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GP606 - FROMMEL, G.: Piano Sonatas Nos. 1-3 (Blome)
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Gerhard Frommel (1906–1984)
Sonates pour piano n° 1 à 3

 

« Je vois mes sept sonates pour piano comme un résumé microcosmique de ma production ; elles tissent un fil rouge le long des diverses étapes de mon parcours », écrivait Gerhard Frommel dans son autobiographie Skizze (Esquisses) en 1976. « A les examiner, il est également manifeste que chacune d’elles est unique du point de vue stylistique et technique, et qu’elles sont chacune une expression formelle à part entière. » Le présent enregistrement contient les trois premières de ces sonates.

Gerhard Frommel était né le 7 août 1906 à Karlsruhe. Il étudia d’abord avec Hermann Grabner puis, de 1926 à 1928, il participa aux masterclasses données par Hans Pfitzner. Il fut professeur de composition aux universités de Frankfurtam-Main et de Stuttgart, entre autres institutions, et pendant la guerre, il mena des activités à la Musikhochschule de Francfort. Après 1950, la musique tonale, y compris la sienne, fut considérée comme fasciste en Allemagne et se trouva supplantée par la dodécaphonie et ses avatars subséquents. Frommel s’éteignit le 22 juin 1984 à Stuttgart.

Les influences déterminantes de la position artistique de Frommel furent Pfitzner, dont les racines étaient ancrées dans le romantisme, et surtout le poète Stefan George. La rigoureuse approche stylistique de ce dernier servit d’antithèse « moderne » et pourrait expliquer l’intérêt porté par Frommel au classicisme d’Igor Stravinsky dans les années 1920. A cet égard, il publia en 1937 son essai Neue Klassik in der Musik (Nouveau classicisme en musique), dans lequel il s’opposait à l’idéologie nazie dominante. Il y manifestait aussi sa prédilection pour le langage musical transparent de compositeurs romantiques comme Puccini, Bellini et Fauré, et cette pensée donna lieu à toute une série d’essais dans la même veine.

Les compositions de Frommel vont droit au but : il convient de mentionner deux ouvrages pour la scène (qui attendent toujours d’être montés), Herbstfeier, longue pièce chorale fondée sur des textes de Ludwig Derleth, deux symphonies (don’t la première fut créée par Wilhelm Furtwängler et le Philharmonique de Berlin en 1942), deux sonates pour violon, d’autres pièces pour piano et plus de trente lieder, la plupart sur des poèmes de Stefan George. Sa génération fut à peine influencée par Arnold Schoenberg, mais davantage par Paul Hindemith et Igor Stravinsky. La musique de Frommel trouvait sa source dans un mélange de romantisme et de vitalité stravinskienne allié à une plasticité expressive, une irrésistible sensualité mélodique et un élan rythmique dansant et élastique, le tout lui conférant une personnalité bien distincte.

La Sonate pour piano n° 1 en fa dièse mineur fut écrite en 1931 et publiée sous une forme révisée par la Süddeutscher Verlag en 1942. Frommel continua d’apporter des modifications à son ouvrage jusqu’en 1981 (une version finale fut également publiée en 2009). C’est la mouture originale de 1942 qui est interprétée ici. Les trois mouvements—Allegro moderato, poco rubato Langsam und träumerischAllegro giocoso (Finale) dans la séquence tonale de fa dièse mineur, si majeur et fa dièse majeur—se conforment rigidement à la forme sonate romantique traditionnelle. Le premier mouvement de la sonate oppose l’élan d’un thème spacieux à la solennité d’un thème aux contours nettement dessinés (l’influence de Stefan George ?). De la section de développement, émergent deux apogées vigoureusement sonores, tandis que l’harmonie se fait de plus en plus piquante, avec des sixtes dissonantes construites à partir de quartes. Le mouvement lent pourrait être un poème d’amour. Son thème principal est solennel, semblable au second thème du premier mouvement. Un tendre thème subsidiaire mène à une cadence virtuose, après quoi la répétition étoffée du thème principal referme le mouvement. L’exposition du finale présente un thème principal très cru, brillant épisode de triolets sur duolets et un groupe final âprement rythmique. Dans le motif de développement chromatique, le sujet principal et le groupe conclusif, on peut déceler l’influence de Stravinsky, pas tant sous son aspect néoclassique, mais plutôt l’auteur de Petrouchka ou du Sacre du printemps.

La Sonate pour piano n° 2 en fa majeur op. 10, Allegro Andante cantabileAllegro quasi una grotesca, avec la séquence tonale fa majeur—la mineur—fa majeur/la mineur, fut écrite en 1935, et l’année suivante, elle fut la première des sonates publiées par Schott. Elle constitue le pôle opposé de la Première Sonate. Elle est plus épurée, harmoniquement et rythmiquement acérée, et si elle semble si « moderne », c’est sans doute pour déployer un style résolument antiromantique. La sonate fut composée à une époque où Frommel, associé à plusieurs confrères aux vues similaires, créa un groupe de travail à l’Université de Francfort et présenta de la musique qui était contemporaine sans adhérer à des principes partisans. On pourrait interpréter la nature grotesque et clownesque de la Sonate n° 2 comme l’expression d’une pensée subversive. Dans le premier mouvement, nous sommes instantanément confrontés à un premier sujet tourbillonnant avec des motifs rythmiques accentués puis, dans le deuxième accord, à un fa majeur décoloré par des groupes de secondes mineures dissonantes. L’extraordinaire vitalité et la verve rythmique de ce morceau sont impressionnantes. Le mouvement central souligne les deux lignes mélodiques nobles et lyriques, alors que la partie de piano finit par être réduite à deux lignes et ne trouve une véritable densité tonale que juste avant la récapitulation. Le finale, un rondo, confirme la parenté de la sonate avec l’univers des clowns. Le thème de rondo est d’abord martelé tour à tour par chaque main, pour être interrompu par des répétitions d’accords rappelant un rire strident. Même les thèmes subsidiaires dérivent du sujet principal, si bien que le mouvement semble être étroitement unifié, même si sa progression est des plus chaotiques.

La Sonate pour piano n° 3 en mi majeur op. 15, écrite en 1940–41, révisée en 1962 et 1980 et publiée à titre posthume par la Süddeutscher Verlag en 1992, se démarque des autres sonates du fait qu’elle a reçu deux titres pour son mouvement unique—« Sisina » et « Ein Traum » respectivement—en plus d’être dénommée Sonata quasi una fantasie. Le concept provient des derniers vers du Vin des amants de Baudelaire dans Les fleurs du mal (que Frommel connaissait dans la traduction de George) : « Ma soeur, côte à côte nageant,/Nous fuirons sans repos ni trêves/Vers le paradis de mes rêves ! » En outre, Frommel était estafette dans la Wehrmacht en France en 1940–41 et écrivit ceci : « Les jours…font naître mon rêve de France, tel que je l’ai entretenu à travers mon amour pour ces deux artistes si complémentaires que sont Baudelaire et Gabriel Fauré, lui conférant une brève réalité, peut-être due à l’irréalité de la situation extérieure ». Comme la Cinquième Sonate, la Sonate pour piano n° 3 comporte un seul mouvement. « Devant moi flottait, inspiré par Mallarmé, une sorte de son symbolique. Tout comme des apparitions du monde sensoriel sont devenues des symboles indissolubles de l’être spirituel, ici le son, la mélodie et la progression formelle deviennent des symboles extramusicaux indéfinissables. A la place de progressions d’une logique irréfutable comme dans une forme compositionnelle classique, on trouve des associations libres sur un fond à peine perceptible de forme sonate en trois mouvements ». Ici, sont proposés un Molto sostenuto introductif suivi d’un Moderato rubato, une section lente ben sostenuto puis un Tempo di Tarantella avec un Moderato introductif, s’achevant par un Largo conclusif qui rappelle le début de l’ouvrage. L’essence thématique provient du sujet de la première section moderato ; à partir de là, les thèmes des sections se développent en conséquence. D’un point de vue formel, tout est en développement, et l’harmonie vagabonde (au lieu d’un mi majeur affirmé, la tonalité est en fait celle de mi mineur, et la conclusion bifurque vers ut dièse mineur et mi mineur). Le style mélodique est intensément expressif. Dans la Tarantella, le rythme et l’harmonie deviennent plus corrosifs—dans sa globalité, il s’agit d’une « forme psychologique ». (Frommel). La sonate trouve sa cohésion grâce aux liens établis entre les thèmes et par l’inimitable saveur de l’impressionnisme français qui émerge de l’utilisation de gammes par tons.

Ainsi, ces trois ouvrages illustrent-ils un parcours compositionnel qui emprunte des voies contrastées et se poursuivra dans les sonates ultérieures. Aussi éloignées que possible des positions artistiques des Nazis, elles représentent plutôt la grande tradition du romantisme européen, abandonnée en Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale.


Johann Peter Vogel
Traduction française de David Ylla-Somers


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