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76047-2 - MOROCCO Rabita Andalusa: Diwan
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L’HERITAGE ANDALOU-MAGHREBIN

L’HERITAGE ANDALOU-MAGHREBIN

 

La tradition attribue la création du style musical andalou-maghrébin à Abu Hassan ‘Ali ibn Nafi (789-857), dit Zyriab (“le Merle”) pour la couleur de sa peau et la beauté de son chant, harmonieux comme celui des oiseaux. Elève à Baghdad du grand maître persan Ishaq Al Mawsili, Zyriab développe son propre style musical et construit son propre luth (‘ud), ajoutant une cinquième corde au luth de l’époque. Bientôt il devient le musicien préféré du calife Abasside Haroun el Rachid, mais il sera obligé de quitter le pays à cause des intrigues menées contre lui par son ancien maître, jaloux du talent de son élève. Il traverse alors l’Egypte et le Maghreb pour s’établir enfin à Cordoue, où régnait le calife Omeyyade ‘Abderrahman II, qui deviendra son protecteur et ami.

 

A Cordoue, ville cosmopolite, creuset des différentes cultures méditerranéennes (hispano-arabe, juive, mozarabe, chrétienne), Zyriab étudie la philosophie d’Aristote et ouvre sa propre école de musique. Grâce à Zyriab l’art du sawt (chant), forme musicale et poétique pratiquée à la cour de Baghdad, se répandit dans tout le Maghbreb et l’Europe méditerranéenne,   influençant ainsi trouvères et troubadours. En enrichissant le sawt des styles locaux du zajal (poème populaire chanté en  patois) et muwashah (poème chanté en langue arabe classique, en forme libre), Zyriab aurait créé la nuba (tour de rôle, suite), forme typique de l’héritage andalou-maghrebin.

 

A Zyriab la tradition attribue également la formulation du concept de tab’ (caractère, tempérament), qui met en relation l’échelle modale et tonale de la musique avec le tempérament émotionnel et les sentiments. Pendant l’âge d’or de la musique andalouse-maghrébine le répertoire se compose de 24 nawbat, 12 pour les modes majeurs et 12 pour les modes mineurs correspondants: chaque couple mineur-majeur est lié à un mois de l’année et à un signe du zodiaque, chacune des 24 nawbat correspond à une heure du jour ou de la nuit. Tout ce système complexe faisait partie d’une connaissance basée sur une recherche approfondie des correspondances spirituelles, la musique et la danse étant utilisées aussi pour soulager et soigner les désordres mentaux.

 

La thèse selon laquelle l’héritage de la musique andalouse-maghrébine proviendrait d’un seul créateur de génie est aujourd’hui sérieusement mise en discussion. Déjà Salvador-Daniel, à la moitiée du XIX siècle, faisait remarquer que dans les gammes et les structures de cette musique figurent les gammes diatoniques et les règles de la musique grecque et romaine, véhiculées par les civilisations juive, byzanthine et visighote. Selon des théories plus récentes, la musique andalouse-maghrébine aurait été influencée aussi par le “plain chant”, issu du chant grégorien popularisé. La nuba se serait développée, entre le X et le XIII     siècle, dans cette région entre le Sud de l’Espagne et le Nord du Maroc, théâtre d’un brassage culturel qui a donné naissance, notamment, aux 430 Cantigas de Santa Maria recueillies par Alfonso X “el Sabio” (1252-1284). Pour les musicologues           marocains le caractère maghrébin de la nuba serait témoigné par la présence des maddahin, les textes religieux chantés par les tolba (étudiants du Qoran) locaux. Les modes musicaux qui sont la base de la nuba sont issus des gammes diatoniques de la musique grecque, particulièrement de tradition pythagorique, tandis que l’influence masharqiya (orientale) serait moins         déterminante, du moment que les intervalles inférieurs au demi-ton sont utilisés seulement comme abbellimenti, sans avoir une fonction structurelle.

 

Le procès de contamination et de syncrétisme musical acheminé par Zyriab a évolué pendant plusieurs siècles, catalysé par d’autres maîtres de la pensée et de l’art musical, tels Al Kindi (IX siècle) et Ibn Baja (Avempace, m. 1139). La culture musicale ainsi produite, nouvelle et originale, atteint son apogée entre les XI et XIII siècles et commence à perdre son élan créateur lorsque l’Islam quitte progressivement l’Espagne sous la pression de la Reconquista Catolica (prise de Cordoue 1236, Valencia 1238, Siviglia 1248, Granada 1492, définitive expulsion des moriscos 1609). Ainsi, musiciens et écoles de l’Andalousie espagnole sont accueillis en Afrique du nord, où la tradition de la nuba est vivante auprès des familles de musiciens, grâce à la bienveillance des courts des sultans, sans qu’on puisse toutefois revitaliser l’élan créateur que la nuba connut à ses débuts. Cependant, le patrimoine représentant la mémoire collective, exclusivement orale, d’un peuple, a été sauvé et enrichi, grâce à la pratique musicale des confréries religieuses et à l’apport de la communauté juive et des musiciens spontanés issus du peuple.

 

Au cours du XVIII siècle, la tradition de la nuba marocaine fut codifiée par le tétouanais Mohammed al-Ha’ik, qui recueillit dans son oeuvre Kunnash le corpus de onze nawbat qui constitue aujourd’hui la base de la culture musicale andalouse-maghrébine du Maroc. Dans les autres pays du Maghreb a été préservé un corpus de douze nawbat (Algérie) et un second de treize nawbat (Tunisie). Aujourd’hui, l’institution des Conservatoires Nationaux et l’intérêt du grand publique pour la World Music offrent de nouvelles chances de survie à cette tradition musicale pluriséculaire.

 

LA NUBA

Appelée au Maroc tout simplement al-ala (“musique instrumentale”), la nuba - mot qui désigne aussi le “tour de rôle” des ensembles des musiciens à la cour du sultan, ainsi que la fanfare militaire - est une suite musicale, fondée sur des pièces  chantées et instrumentales, se déroulant selon un ordre rythmique déterminé. Dans la nuba marocaine il y a cinq mouvements rythmiques, cinq mawazin (pluriel de mizan, rythme, littéralement “balance”): basit (6/4), qaim wa nisf (6/8), btaihy (6/4),  qoddam (3/4) et darj (4/4). Chaque mizan se divise en trois harakat (parties, littéralement “gestes” ): muwassa’a (“long”, tempo lento); mhazuz (“entre”, dont la partie finale est le qantara, “pont”, tempo moderato); insiraf (“léger”, tempo allegretto/mosso). Les deux derniers mouvements, qoddam et darj, présentent une ambiguïté rythmique et la superposition des rythmes binaires et ternaires.

 

La forme de base de la poésie chantée de la nuba est la san’a, poème composé par des strophes la plus part du temps à deux, à cinq ou à sept vers. L’incipit, le premier hémistiche, donne le titre à la san’a. Le chant est basé sur une structure antiphonale, les voix se devisant en deux chœurs, qui se répondent en alternance. Plusieurs san’at sont enchainées l’une à l’autre et peuvent être entrecoupées par l’intervention du mawal (chant en solo, libéré des règles métriques, mais référé à une gamme fixe); de l’inshad (chant en solo avec schéma rythmique, qalab); du taqsim (solo instrumental); des tuishyat (interludes instrumentaux). Mawal et inshad peuvent introduire des embellissements basés sur des micro-intervalles.

 

Les extraits présentés dans ce CD par l’ensemble Rabita Andalusa proviennent de la nuba Istihlal, créée à Fès au XVIII siècle par Hajj Allal el Batla et censée pour cette raison dans le Kunnash de al-Ha’ik comme l’une des deux nawbat d’origine  strictement marocaine, sur le corpus total de onze. Selon le goût typique de la “broderie” (kashkul), le dernier morceau de la nuba joué par Rabita Andalusa (track 15) est un insiraf extrait de la nuba Rasd ed-Dhil, l’autre nuba d’origine marocaine. Les derniers morceaux (tracks 16 et 17) appartiennent au répertoire de la chanson populaire citadine (sha’abi) du Maroc du Nord.

 

RABITA ANDALUSA

Rabita Andalusa est le nom d’un ensemble composé par des solistes du Conservatoire de Larache, l’ancienne Lukhos romaine, siège, à l’âge d’or de la civilisation andalouse-maghrébine, du sultan Youssef ‘Abdelhaqq El Mérini (1258-1281). Le but de cette libre association de musiciens est de donner vie au répertoire de la musique andalouse-maghrébine, sans oublier ses               connexions avec la musique populaire (sha’abi) du Maroc du Nord ni les pratiques musicales des confréries religieuses.

 

Un choix artistique, authentique et rigoureux, qui a conduit Rabita Andalusa à réduire sa formation à l’essentiel: la section   rythmique se compose d’un tarr et d’une derbuka; les instruments à cordes pincées sont représentés par un ‘ud et un qanun; ceux à cordes frottées par un rebab et une kamanja.

Tarr- (joué par Adil Amrani) – petit tambourin mono-membrane sur cadre circulaire, avec cinq pairs de cymbalettes insérées sur le chassis. Il est connu dans les pays arabes d’orient sous le nom de diff.

 

Derbuka- (joué par Driss Ghani) – tambour mono-membrane avec chassis à gobelet; percuté sur le bord il produit un son sec et aïgu (tàq), percuté au centre il produit un son grave (dùm).

 

‘Ud- (joué par Mustafa Ani) – luth arabe classique (al-‘ud, “bois”), il a un manche court inséré sur une caisse de résonance bombée, à forme d’amande, en dalles. Instrument prince de l’orchestre arabe, le ‘ud a atteint sa forme actuelle au VII siècle. Les cordes (cinq cordes doubles et une seule corde basse) sont pincées avec un plectre. Au Maroc il existe aussi un luth ancient à quatre cordes doubles (‘ud ruba’i), à la caisse plus petite et étroite que celle du luth arabe classique.

 

Qanun- (joué par Jalloul Majidi) – cithare de table en forme de trapèze, avec 26 choeur à trois cordes (78 cordes au total), mises en tension et accordées grâce à des chevilles et pincées avec des plectres à anneaux; l’intonation peut être variée grâce à des chevalets mobiles. Á la base du trapèze il y a cinq tables harmoniques formées par autant de rectangles en parchemin. Le qanùn (canon) est l’instrument des théoriciens de la musique arabe.

 

Rebab- (joué par Mohammed Ghani) – vielle en forme de barque, avec une table harmonique en parchemin et manche recouvert d’une lame de cuivre jaune percée. Les deux cordes, en boyau de chèvre, sont mises en tension par des chevilles et vibrent par l’intermédiaire d’un archet très recourbé. Le son est grave, semblable à un violoncelle, avec un caractéristique timbre rauque. Le rebab est, avec le ‘ud, l’instrument prince de la musique classique du Maghreb. Strictement apparenté à la lyre égéenne, le rebab a été importé par les Arabes en Europe occidentale à partir du Moyen Age. Il a donné origine à la ribeca des trouvères et des ménestrels et au rabel espagnol.

 

Kamanja- (joué par Ahmed Taoud) – il s’agit du violon occidental, introduit en Afrique du nord dans la seconde moitié du XIX siècle, joué en position verticale, appuyé sur la cuisse. Le violon alto est appelé zeìd nakt.

 


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