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9.70215 - DEBUSSY, C.: Preludes, Books 1 and 2 (arr. C. Matthews) (Lyon National Orchestra, Märkl)
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Claude Debussy (1862–1918)
24 Préludes (orch. Colin Matthews)

 

Au départ, je ne prévoyais pas d’orchestrer tous les Préludes de Debussy. À l’occasion du concert d’ouverture de la saison 2001–02 de l’Orchestre du Hallé, son chef principal nouvellement nommé, Mark Elder, souhaitait interpréter une de mes oeuvres, mais finalement, l’idée s’est fait jour d’orchestrer plusieurs des Préludes. À ce stade, je ne pensais pas aller plus loin, mais j’avais quand même décidé de prendre davantage de risques en me mesurant à deux des préludes les plus pianistiques, Ce qu’a vu le vent d’Ouest et Feux d’artifice, pièces d’une virtuosité qui rappelle Liszt. En guise d’interlude plus paisible, j’ai ajouté Feuilles mortes, l’un de mes préférés.

Ce projet initial eut l’air de fonctionner: le Hallé m’en a demandé plus (ils m’ont choisi pour être leur compositeur associé), et j’ai progressivement réalisé que j’allais devoir transcrire la totalité des vingtquatre Préludes. Je les ai assemblés par groupes de trois ou quatre, sans suivre l’ordre établi par Debussy, et j’ai terminé la séquence au printemps 2007.

Pourquoi entreprendre un tel projet? En jouant moi-même (de mon mieux, mais pas très bien) les Préludes, j’avais toujours entendu les sons de l’orchestre, et d’ailleurs j’en avais annoté deux (Voiles et La sérénade interrompue) pour une éventuelle instrumentation pendant les années 1970. J’ai toujours aimé travailler avec la musique d’autres compositeurs et les idées enrichissantes que cela apporte, et le défi d’ajouter environ quatre-vingt-dix minutes au patrimoine orchestral de Debussy s’est avéré irrésistible.

Très tôt, j’ai décidé de demeurer fidèle à ce remarquable univers sonore, et de ne pas essayer de faire des Préludes quelque chose qu’ils n’étaient pas. Mais afin d’éviter de calquer le style orchestral de Debussy, j’ai gardé le son en tête et je n’ai pas regardé une seule partition orchestrale du compositeur pendant que je travaillais au projet. Il était nécessaire de transposer certains préludes dans des tonalités différentes pour qu’ils fonctionnent sur le plan orchestral, et pour certains d’entre eux, j’ai procédé aux modifications compositionnelles, généralement minimes, que la version orchestrale semblait exiger. Je n’ai effectué de changement radical que dans un seul des Préludes: La fille aux cheveux de lin, portrait miniature si simple et limpide qu’il m’a semblé que la seule façon de le faire fonctionner sur le plan orchestral dans le contexte des autres préludes était de le prendre à un tempo deux fois moins rapide.

Les Préludes furent composés sous la forme de deux livres de douze morceaux chacun, le premier en 1909–10 et le deuxième en 1911–13. Debussy donna un titre à chacun d’eux, et le plaça, de manière significative, à la fin et entre parenthèses, de la manière suivante: (…Danseuses de Delphes). Il n’a pas été possible d’identifier les sources de tous les titres. Le compositeur n’a pas précisé s’ils devaient être joués dans leur ordre de publication, ou dans le cadre des livres au complet, mais s’il est fréquent qu’un seul livre soit donné, les interprétations du total des 24 Préludes sont plus rares.

Ces morceaux ont souvent été considérés comme un hommage aux 24 Préludes de Chopin, d’autant plus qu’ils furent composés vers l’époque du centenaire de la naissance de ce compositeur. Toutefois, on n’y décèle aucune tentative d’imiter Chopin, par exemple en écrivant chaque prélude dans une tonalité différente, et leur univers de couleurs et de fantaisie évanescent est plus proche de Schumann et de Liszt. Ils se démarquent résolument du dernier ouvrage de Debussy, ses Études de 1915, dans lesquelles la technique est aussi importante que la poésie.

Livre 1

1. Danseuses de Delphes. Une danse élégante, telle qu’on peut en voir sur une sculpture ou un vase grecs. Le premier livre débute avec ce qui est sans doute un hommage à Chopin, son accord initial étant identique à l’accord final du vingt et unième Prélude de ce compositeur.

2. Voiles. Sans doute une allusion à une danseuse exotique. Cette page statique, réfléchie, fait un usage extensif de la gamme par tons, procédé très caractéristique d’une grande part de la musique de Debussy.

3. Le vent dans la plaine. Citation d’un vers d’un poème de Verlaine que Debussy avait mis en musique en 1887. Dans sa transcription orchestrale, cette miniature tourbillonnante semblait avoir besoin de se déployer, et j’ai ajouté une section de développement vers la fin, qui est elle-même recomposée.

4. Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir. C’est le troisième vers de poème de Baudelaire Harmonie du soir, mis en musique par Debussy en 1888. Les harmonies évasives mais opulentes de ce prélude semblent réclamer d’être orchestrées.

5. Les collines d’Anacapri. Titre sans doute emprunté à l’étiquette d’une bouteille de vin. Mélange d’exubérance et de réflexion, c’est un autre prélude auquel j’ai ajouté une coda prolongée.

6. Des pas sur la neige. Un paysage désolé. On ne connaît pas la source du titre, mais il est éloquent.

7. Ce qu’a vu le vent d’ouest. Sans doute d’après Hans Christian Andersen. La turbulence virevoltante de l’écriture pianistique virtuose se change en textures orchestrales qu’il serait difficile de retranscrire dans le sens inverse.

8. La fille aux cheveux de lin. Poème de Leconte de Lisle (d’après Robert Burns). Il aurait été aisé d’arranger ce prélude, sans doute le plus connu de tous, de manière conventionnelle. Mais il est tellement célèbre qu’il lui fallait quelque chose de différent, et après pas mal d’hésitations, j’ai décidé de réduire son tempo de moitié et de l’orchestrer seulement pour cordes et harpes, ce qui lui confère davantage de poids et de profondeur.

9. La sérénade interrompue. Sa source est inconnue, mais manifestement espagnole: la deuxième des interruptions est une page d’Ibéria de Debussy, créée en 1910.

10. La cathédrale engloutie. La légende bretonne d’Ys, la ville engloutie. Les sonorités massives de l’écriture de piano semblaient réclamer une réponse monumentale, mais j’ai essayé de conserver une orchestration relativement voilée et assourdie, avec des sons de cloches et des gongs.

11. La danse de Puck. D’après une illustration d’Arthur Rackham pour Le songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Presque un poème symphonique miniature, qui change sans cesse de direction au bout de quelques mesures.

12. Minstrels. Apparemment inspiré par des musiciens de rue noirs que Debussy vit à Eastbourne, où il prit des vacances en 1905 après avoir achevé La mer.

Livre 2

1. Brouillards. La source de ce titre est inconnue. Il s’agit sans doute du plus impressionniste des Préludes, dont les textures nébuleuses semblent habiter un monde harmonique distant.

2. Feuilles mortes. Bien trop prosaïque s’il ne parlait que de feuilles d’arbre, le titre provient d’un livre de poèmes d’un auteur peu connu nommé Georges Turpin.

3. La Puerta del Vino. « La porte du vin », d’après une carte postale de l’Alhambra envoyée par Manuel de Falla. Il s’agit d’une habanera dont Debussy indique qu’elle doit être jouée « avec de brusques oppositions d’extrême violence et de passionnée douceur ».

4. Les fées sont d’exquises danseuses. La musique de ce prélude, inspiré d’une illustration d’Arthur Rackham pour le Peter Pan de J. M. Barrie, est merveilleusement légère, aérienne et insaisissable.

5. Bruyères. On ignore la source de ce prélude qui se démarque des autres par son harmonie et son écriture mélodique toutes simples, rappelant La fille aux cheveux de lin.

6. General Lavine – eccentric. « Dans le style et le tempo d’un cakewalk » ; telle est l’indication de Debussy pour cet hommage enjoué à Edward Lavine, clown américain du Théâtre Marigny, sur les Champs-Elysées.

7. La terrasse des audiences du clair de lune. Le titre provient de la description, dans un journal, du couronnement de George V, fait empereur des Indes. Solennel mais féérique.

8. Ondine. Sans doute inspiré des illustrations d’Arthur Rackham pour Undine de Friedrich de la Motte Fouqué, l’histoire d’une ondine. C’est un autre poème symphonique miniature, comme La danse de Puck.

9. Hommage à S. Pickwick Esq. P.P.M.P.C. D’après Les aventures de Mr. Pickwick de Dickens. La nationalité de son sujet est soulignée par l’ouverture du prélude.

10. Canope. C’est le couvercle des urnes funéraires égyptiennes, dont Debussy possédait deux exemplaires dans son bureau.

11. Les tierces alternées. Terme technique désignant les intervalles utilisés tout au long du morceau. Ce fut le dernier prélude à être composé ; il se substitua à un morceau inachevé, « Toomai des éléphants », d’après Kipling, et il annonce déjà l’univers des Études de 1915.

12. Feux d’artifice. Ce sont ceux du 14 juillet, décrits par ce morceau flamboyant et pyrotechnique. À la fin, on entend la Marseillaise au loin, tandis que cet ultime prélude se fond dans le silence.

Colin Matthews
Traduction de David Ylla-Somers

Né en 1946, Colin Matthews a étudié aux universités de Nottingham et du Sussex, puis a travaillé comme assistant de Benjamin Britten, et avec Imogen Holst. Il a collaboré avec Deryck Cooke pendant de nombreuses années au parachèvement de la Dixième Symphonie de Mahler en vue de sa création. Depuis le début des années 1970, il a composé des pages pour piano seul, trois qua uors pour cordes et de nombreuses oeuvres vocales, orchestrales et pour ensemble de musiciens. Entre 1992 et 1999, il a été compositeur associé auprès de l’Orchestre symphonique de Londres et de 2001 à 2010 compositeur associé de l’Orchestre du Hallé, dont il est maintenant le compositeur émérite.


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