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8.660263-64 - MONSIGNY, P.-A.: Deserteur (Le) (Sharp, Labelle, Monoyios, Newman, Opera Lafayette, R. Brown)
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Pierre-Alexandre Monsigny (1729–1817) et Michel-Jean Sedaine (1719–1797) Le Déserteur

 

Sedaine, Monsigny et l’opéra-comique
Développé par les théâtres des foires parisiennes de Saint-Germain et de Saint-Laurent, l’opéra-comique permettait d’exposer les ridicules des tragédies lyriques de l’Opéra de Paris, avec toutes leurs histoires de dieux, de rois et de héros de l’Antiquité. L’opéra-comique, quant à lui, présentait des personnages de la vie de tous les jours (paysans, avocats, médecins et marchands) dans des intrigues critiquant les courants de pensée à la mode et les déficiences et les extravagances de la société contemporaine. A l’origine, la musique utilisée avec les paroles des opéras-comiques provenait de chansons populaires (mélodies de vaudeville). A partir des années 1750, les paroles furent chantées sur des airs originaux assez simples avec accompagnement (les ariettes), et les vaudevilles furent relégués à la fin de la représentation, leurs airs intervenant lors du baisser de rideau. Ces ouvrages étaient dénommés “comédies à ariettes”.

Dans les années 1760, encouragé par le succès des intermezzi italiens tels que La serva padrona de Pergolesi, le très talentueux librettiste Michel-Jean Sedaine inventa une dramaturgie qui intégrait mieux la musique à l’action et soulignait davantage les aspects sentimentaux de ses intrigues par rapport à leurs éléments comiques. Il trouva en Pierre-Alexandre Monsigny un compositeur dont l’originalité mélodique et l’instinct théâtral inné égalaient les siens. En produisant ensemble Le Roi et le fermier (1762), Le Déserteur (1769), et Félix ou l’Enfant trouvé (1777), ils créèrent un nouveau type d’opéra-comique dans lequel la musique n’était plus un simple ornement mais était intimement liée à la conception et au déroulement du drame. Ces oeuvres en appelaient directement au coeur de leurs spectateurs et furent représentées en France, en Europe et aux Etats-Unis, rencontrant le succès longtemps après le début du XIXe siècle. Berlioz admira beaucoup Le Déserteur de Monsigny lorsqu’il le vit représenté en 1843. Dans le Journal des Débats du 12 novembre 1843, il écrivit: “Je crois, en effet, que dans aucune composition destinée au théâtre, le sentiment des convenances dramatiques, l’expression des passions et des caractères n’ont été portés plus loin.”

Pierre-Alexandre Monsigny (1729–1817)
Pierre-Alexandre Monsigny naquit à Fauquembergues, petite ville du Pas-de-Calais située entre Saint-Omer et Montreuil, le 17 octobre 1729. Il était l’aîné des sept enfants de Nicolas Monsigny et de Marie-Antoinette Dufresne. Il étudia au collège jésuite de Saint-Omer, où l’un des enseignants, le père Mollien, lui apprit le violon. En 1748, à la suite du décès de son père, le jeune homme dut trouver un emploi afin de soutenir sa mère et ses frères et soeurs. Il se rendit à Paris et, en 1749, il entra au service de M. de Saint-Julien, receveur général des biens du clergé français. Il poursuivit néanmoins ses études musicales avec Pietro Gianotti, contrebassiste à l’Opéra, élève de Jean-Philippe Rameau et auteur d’un Guide du compositeur publié en 1759. Son premier opéra-comique, Les Aveux indiscrets, fut donné à la foire de Saint-Germain le 7 février 1759. Il fut suivi par deux autres succès, Le Maître en Droit en 1760 et Le Cadi dupé en 1761. C’est vers cette époque que Monsigny rencontra Jean-Michel Sedaine, le librettiste de Philidor, et en 1761, ils produisirent un charmant opéra-comique en un acte, On ne s’avise jamais de tout. Cet ouvrage marqua le début d’une fructueuse collaboration qui engendra Le Roi et le fermier (1762), d’après The King and the Miller of Mansfield de Robert Dodsley, Rose et Colas (1764) et Aline, Reine de Golconde (1766). En 1768, Monsigny entra au service du duc d’Orléans et en 1769, il produisit Le Déserteur, à nouveau sur un livret de Sedaine, dont le succès fut immédiat et durable. Monsigny composa deux autres oeuvres sur des livrets de Sedaine: Le Faucon (1771), qui reçut un accueil assez tiède, et ce qui est sans doute son chef-d’oeuvre, Félix ou l’Enfant trouvé (1777). Dans l’intervalle, en 1775, il écrivit son unique opéracomique sur un livret de Charles Simon Favart, La Belle Arsène. Ayant perdu l’usage d’un oeil à la suite d’une cataracte, et craignant de devenir aveugle, il ne composa plus durant les quarante dernières années de sa vie et s’éteignit à Paris le 14 janvier 1817.

Jean-Michel Sedaine (1719–1797)
Né à Paris le 2 juin 1719, Jean-Michel Sedaine était lui aussi l’aîné de sept enfants ; ses parents étaient Jean-Pierre Sedaine, tailleur de pierre et architecte, et Marie-Jeanne Gourdain. Suivant les traces de son père, Jean-Michel fut d’abord tailleur de pierre, puis devint contremaître et architecte adjoint. A ses heures perdues, il écrivait de la poésie et publia son premier recueil en 1752. Le succès rencontré par son ouvrage lui valut une deuxième édition, publiée en 1760. Il se mit alors à écrire pour la scène. Son premier opéra-comique fut Le Diable à quatre (1758), d’après l’«opéra ballade» de Charles Coffey intitulé The Devil to Pay, or The Wives Metapmorhos’d. Il produisit ensuite trois ouvrages mis en musique par Philidor: Blaise le savetier (1759), Le Jardinier et son seigneur (1761) et L’Huître et les plaideurs (1759–61), avant de rencontrer Monsigny, avec qui il collabora sur plusieurs opéras-comiques à succès. Plus tard, lorsque les problèmes de vue de Monsigny ralentirent sa productivité, Sedaine collabora avec Edgidio Duni sur Les Sabots (1768) et Thémire (1770), une dernière fois avec Philidor pour Les Femmes vengées (1775) et avec Grétry pour Le Magnifique (1773), Richard Coeur-de-Lion (1785), Le Comte d’Albert (1786), Raoul Barbe-Bleue (1789) et Guillaume Tell (1791). Sedaine mena également une brillante carrière théâtrale, avec des pièces comme Le Philosophe sans le savoir (1765) et La Gageure imprévue (1768). La Révolution causa sa ruine et il s’éteignit à Paris le 17 mai 1797, laissant sa femme et ses enfants démunis.
Nizam Kettaneh

 

Notes du chef d’orchestre

Qu’avait de si novateur Le Déserteur en 1769 pour justifier son immense popularité à la fin du XVIIIe siècle, et l’énorme influence qu’il exerça sur des oeuvres subséquentes du théâtre musical? Ses attraits mélodiques et la variété de ses différents airs sont immédiatement apparents. Toutefois, d’autres éléments ne le sont peut-être pas autant, sans doute parce que nous nous sommes habitués à les trouver dans l’opéra depuis lors. Parmi ceux-ci, citons une ouverture spécifiquement programmatique, des passages lors desquels le personnage principal sérieux (Alexis) et le protagoniste comique (Montauciel) se trouvent réunis sur scène et font alterner leurs airs, une héroïne de première importance qui sauve celui qu’elle aime et une longue scène finale construite autour du thème de type vaudeville qui ouvre l’opéra.

La manière dont Monsigny et Sedaine allient les moments comiques aux passages sentimentaux et pathétiques fonctionne à des niveaux multiples. Relevons aussi les sous-entendus du texte du premier air de Jeannette, qui confèrent son humour à cette chanson strophique, et par contraste, le drame et la tonalité d’une noirceur insolite (fa mineur) du duo d’Alexis et Jeannette. Dans le récitatif troublé d’Alexis, vers la fin du premier acte, le motif plaintif du hautbois se référant à sa Louise bien-aimée après “Réponds, réponds” doit avoir suscité l’intérêt de Berlioz. Au deuxième acte, les syllabes faibles de Montauciel placées sur des notes aiguës (“C’est blesser toutes les lois,” en effet!) soulignent de manière délicieuse son état d’ébriété. Juste avant le retour à la section A de la tendre Romance de Louise, dans laquelle elle assure Alexis de son amour, un tremolo frissonnant des cordes nous indique que le jeune homme songe à sa condamnation à mort, encore ignorée de son amoureuse. Le duo comique qui conclut le deuxième acte est une plaisanterie musicale, l’interprétation simultanée des chansons contrastées de deux personnages. (Pour mieux souligner cet effet, un chorégraphe de la première heure faisait s’incliner Bertrand sur les temps forts tandis que Montauciel se redressait.) Afin de bien apprécier l’air aux accents inversés du début du troisième acte qui épingle l’analphabétisme de Montauciel, il faut se rappeler que celui-ci déchiffre les mots “Vous êtes un blanc bec” sans les comprendre. Des trois airs de la scène où Alexis se trouve seul en prison, notons que le premier, très expressif, “Il m’eût été si doux”, avec sa ligne de basson très présente, fait écho à l’air “Lieux funestes” du Dardanus de Rameau. L’écriture de Monsigny est extrêmement imaginative et gratifiante, et reflète avec pertinence les intentions de Sedaine.

De nos jours, monter un opéra-comique pose plusieurs problèmes qui ne se présentent pas dans d’autres formes lyriques. Tout d’abord, il faut bien entendu faire passer les longs dialogues et les péripéties qui ne sont pas illustrés par la musique, et décider dans quelle langue le faire. Pour nos représentations sur le vif, nous avions commandé une narration en anglais: un acteur incarnant un Montauciel devenu vieux évoquait ses souvenirs et racontait toute l’histoire. Pour le présent disque, nous avons choisi de n’enregistrer que la musique, tout en insérant dans le livret une brève explication écrite de l’action qui se déroule entre les airs. Des spécialistes comme Raphaëlle Legrand nous ont montré que les acteurs-chanteurs de l’Opéra-Comique avaient des particularités dramatiques et musicales dont le librettiste et le compositeur tenaient scrupuleusement compte en écrivant leurs ouvrages. Lorsque l’on envisage de les remonter sur scène aujourd’hui dans leur intégralité, dialogues inclus, on imagine qu’une troupe d’acteurs—chanteurs ayant autant d’expérience à Broadway qu’à l’opéra serait à même d’opérer le juste amalgame entre plaisirs musicaux et plaisirs théâtraux.
Ryan Brown

 

Argument

CD 1

Acte I

Louise, son père Jean-Louis, sa tante Marguerite, Jeannette, une amie à elle, et Bertrand, un cousin d’Alexis, se sont tous réunis pour jouer un tour à Alexis à l’initiative de la Duchesse, la grande propriétaire terrienne de leur village frontalier des Flandres. Non loin de chez eux, l’armée française est assemblée, parée au combat, et attend la visite du roi de France, qui doit passer les troupes en revue. Alexis, un soldat de l’armée française, est épris de Louise et a été renvoyé dans son village avec un message adressé à la Duchesse. Louise lui a fixé rendez-vous sous un orme, mais selon les instructions de la Duchesse, Alexis va voir passer une procession nuptiale factice, avec Louise et Bertrand en mariés. Jeannette doit annoncer la fausse nouvelle à Alexis, afin qu’il se dépêche de réintégrer son régiment avant l’arrivée du roi. Louise déplore le chagrin que cette mascarade va causer à Alexis (Ariette: Peut-on affliger ceux qu’on aime? [2]), mais il lui faut obéir à son père et à la Duchesse. Jeannette attend Alexis sous l’orme, et Jean-Louis lui fait répéter la chanson qu’elle doit chanter à la venue d’Alexis (Ariette: J’avais égaré mon fuseau [3]). Jean-Louis sort. Alexis survient, épuisé d’avoir gravi en hâte la colline du village. Il pose son uniforme, son sabre et son havresac et chante le plaisir de retrouver sa Louise bien-aimée (Ariette: Ah! Je respire [4]), sur quoi il voit passer la fausse noce. Se tournant vers Jeannette, qui entonne sa chanson, il lui demande qui se marie. Jeannette lui ayant confirmé que c’est bien Louise qui épouse Bertrand (Duo: Serait-il vrai? [6]), Alexis laisse libre cours à sa peine (Ariette: Infidèle, que t’ai-je fait? [7] ). Des soldats qui viennent à passer remarquent Alexis et s’imaginent qu’il veut déserter. Ils le questionnent, et après avoir commencé par nier, Alexis, désespéré, avoue être un déserteur afin de mettre fin à ses jours (Quintette: Fuyons ce lieu que je déteste [8]).

Acte II

Dans sa prison, Alexis lit la lettre d’amour qu’il a reçue de Louise quelques jours auparavant et se demande comment elle a pu faire preuve d’une telle duplicité (Ariette: Mourir n’est rien [10]). Son compagnon de cellule, Montauciel, essaie de lui remonter le moral en l’invitant à trinquer avec lui, tout en lui reprochant d’avoir déserté (Ariette: Je ne déserterai jamais [11]). C’est alors que Louise survient. Montauciel s’éclipse. Alexis morigène Louise, qui s’efforce vainement d’éclaircir la situation (Duo: O Ciel! Puis-je ici te voir? [12]). Enfin, Alexis se calme assez longtemps pour que Louise lui explique la ruse de la Duchesse. Elle lui reproche alors tendrement son manque de foi (Ariette: Dans quel trouble te plonge [13]). Jean-Louis arrive, et Alexis, voulant se confier à lui, demande à Louise de les laisser seuls. Jean-Louis confirme que le mariage n’était qu’une mauvaise plaisanterie combinée par la Duchesse, mais Louise revient, bouleversée: elle vient d’apprendre qu’Alexis va être exécuté pour désertion (Trio Fuga: Ah, Ciel, Quoi tu va mourir!/Console-toi [14]). Alexis est convoqué devant un tribunal militaire, et Jean-Louis, ayant appris par un geôlier que l’exécution aura lieu dans une demidouzaine d’heures, se dépêche d’aller prévenir la Duchesse et de la prier d’intervenir pour empêcher cette injustice. Résolue de demander au roi la grâce d’Alexis, Louise sort à son tour. Bertrand arrive et Montauciel l’enjoint de boire et de chanter (Air de Bertrand: Tous les hommes sont bons ; Air de Montauciel: Vive le vin, vive l’amour). Puis ils reprennent simultanément leurs chansons (Duo) [15]

CD 2

Acte III

Montauciel, qui voudrait apprendre à lire et à écrire, est très impressionné par l’aisance d’Alexis en la matière. Alexis l’encourage à persévérer, et Montauciel s’efforce de déchiffrer ce qui est écrit sur un papier qu’on lui a donné (Ariette: V, o, u, s, e, t, et, te [2]). Ses ânonnements dérangent Alexis, qui prie Montauciel de le laisser seul, lui promettant de lire son papier une fois qu’il aura fini d’écrire sa lettre. Alexis rédige ses adieux à Louise (Ariette: Il m’eût été si doux de t’embrasser [3]), puis lit le papier de Montauciel, sur lequel figure une insulte. Montauciel prend la mouche et une bagarre éclate. Alexis envoie son poing dans la figure de Montauciel. Courchemin, un messager, fait son entrée, et raconte qu’il a vu une jeune fille courir à travers champs pour rencontrer le roi et lui demander la grâce de son amoureux (Ariette: Le Roi passait [4]). Courchemin pense que la grâce a été accordée, car une lettre a été remise à Louise et toute l’assistance acclamait le roi. On entend un roulement de tambour. Alexis se lamente de devoir mourir sans avoir revu Louise (Ariette: On s’empresse [5]). Montauciel lui apporte du vin et s’excuse pour son mauvais caractère. Au moment où les soldats viennent chercher Alexis, Louise survient, hors d’haleine, et s’évanouit dans les bras du jeune homme, qui lui chante ses adieux (Adieu, chère Louise [6]) et sort. Louise revient lentement à elle (Récitatif: Où suis-je? O Ciel! [7]). Hors scène, on entend crier “Vive le roi!”. Louise comprend qu’Alexis est sur le point d’être exécuté, et elle se précipite pour aller présenter le pardon du roi. A ce moment, Marguerite et Jean-Louis entrent et lui disent qu’Alexis a déjà été gracié. Le décor change. Sur une place publique, Alexis est environné d’une foule qui l’acclame et voudrait aller retrouver Louise, qu’il a laissée inconsciente (Finale: Courez, elle était expirante [8]).
Nizam Kettaneh


Traductions françaises de David Ylla-Somers


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