essoufflé d’avoir escaladé la colline. Pinkerton l’accueille et demande à Goro de servir des rafraîchissements. Reprenant haleine, Sharpless admire la vue de la ville, de la mer et de la ville au lointain et Pinkerton lui dit en riant qu’il a acheté sa nouvelle maison pour 999 ans, avec le droit de se rétracter à volonté. Ils s’asseyent pour prendre leurs rafraîchissements.

3 Pinkerton chante les joies d’une vie de voyageur (le ´ Yankee errant ª) qui peut jeter l’ancre où bon lui semble et repartir quand il le souhaite. Offrant à boire à Sharpless, il lui explique qu’un jour il reprendra sans doute le large, car il faut savourer la vie. Le consul trouve son prêche facile et attristant. Pinkerton, quant à lui, se félicite de l’engagement qu’il a pris pour 999 ans, renouvelable chaque mois. Ils portent un toast à leur pays et on entend quelques notes de l’hymne américain.

4 Sharpless demande si la mariée est belle et Goro lui répond que sa beauté est incomparable, comme une guirlande de fleurs, une étoile aux doux rayons, et qu’elle ne coûte que cent yens. Il propose au consul d’en choisir une dans son assortiment, mais Sharpless l’envoie impatiemment chercher la jeune femme. Les domestiques se retirent et Pinkerton chante sa passion pour la délicatesse de Ciò-Ciò-San, semblable à une figure de paravent ou un gracieux papillon. Sharpless recommande la réserve à Pinkerton : il n’a pas vu la jeune femme mais a entendu sa voix lorsque la veille elle est passée au consulat : son amour est sincère et Pinkerton ne devrait pas le prendre à la légère. Mais celui-ci répond avec insouciance qu’il n’y a pas de mal à initier une jeune fille aux délices de l’amour. Il offre encore du whisky au consul et lève son verre à la santé de l’épouse américaine qu’il compte prendre un jour. Goro vient alors annoncer l’arrivée de la mariée avec sa suite.

5 On les entend au loin qui approchent, s’extasiant sur la beauté du ciel et de la mer. Pinkerton et Sharpless vont jusqu’au fond du jardin, d’où ils peuvent les voir gravir la colline. Butterfly se joint aux voix de ses compagnes et déclare qu’elle est la mariée la plus heureuse du Japon, qu’elle a répondu à l’appel de l’amour. Le cortège paraît et fermant leurs parasols multicolores, les jeunes filles s’inclinent devant Pinkerton.

6 Elles saluent le jeune homme, qui entame avec Butterfly un dialogue où ils rivalisent de compliments. Toutefois, l’Américain est un peu moqueur. Sharpless salue Miss Butterfly et lui demande si elle est de Nagasaki. Elle acquiesce et raconte que sa famille était autrefois prospère ; il a pourtant fallu qu’elle devienne geisha. Elle a encore sa mère, une noble dame, mais déclare sèchement que son père est mort. Goro tente de dissimuler son embarras et les jeunes filles s’éventent nerveusement.

7 Butterfly ajoute qu’elle a d’autres parents et un oncle Bonze. Elle reconnaît aussi qu’un autre de ses oncles est un ivrogne, et demande à son fiancé si cela lui déplaît, mais cela lui est indifférent. Sharpless lui demande son âge et elle essaie de le faire deviner aux deux hommes. Dix ? Plus Vingt ? Moins : elle a quinze ans. L’âge des jeux d’enfants, dit Sharpless… et des douceurs, ajoute Pinkerton. Sur un signe de lui, Goro s’occupe de faire servir une collation (composée de tout ce que le Japon a de plus indigeste et écœurant) tandis que d’autres invités gravissent la colline.

8 Goro annonce alors l’arrivée d’importants personnages officiels. Il rentre en courant dans la maison tandis que les invités arrivent, saluent et dévisagent les deux Américains. Les officiers de l’état civil se tiennent en retrait tandis que les invités papotent et que Pinkerton dit à Sharpless combien ils trouve toute cette assemblée ridicule, cachant sûrement sa belle-mère derrière un éventail en plumes de paon, puis il critique l’oncle ivre et le petit mioche au visage bilieux. Sharpless félicite Pinkerton mais réitère ses mises en garde. La famille de Butterfly aussi y va de ses commentaires : Pinkerton n’est guère beau mais sûrement très riche. L’une des cousines prétend que Goro le lui a proposé et qu’elle a refusé. D’autres trouvent la beauté de Butterfly fanée et prédisent un divorce, tandis que Goro leur enjoint de parler moins fort. Yakusidé, l’oncle ivrogne, espère qu’on va servir du vin. Butterfly appelle sa famille et leur dit d’un ton puéril de saluer Pinkerton, Sharpless et les officiers. On apporte la collation.

9 Goro présente les officiers de l’état civil, leur offrant de l’argent de la part du lieutenant ; ils l’acceptent gracieusement. La famille de Butterfly et Pinkerton échangent plusieurs saluts, jusqu’à ce que Pinkerton dise en riant que son dos ne va plus le supporter. Butterfly les présente tour à tour : sa mère, une cousine et son fils, le ´ mioche ª, que Pinkerton terrifie en lui donnant une tape amicale.

10 Vient ensuite l’oncle Yakusidé, qui le salue, imité par le reste de la compagnie. Pinkerton les remercie et pour écourter les cérémonials il les invite à se restaurer. Tous se jettent sur la collation. Butterfly surveille la conduite de sa mère. Sharpless présente les officiers à Sir Francis Blummy Pinkerton. Goro conduit le consul et les officiers à une table où se trouve de quoi écrire.

11 Butterfly montre alors à Pinkerton toutes ses possessions, qu’elle conserve dans les manches de son kimono : des foulards, une pipe, une ceinture, un petit fermoir, un miroir, un éventail, un flacon de cosmétique. Elle rejette ce dernier article pour ne pas déplaire à Pinkerton. Puis elle montre quelque chose de plus précieux, qu’elle ne veut pas montrer à tout le monde. Goro explique à l’oreille de Pinkerton qu’il s’agit d’un présent de l’empereur au père de Butterfly, un sabre, accompagné d’un ordre auquel il a obéi — et il mime le hara-kiri. Butterfly montre enfin à Pinkerton les Ottokés, petites statuettes représentant les âmes de ses ancêtres, que le jeune homme examine avec curiosité.

12 Elle lui raconte qu’elle s’est rendue la veille à la mission chrétienne, sans rien dire à personne, car elle est persuadée de devoir adopter la religion et le dieu de Pinkerton pour se vouer à lui tout entière. Il a dépensé cent yens pour elle et elle prendra soin de lui donner satisfaction et d’oublier sa propre famille. Elle prend les statuettes et les fait disparaître.

13 Goro demande le silence. Les bavardages s’arrêtent et tous font cercle, entourant Pinkerton et Butterfly. Le commissaire impérial donne lecture de l’acte de mariage de Sir Francis Blummy Pinkerton du canonnier ´ Lincoln ª, officier de la marine américaine, et de la demoiselle Butterfly, célibataire, avec le consentement de sa famille. C’est alors qu’on voit Yakusidé et le neveu les mains sur les gâteaux, ce qui cause un scandale. La mère de l’enfant jure qu’elle ne l’emmènera plus jamais avec elle tandis que la cérémonie se poursuit. Pinkerton signe le contrat de mariage, imité par Butterfly, et Goro annonce que tout est réglé. Les amis s’approchent pour signer et féliciter Butterfly, devenue Madame F.B. Pinkerton. Le marié raccompagne Sharpless, qui promet de revenir le voir le lendemain et a une dernière parole de prudence pour Pinkerton. Celui-ci a hâte de se débarrasser de sa nouvelle ´ famille ª.

14 Il sert un verre à Yakusidé, pour la route, et lui offre la bouteille, ce que Goro n’approuve guère. Pinkerton dit à l’enfant de remplir ses manches de sucreries et de pâtisseries, levant son verre pour un toast auquel tous font écho. Puis il demande une chanson à Yakusidé, au grand dam de Butterfly, qui n’ose pas s’interposer.

15 Yakusidé chante sa chanson, A l’ombre d’un Keki sur le Nunki-Nunko-Yama, le jour de Goseki, nombreuses sont les jolies filles, et Pinkerton l’invite à la répéter, mais il s’interrompt en voyant l’enfant prendre la bouteille de whisky pour en boire.

16 La scène est interrompue par des cris venus du sentier : ´ Ciò-Ciò-San, abomination ! ª C’est l’oncle Bonze de Butterfly qui paraît, précédé de deux porteurs avec des lanternes et suivi de deux Bonzes. Goro, fâché de cette intrusion, fait signe aux domestiques de retirer les tables, les chaises et les coussins, puis bat en retraire en marmonnant. Pinkerton, quant à lui, trouve la scène très amusante. L’oncle Bonze apprend à l’assemblée scandalisée que Butterfly a renié la religion ancestrale, reniant ainsi les siens. La jeune femme se couvre le visage de ses mains et le Bonze la menace de la damnation. Pinkerton se fâche, s’interpose et renvoie le Bonze, qui entraîne avec lui l’assemblée : puisqu’elle les a tous reniés, tous renient Butterfly. Tous redescendent la colline et leurs voix menaçantes s’éteignent peu à peu. Butterfly et Pinkerton demeurent seuls.

17 Pinkerton s’approche de la jeune fille et lui prend les mains, lui disant de ne pas pleurer et l’assurant que cela n’en vaut pas la peine. Un peu rassérénée, elle lui embrasse la main en signe de respect ´ à l’occidentale ª. On entend Suzuki prier et la nuit approche. Pinkerton mène Butterfly vers la maison.

18 Butterfly a du mal à oublier les imprécations de sa famille. Pinkerton frappe dans ses mains pour appeler les domestiques, leur disant de fermer la maison pour la nuit. Ils sont seuls, à présent, dit-il à la jeune femme, et plus de Bonze en colère pour les inquiéter. Suzuki vient aider Butterfly à se préparer pour la nuit. Elle endosse une tunique blanche tandis que Pinkerton l’observe en se balançant dans un fauteuil et en fumant une cigarette, admirant sa beauté. Il lui déclare sa flamme. Ainsi vêtue de blanc, elle ressemble à la déesse de la lune. Tous deux se tiennent sur la terrasse, contemplant le ciel. Il veut l’entendre lui dire son amour. Elle lui raconte sa première réaction devant l’offre du marieur : on lui proposait d’épouser un Américain, un barbare, mais en le voyant elle est tombée amoureuse : maintenant elle est heureuse.

19 Elle lui demande de l’aimer un tout petit peu, car elle se contente d’un rien. Mais quand il la compare à un papillon, elle prend peur : ne dit-on pas que là-bas en Amérique, on attrape les papillons pour les percer d’une épingle et les fixer à une planche ? Pinkerton lui répond que c’est pour qu’ils ne s’envolent pas et qu’il ne veut pas qu’elle s’envole non plus. Rassurée, elle admire encore les étoiles, puis Pinkerton l’entraîne dans la maison.

Acte II

20 La scène se déroule dans la maison de Butterfly. Dans la pénombre, Suzuki prie devant une effigie de Bouddha ´ pour que Butterfly ne pleure plus ª.

21 Mais cette dernière ne croit plus aux dieux japonais : le dieu américain lui viendrait en aide, mais elle craint qu’il ignore leur présence dans cette maison. Bientôt, l’argent viendra à manquer, et si Pinkerton ne revient pas vite, les difficultés commenceront. Butterfly croit encore que Pinkerton reviendra, sinon pourquoi aurait-il mis des verrous aux portes ? Il veut protéger sa petite épouse des soucis. Mais Suzuki n’a jamais entendu parler du retour d’un mari étranger. Furieuse, Butterfly la fait taire : il a promis de revenir à la douce saison où fleurit la rose et où le rouge-gorge refait son nid. Suzuki se met à pleurer et Butterfly lui décrit le retour tant attendu.

22 Un beau jour, une fumée s’élèvera à l’horizon et un bateau blanc rejoindra le port. Ce sera Pinkerton, qui montera au sommet de la colline pour retrouver sa petite femme. Elle se cachera d’abord, pour le taquiner, mais aussi pour ne pas succomber aux retrouvailles. Tout cela arrivera, Suzuki peut oublier sa crainte, Butterfly attend avec confiance.

 

CD 2

1 Goro et Sharpless entrent dans le jardin. Goro regarde la maison et dit à Sharpless d’entrer avant de s’éloigner vers le jardin. Le consul appelle ´ Madame Butterfly ª, mais celle-ci le corrige : ´ Madame Pinkerton ª. Elle est ravie de recevoir le consul ´ dans une maison américaine ª. Sharpless s’assied, tout embarrassé, car il est venu lui lire une lettre de Pinkerton. La jeune femme fait signe à Suzuki de lui préparer une pipe et lorsqu’il la refuse, lui propose des cigarettes américaines. Il accepte, puis annonce le but de sa visite. Ravie, la jeune femme demande si son époux est en bonne santé. Puis, tandis que Suzuki prépare le thé, elle demande au consul interloqué quand les rouges-gorges font leur nid en Amérique, car au Japon ils l’ont déjà refait trois fois depuis le départ de son époux.

2 Elle explique que Pinkerton a promis de revenir lorsque les rouges-gorges referont leur nid. Goro, qui a écouté la conversation, se moque d’elle. Elle fait de son mieux pour l’ignorer. Sharpless, quant à lui, avoue ne rien connaître à l’ornithologie. Butterfly lui raconte alors que Goro la harcèle de propositions de mariage, et notamment de celle d’un imbécile. Goro précise qu’il s’agit du riche Yamadori : rejetée par les siens, Butterfly ferait bien d’accepter sa demande. Voici justement Yamadori, élégamment vêtu à l’européenne, mais malgré ses promesses de fidélité, Butterfly se moque de lui. En aparté, Sharpless exprime sa peur de révéler le contenu de la lettre à la jeune femme, qui déclare aux deux indésirables être mariée selon la loi américaine, qui punit les maris ´ fatigués du mariage ª. Sharpless est effaré par sa naïveté et Goro lui chuchote que le navire de Pinkerton est déjà signalé. Butterfly offre le thé à Sharpless et chasse les importuns.

3 Sharpless se rassied et invite Butterfly à en faire autant, puis il tire la lettre de Pinkerton de sa poche et la présente à la jeune femme, qui l’embrasse et la presse contre son cœur. Elle se prépare à écouter le consul la lui lire : Pinkerton se souvient de celle qu’il a épousée il y a trois ans, mais charge le consul de la préparer. ´ Il revient ! ª s’exclame Butterfly, folle de joie. Sharpless interrompt sa lecture, furieux contre Pinkerton, et demande à la jeune femme ce qu’elle ferait si Pinkerton devait ne jamais revenir.

4 Abasourdie, elle répond d’une voix blanche qu’elle pourrait soit reprendre sa vie de chanteuse, soit, et c’est ce qu’elle préférerait, mourir. Emu, Sharpless lui prend les mains et l’enjoint d’un ton paternel d’accepter Yamadori pour époux. Elle est effarée que le consul lui donne un tel conseil et frappant dans ses mains, elle demande à Suzuki de raccompagner son visiteur. Sharpless lui demande pardon de lui avoir fait du mal. Elle a cru mourir, mais ce n’était qu’une impression passagère, comme les nuages sur la mer.

5 Prise d’une soudaine résolution, elle entre dans la maison et revient aussitôt avec un petit enfant, le fils qu’elle a eu de Pinkerton. Celui-ci n’est pas au courant car il est né après son départ : le consul doit lui écrire qu’un fils merveilleux l’attend à Nagasaki et qu’il doit se dépêcher de revenir. Elle s’agenouille près de l’enfant et l’embrasse tendrement.

6 Butterfly, tenant son fils dans ses bras, imagine ce que serait sa vie si elle devait l’entraîner avec elle sous la pluie par les rues de la ville pour gagner leur pain en mendiant. Elle imagine des guerriers passant avec l’empereur, qui en voyant l’enfant ferait de lui le plus grand prince du royaume.

7 Sharpless doit prendre congé, car le soir tombe. Butterfly lui donne la main puis dit à son fils de saluer le consul ; celui-ci admire l’enfant et lui demande comment il s’appelle, mais c’est Butterfly qui répond : ´ Mon nom est Douleur, mais quand mon père reviendra, ce sera Joie ª. Sharpless promet de prévenir Pinkerton et sort en hâte.

8 On entend alors Suzuki lançant des insultes à Goro et elle entre en le traînant de force car elle l’a entendu dire qu’on ignore qui est le père de l’enfant. Goro se justifie en affirmant qu’en Amérique, un tel enfant serait mis au ban de la société. Dans un cri, Butterfly saisit un couteau et menace Goro, le traitant de menteur. Tombant à terre, il hurle de frayeur tandis que Butterfly menace de le tuer s’il répète son mensonge. Il finit par s’échapper et Butterfly range le couteau, se tournant vers son enfant qui est son réconfort et son chagrin. Elle lui dit que son père le protègera et l’emmènera très loin d’ici. C’est alors que retentit le canon du port.

9 Suzuki aperçoit un navire de guerre dans la rade ; Butterfly la rejoint et voit que le bateau est blanc et arbore la bannière étoilée des Etats-Unis. A l’aide d’une longue-vue, elle déchiffre le nom du vaisseau : ´ Abraham Lincoln ª. Folle de bonheur, elle donne à son fils un petit drapeau américain et charge Suzuki de cueillir des fleurs de cerisier au jardin. Elle espère que l’attente ne sera pas trop longue. Il faut que la maison soit remplie de fleurs, comme la nuit est pleine d’étoiles.

10 Suzuki proteste : si on cueille toutes les fleurs, l’hiver régnera dans le jardin. Mais Butterfly insiste, et toutes deux parsèment la maison de fleurs pour y faire régner le printemps. Puis Butterfly fait asseoir son fils et demande à Suzuki de l’aider à se faire belle.

11 Se contemplant dans un miroir, elle se trouve vieillie. Mais elle se maquille, Suzuki la coiffe, et elle décide de revêtir sa robe de mariée, pour que Pinkerton la voie comme au premier jour. Elle demande à Suzuki de lui mettre une fleur de pavot dans les cheveux.

12 Elle dit à Suzuki de baisser la persienne de papier et y fait trois petits trous pour qu’ils puissent guetter au travers, ´ comme de petites souris ª. La nuit s’assombrit et Suzuki referme le panneau. Tous trois s’asseyent derrière et Butterfly redonne le petit drapeau à son fils.

13 La nuit règne et ils attendent patiemment la venue de Pinkerton, accompagnés par le lointain bourdonnement de voix désincarnées. Suzuki apporte des lanternes, les allume, puis reprend son poste. Le petit garçon s’endort, ainsi que Suzuki, mais Butterfly veille.

14 Au petit matin, les lampions se sont éteints un à un ; on entend les voix de marins provenant du port.

15 Les oiseaux s’éveillent dans le jardin. L’aube se lève et Butterfly quitte son poste, réveillant Suzuki et emmenant son enfant endormi.

^ On l’entend bercer le petit garçon dans la pièce voisine. Suzuki plaint sa maîtresse et s’agenouille devant une statue de Bouddha puis se lève pour ouvrir le panneau coulissant.

16 On frappe doucement et Pinkerton paraît, demandant à Suzuki de ne pas réveiller Butterfly ; il est suivi de Sharpless. Suzuki leur apprend que Butterfly a veillé toute la nuit et que trois ans durant elle avait guetté tous les navires sur la mer. C’est pour lui qu’elles ont décoré toute la maison de fleurs. Profondément ému, Sharpless rappelle à Pinkerton qu’il l’avait averti. Elle aperçoit alors une inconnue dans le jardin. Embarrassé, Pinkerton répond qu’elle est avec lui et Sharpless révèle qu’il s’agit de la femme de Pinkerton. Suzuki est horrifiée : tout est fini pour la pauvre Butterfly. Sharpless explique qu’ils sont venus aux aurores pour demander son aide à Suzuki.

17 Sharpless n’a pas de réconfort à offrir, mais l’épouse américaine de Pinkerton prendra bien soin de l’enfant si Butterfly consent à le lui confier. Le consul demande à Suzuki d’aller chercher Kate Pinkerton dans le jardin. Pinkerton contemple les fleurs et leur amer parfum le remplit de remords, mais il est incapable d’assumer sa responsabilité.

18 Pinkerton donne de l’argent au consul pour Butterfly, lui demandant de régler le problème de l’enfant. Il sort rapidement, tandis que Kate et Suzuki arrivent du jardin. Kate demande à Suzuki de persuader Butterfly de lui faire confiance : elle traitera le petit garçon comme son propre fils. Suzuki répond qu’elle doit parler à Butterfly seule à seule.

19 On entend Butterfly appeler Suzuki. Elle paraît et Suzuki n’arrive pas à l’empêcher d’entrer : folle de joie, la jeune femme pense que Pinkerton est arrivé et se cache. Elle ne voit que le consul, puis Kate, et demande alors à Suzuki de ne pas pleurer, de lui dire qui est cette femme et si Pinkerton est en vie.

20 Elle se fâche et exige de Suzuki qu’elle s’explique. Cette femme lui fait tellement peur. Mais elle comprend enfin que Kate est la femme de Pinkerton : elle lui demande depuis combien de temps ils sont mariés. Un an, répond Kate, qui demande ensuite à Butterfly de lui confier son enfant et de bien vouloir la pardonner. Butterfly lui souhaite d’être heureuse mais refuse de lui donner la main. Butterfly accepte de confier son fils à Pinkerton si celui-ci vient le chercher, d’ici une demi-heure.

21 Resté seul avec Butterfly, Sharpless lui offre l’argent de Pinkerton, qu’elle refuse fermement, disant ne pas en avoir besoin. Le consul est très touché par sa peine. Alors qu’il sort, elle lui dit de repasser dans une demi-heure, mais elle se parvient à peine à se tenir debout.

22 Suzuki se précipite pour l’aider et Butterfly, dont le cœur bat comme les ailes d’un oiseau en cage, lui demande de baisser les persiennes : il y a trop de lumière, trop de printemps alentour. Elle demande où est son fils, Suzuki lui répond qu’il joue et Butterfly lui dit d’aller lui tenir compagnie. Suzuki hésite, mais Butterfly lui rappelle son conseil de la veille : le repos est bon pour le teint. Qu’elle sorte donc et la laisse se reposer. C’est un ordre. Restée seule, Butterfly allume une lampe devant le reliquaire, puis demeure perdue dans ses tristes pensées. Enfin elle prend le sabre de son père, qu’elle conserve dans une boîte en bois laqué.

23 Elle embrasse la lame et lit à voix basse l’inscription qui y est gravée : ´ Celui qui ne peut plus vivre honorablement meurt honorablement ª. Elle place la lame contre sa gorge, mais la porte s’ouvre soudain et Suzuki pousse le petit garçon vers sa mère, qui lâche l’arme et prend son fils dans ses bras pour le couvrir de baisers. Elle lui fait ses adieux, maintenant qu’il va pouvoir partir au loin. Elle lui place un drapeau américain dans la main et lui bande les yeux, lui disant d’aller jouer. Puis elle ramasse le sabre et passe derrière le paravent. On entend tomber l’arme et Butterfly se traîne jusqu’à l’enfant, l’enlaçant une dernière fois avant de s’effondrer. C’est alors qu’on entend la voix de Pinkerton qui gravit la colline. La porte s’ouvre violemment et il entre en hâte. Butterfly arrive seulement à lui montrer leur fils en exhalant son dernier souffle.

Keith Anderson

Version française : David Ylla-Somers


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