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CD-16284 - EYCK, J. van: Recorder Works (Engels Liedt) (Stempfel)
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Le flûtiste

Nous voilà à Utrecht aux Pays-Bas, en 1649, un soir d’été bien doux. Les feuilles des arbres de la Janskerkhof—du vieux cimetière d’Utrecht qui se trouve au plein centre-ville—frémissent doucement au vent, et partout on entend le chant d’oiseaux. Sur les sentiers entre parterres de roses et tombes bien entretenues se promènent des citadins bourgeois, des flâneurs et de jeunes couples qui se réjouissent du romantisme de l’endroit. Au travers du feuillage des arbres retentit un son de flûte très délicat qui se mêle au chant d’oiseaux et qui timidement fait voyager un son après l’autre à travers l’air du soir. Voici une petite mélodie en train de se tisser, par moments bien claire et par moments seulement à deviner par celui qui passe.

Un jeune couple, qui déambule bras dessus bras dessous sur un sentier de gravier, se tourne vers ce son et cherche la source de ces sonorités suaves. Quelques pas encore, et les voilà devant un tilleul aux rameaux retombants derrière lequel, sur une petite place pavée, se trouve le flûtiste, seul, en train de tirer des sons les plus délicieux d’un petit instrument sculpté avec beaucoup d’art. Il est complètement absorbé par sa musique, complètement rentré en lui-même, et dans le chant des oiseaux. Ses habits au goût du jour laissent deviner que nous voilà devant un noble, un gentilhomme, mais quelque chose dans sa tenue ne semble pas s’allier avec cet extérieur si fier que traduisent ses vêtements. Le jeune couple écoute d’un air séduit la flûte qui maintenant se hisse de façon jubilante dans des sonorités aigues et extrêmement prestes comme si elle répondait à une grive effrontée, quand soudainement les deux jeunes gens se rendent compte des yeux du flûtiste qui regardent dans le vide. L’homme ne semble voir personne, et plus encore, il semble qu’il ne voit même pas le jardin, ni les passants, ni le soleil au dessus de sa tête.

L’homme est aveugle. C’est Jacob van Eyck, le flûtiste et joueur de carillon que tout le monde à Utrecht connaît pour son jeu de flûte et son oreille si fine. Encore jeune homme, il devient déjà joueur de carillon de la commune d’Utrecht, et avec les ans, de plus en plus de musiciens de tout le pays viennent le voir afin d’apprendre auprès de lui et de s’enrichir de son profond savoir du son des cloches. A Utrecht, il devient vite très connu pour sa sagacité, et on le vénère surtout pour son jeu de flûte émerveillant. En 1649, la ville augmente son salaire à condition qu’il continue de jouer de temps en temps pour les passants de la Janskerkhof. La même année est imprimé le recueil « Fluyten Lust-hof », une ample collection des airs que Jacob van Eyck jouait au cimetière. Comme il était aveugle, d’autres devaient coucher par écrit et compiler pour lui ses chansons et inventions. Le résultat de ces mises par écrit devient alors la collection à ce jour la plus grande jamais imprimée des mélodies pour un instrument solo.

Mais malgré tous ces succès et appréciations, une chose reste à jamais inaccessible à van Eyck: voir de ses propres yeux le monde autour de lui. Pour lui, il n’y a ni lumière, ni soleil, ni la verdure des arbres—ses mélodies pourtant pétillent et débordent de vie, se perdent dans des motifs aux vibrations argentées et dans des profondeurs à la couleur de la terre. Là, elles tracent le battement d’ailes des oiseaux joyeux, et là en revanche elles suivent les sensations du silence profond des murs de la cathédrale d’Utrecht.

La profonde magie de sa musique, qui déjà de son vivant touchait tellement ses auditeurs, trouve peut-être sa racine en cela: dans le fait qu’il pouvait percevoir la beauté du monde à travers ses sens autre que la vue, qu’il possédait cette capacité d’insuffler—littéralement de par son souffle—vie à ses images et pensées intérieures et de créer par là son propre monde d’une beauté parfaite. Ainsi créait-il à partir de l’obscurité une puissante lumière d’une très grande clarté. Sa musique possède la force de donner la lumière non pas seulement à ses contemporains mais jusqu’à nos jours à tout un chacun qui veut bien, en suivant le sentier de sa propre vie terrestre, prêter l’oreille à cette musique.
Jonas Niederstadt, en février 2011

Engels Liedt, la Chanson de l’Ange

Le soir de la deuxième journée de l’enregistrement du CD « John comes kiss me now » en août 2008, je suis seul dans l’église dans laquelle nous enregistrons. Je commence alors à pratiquer, juste pour moi, la flûte à bec. Jonas, le producteur du disque, range encore quelques câbles. Puis, c’est le silence complet.

A un moment, je fais une pause pour me préparer un thé. Jonas était resté debout devant l’église, perdu dans ses pensées. Quand il me voit venir, il me dit qu’il a eu une idée quand il m’a entendu jouer, l’idée d’un enregistrement de la musique de van Eyck—il venait d’entendre de son oreille intérieure les variations de Lachrymae de van Eyck. Cela m’épatait beaucoup, car c’était Jacob van Eyck, et en particulier ses variations de Lachrymae, qui m’avaient déjà tellement touché quand j’étais encore enfant que par la suite j’étais inébranlablement convaincu de ma vocation de devenir flûtiste. Ainsi nous enregistrions spontanément, en une seule nuit après l’enregistrement de la musique de chambre, ce CD solo.

Je pouvais enregistrer le CD « Engels Liedt » spontanément, sans avoir pratiqué spécialement pour cela, parce que son répertoire est pour moi d’une importance primordiale: la musique de van Eyck m’est profondément familière. Le mieux serait alors—ainsi réfléchissais-je à haute voix—de ne jouer que quelques peu d’instruments, qui m’étaient familiers depuis beaucoup d’années, et d’enregistrer les grandes oeuvres les plus connues de van Eyck que j’avais fréquentées le plus souvent. A ces mots, Jonas me surprenait alors encore une fois, avec une idée complètement contraire à la mienne: « C’est justement parce que tu construis aussi des flûtes que tu devrais aussi utiliser ces instruments et ainsi montrer toutes les facettes du son de la flûte tel que tu le conçois! »

Fut alors créé un CD des couleurs.

Placé sous le signe de la flûte et de la cloche

Être aveugle et voir avec les oreilles, voir les couleurs des tons, des sons. Voir leur venue par le vent qui les a déjà insufflées à ceux qui vivaient avant nous. Car le vent est souffle et voix de la beauté. Jadis, il donnait en cadeau aux hommes la flûte comme signe de son éternelle complicité. La cloche—elle nous carillonne l’heure, nous rappelle les limites de la vie sur terre. Elle nous exhorte à quitter le temps tout comme le son du coup de cloche s’étire vers le lointain, en retour vers son origine. De nos jours, la flûte à bec est largement répandue, mais souvent elle n’est pas vraiment estimée. Dans la musique de van Eyck elle nous montre pourtant une beauté profonde et indescriptible, un silence luisant comme on peut aussi l’observer dans les peintures de son contemporain, du peintre Jan Vermeer.

Ce que nous, les êtres humains, créons, et là où nous réussissons, il y a à côté de nos propres efforts avant tout les efforts de nombreuses personnes qui étaient avant nous. Ainsi j’aimerais remercier mes anciens professeurs Adrian Wehlte, Ulrike Volkhardt, Kees Boeke, Walter van Hauwe et ceux qui étaient avant eux. J’adresse tout particulièrement un remerciement à Marion Verbruggen que j’avais le grand plaisir de rencontrer quand j’avais 17 ans et dont le jeu de flûte et l’enseignement m’ont profondément impressionné et façonné dans mon développement musical. Je me sens également attaché en pensée à Jacob van Eyck dont la nature luit mystérieusement à travers et à l’intérieur de son oeuvre. De nos jours, nous ne pouvons qu’imaginer ce qu’il a lui-même joué et comment, mais l’énergie profonde qui se maintient derrière les partitions imprimées du recueil « Fluyten Lust-hof » dépasse de loin sa vie et son époque.
Gerald Stempfel, en février 2011


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