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GP635 - TCHEREPNIN, A.: Piano Music, Vol. 3 (Koukl)
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Alexandre Tcherepnine (1899–1977)
Intégrale des oeuvres pour piano, vol. 3

 

Le compositeur, pianiste et chef d’orchestre russe Alexandre Tcherepnine fut élevé dans une famille d’artistes. Grâce aux étroites relations qu’entretenaient les Tcherepnine avec les familles Benois et Diaghilev, leur demeure de Saint-Pétersbourg était un lieu de réunion pour les musiciens, les artistes et l’intelligentsia créative russe. Le père d’Alexandre, Nicolaï, était lui-même un chef d’orchestre, pianiste et compositeur respecté qui avait étudié auprès de Nicolaï Rimski-Korsakov. Alexandre commença à jouer du piano et à composer dès son plus jeune âge. A la fin de son adolescence, il avait déjà composé plusieurs centaines de pièces, dont treize sonates pour piano, puis sa famille et lui partirent se réfugier à Tbilissi, en Géorgie, pour échapper à la famine, au choléra et aux troubles politiques de la Révolution russe. Ils abandonnèrent Tbilissi en 1921 quand la Géorgie fut occupée et annexée par l’Union soviétique, et se fixèrent à Paris. Alexandre y acheva ses études officielles avec Paul Vidal et Isidor Philipp au Conservatoire, puis ce fut le début de sa carrière internationale. Tcherepnine fit de longs voyages aux Etats-Unis, au Japon et en Chine. C’est dans ce dernier pays qu’il rencontra sa femme, la pianiste Lee Hsien Ming. Ils eurent trois fils, Peter, Serge et Ivan, et demeurèrent en France pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale, s’installant aux Etats-Unis en 1948. Tcherepnine passa la majeure partie du reste de sa vie à voyager entre les USA et l’Europe. Il s’éteignit à Paris en 1977.

Les Huit Pièces pour piano op. 88 (1954–55) sont représentatives des morceaux que Tcherepnine écrivit après s’être fixé à Chicago. Ainsi que l’indique Phillip Ramey dans ses notes biographiques (consultables en anglais sur le site web www. tcherepnin.com), à cette époque, le compositeur essayait d’opérer une synthèse consciente de tous les éléments antérieurs de son style, qu’ils aient été instinctifs, simplifiés, systématiques ou synthétiques, voire folkloriques.

Il serait amusant de voir de quoi un conteur chevronné serait capable s’il utilisait ces pages pour prêter vie à ses récits ! La Méditation est une tapisserie sonore luxuriante et paisible qui passe tour à tour de sons de cloches à des accents menaçants et vient retrouver de façon un peu fanfaronne la musique initiale. L’Intermezzo s’ouvre sur des tics nerveux qui se font progressivement insistants et métalliques. Il est suivi d’une ravissante Rêverie dont la musique cotonneuse et onirique est zébrée d’éclairs lumineux et colorés. L’Impromptu est un kaléidoscope d’atmosphères diverses : une marche insolente ponctuée de silences étonnants, comme si l’interprète se demandait comment poursuivre. L’Invocation fait penser à la solennelle psalmodie d’un prêtre russe orthodoxe pendant le rite, avec des tintements de cloches à l’arrière-plan. The Chase est un numéro animé et affairé, avec une pléthore d’accords répétés qui rappellent Le petit âne blanc d’Ibert. Rien d’inquiétant ici, si ce n’est peut-être un insouciant jeu de chat. L’Etude, quant à elle, fait une brève incursion dans le bruit, le tumulte et la gravité. Pas de déchaînements d’enjouement et d’allégresse dans le Burlesque final, qui suscite chez l’auditeur la sensation de malaise que l’on éprouve souvent face à des clowns de carnaval ou de cirque.

Le recueil Feuilles libres op. 10 (1920) remonte aux années que le compositeur passa à Tbilissi, en Géorgie, alors que sa famille et lui avaient fui les événements de Petrograd. Cette musique fléchit sous le poids de la fatalité de l’âme russe. Il s’agit d’évocations du chagrin, belles mais sombres. La seule exception est la troisième pièce pleine d’allant, où ce qui ressemble à une joyeuse promenade en traîneau finit par s’emballer – l’allure prise était trop rapide pour un parcours sans anicroche.

C’est à juste titre que les quatre Préludes nostalgiques op. 23 (1922) sont qualifiés de miniatures. Le premier (Lento) expose une mélodie mélancolique située dans les aigus les plus stratosphériques du piano, au-dessus d’un dessin répétitif tendrement maussade à la main gauche. Le second prélude (Allegretto) est très bref, avec une simple ligne mélodique au-dessus d’un accompagnement ondulant.

Quelques phrases, puis la pièce s’achève, n’étant déjà plus qu’un souvenir fugace. Le ton du troisième prélude (Tempestoso) est très différent, avec un début orageux introduisant un court accès de nostalgie qui altère de façon très efficace le caractère de la reprise finale de l’ouverture. Le quatrième prélude (Con dolore) démarre sur un ton éploré dans la tessiture de ténor, et se répète sur des notes à chaque fois plus graves. Vient ensuite une paisible mélodie rhapsodique qui fait de plus en plus penser à des cloches, dans une extase toujours croissante, avant un bref retour à l’atmosphère initiale pour conclure.

Les Quatre Préludes op. 24 (1922–23) sont semblables à ceux de l’opus 23, mais ne sont pas aussi uniformément nostalgiques. Le premier (Giocoso) comporte un motif rythmique (long, court-court, long) en guise de mélodie. En son centre, un accompagnement galopant ajoute à l’excitation. Bien entendu, le langage musical utilisé fait appel aux gammes de neuf notes typiques de Tcherepnine. Le second prélude (Adagio) se caractérise par un accompagnement de la main gauche qui évoque le Prélude n° 2 de Chopin, même s’il explore des harmonies plus éloignées. La plaintive mélodie s’achève de manière surprenante et sans conclusion véritable. Le troisième prélude (Allegretto) est plus tendrement enjoué et fait penser à une boîte à musique. Tcherepnine l’a également arrangé pour deux flûtes ! Le quatrième prélude (Allegro) est plus raisonnable, commençant par une référence fuguée au motif rythmique du premier prélude, mais avec une tension croissante à mesure qu’il progresse vers les aigus. On a vraiment l’impression de voir se froncer des sourcils, ici !

L’Intermezzo op. 33a, aurait parfaitement sa place dans le ballet Roméo et Juliette de Prokofiev. Il est bien construit et défend de façon convaincante les vertus artistiques d’un métier solide. Une fois encore, la technique de construction sur les gammes uniques est utilisée avec aplomb, mais ce n’est pas pour cette raison que nous trouvons plaisir à écouter cette marche débridée qui semble légèrement de guingois. Il s’agit de l’une des adaptations que fit Tcherepnine pour piano seul de certaines de ses propres oeuvres concertantes de plus grande envergure. Datant à l’origine de 1924, c’était le mouvement lent du Concerto da Camera pour flûte, violon et orchestre de chambre qui permit au compositeur de remporter le prix Schott.

La Danse op. 44a est un coffre au trésor pour ceux qui souhaitent sonder les complexités recherchées de l’art et de la technique compositionnelle de Tcherepnine, toutes méticuleusement inventoriées sur la page correspondante du site web de la Tcherepnin Society (www.tcherepnin.com). Il s’agit ici d’une transcription pour piano seul – réalisée en 1928 – du second mouvement de son Quintette pour piano, écrit en 1927. C’est une oeuvre délicieusement perverse, pleine de fulgurances pointillistes où des accents irréguliers primitifs cinglent des accords répétés. Ce morceau pourrait aisément se prolonger sans lasser.

Les Sept Etudes op. 56 (1938) furent écrites après que Tcherepnine eut visité l’Extrême-Orient dans le cadre de tournées de concerts, et rencontré sa deuxième épouse Lee Hsien Ming. Ces pièces semblent avoir un objectif didactique, mais leur maestria est telle que les techniques qu’elles explorent ne sont pas immédiatement évidentes. Le Moderato initial fait alterner des gammes majeures avec des mélodies pentatoniques et des motifs chromatiques. Le second Allegro est plus manifestement un exercice des cinq doigts, mais ses schémas de pulsation changeants en rendent l’écoute très amusante. L’Allegro marciale est lui aussi fort attrayant, car il juxtapose toute une gamme de touchers et de textures. De prime abord, la quatrième étude (Allegro) semble être un exercice de trilles qui insiste sur les doigts les plus faibles de chaque main. L’Allegro risoluto est un nouvel exercice pour les cinq doigts dissimulé sous de plaisantes syncopes. L’Allegro moderato est une friandise musicale qui nécessite de constants changements de doigts sur des notes répétées pour une meilleure fluidité. L’étude finale (Andantino) revient à la mélodie pentatonique inopinée avec des dessins de doigts actifs et des gammes décoratives.

Pour citer le compositeur, la musique d’Expressions est « subjective et dynamique, censée donner toute latitude à l’interprète pour exprimer son propre sentiment envers le contenu musical des morceaux. » Et en effet, il y a ici de vastes possibilités d’expression créative. On dirait presque une version miniature des Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Le premier morceau, Entrance (Entrée), se pavane pour introduire les images contrastées qui vont suivre. Hour of Death (L’heure de la mort) a beaucoup de points communs avec les Catacombes de Moussorgski. Le Caprice est brillant et jovial, avec vers sa conclusion les interruptions insistantes d’un coucou. Silly Story of the White Oxen (La sotte histoire des boeufs blancs) est lunatique, et Thief in the Night (Voleur dans la nuit) fait froid dans le dos, le pianiste malveillant parcourant furtivement le clavier et préméditant visiblement un mauvais coup. On pourrait aisément imaginer la Barcarole comme un voilier bercé doucement sur une mer tranquille jusqu’à ce que le vent se lève et gonfle fièrement les voiles. L’enjouement de Blind Man’s Bluff (Colin-maillard) est approprié, et on peut le comparer au morceau éponyme de Robert Schumann dans ses Scènes d’enfants. At Dawn (A l’aube) est l’évocation extrêmement éloquente du gazouillis d’oiseaux qui s’éveillent avec le soleil, et Exit, la dernière pièce titube de manière un peu détraquée vers la sortie, avec un retour final triomphant à la réalité après toutes ces excursions dans des mondes imaginaires.


Cary Lewis and Mark Gresham
Traduction française de David Ylla-Somers


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