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8.223377 - FUCHS: Piano Sonatas Op. 19 and Op. 88
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Robert Fuchs (1847-1927)

Robert Fuchs (1847-1927)

Sonates pour piano Opp. 19 et 88

 

Les dernières années du XIX-ème siècle viennois furent marquées par la rivalité de Brahms et de Bruckner. Aujourd'hui encore, ces deux géants relèguent dans l'ombre certains de leurs contemporains, qui, sous d'autres cieux, se seraient trouvés au premier plan. Robert Fuchs est l'un d'eux.

 

Il était né en 1847 à Frauenthal, dans le sud de la Styrie, très tôt, il apprit à jouer de la flûte, du violon, du piano et de l'orgue. En 1865, il s'installe à Vienne, pour poursuivre des études de composition au conservatoire, sous la direction d'Otto Dessoff. Il gagne sa vie en donnant de besogneuses leçons et devient organiste de la Piaristenkirche en 1866. Années difficiles, marquées par l'échec d'une symphonie de jeunesse en sol mineur, en 1872.

 

Le succès de sa Sérénade N 1 (1874) infléchit sa carrière de manière décisive: en 1875, il est nommé chef de l'orchestre de la Gesellschaft der Musikfreunde, et professeur d'harmonie au conservatoire. Il y professera jusqu'en 1911, enseignant d'ail leurs plus tard le contrepoint et la théorie. Il a des élèves illustres: Wolf, Mahler, Sibelius, Schmidt, Schreker et Zemlinsky. Entre 1894 et 1905, il sera organiste de la chapelle impériale. Parallèlement, son activité de compositeur lui vaut une grande notoriété au sein de la vie musicale viennoise. L'amitié de Brahms n'y est pas pour rien.

 

Lorsqu'on connait l'impitoyable esprit critique de ce dernier à l'encontre de ses collègues, la haute opinion qu'il avait des oeuvres de Fuchs, les encouragements et l'aide qu'il lui prodigua, augurent favorablement de la musique de son cadet. C'est Brahms qui le recommanda à l'éditeur Simrock. Il affectionnait particulièrement la Première Symphonie en ut, qui valut à Fuchs le prix Beethoven décerné par la Gesellschaft der Musikfreunde en 1886. "Fuchs est un magnifique musicien: tout chez lui est si beau, si habile, si séduisant, que l'on y prend toujours grand plaisir.": cet éloge de 1891 aurait pu rendre jaloux Ignaz Brüll ou Herzogenberg, deux amis de Brahms au sujet de l'oeuvre desquels il garda toujours un mutisme qui en disait long┬íKBrahms ne vécut cependant pas assez longtemps pour connaître les grandes oeuvres de musique de chambre de la maturité, ou la Troisième Symphonie.

 

La profusion de Fuchs se mesure à l'ampleur de son catalogue, qui aborde tous les domaines, avec une prédilection marquée pour la musique de chambre. Il a dans ce domaine considérablement enrichi le répertoire des familles, destiné aux amateurs de haut niveau. Le Quatuor avec piano op. 75, les sonates pour piano et violon op. 68 et 77, les quatuors à cordes op. 58 et 71, se situent au premier plan de cette production qui ne compte pas moins de quarante numéros! Pour l'orchestre il a laissé trois symphonies effectivement publiées, deux autres inédites, cinq sérénades, dont l'une, la quatrième, est digne de prendre rang avec les pages correspondantes de Brahms et de Dvorák, ainsi qu'une ouverture. Fuchs a également excellé dans le genre viennois par excellence du lied. Ici il annonce Hugo Wolf, qui lui doit beaucoup sur le plan de l'harmonie. De ses deux opéras, le premier, Die Konigsbraut (1889), encourut les foudres du célèbre critique viennois Hanslick, tandis que le second, Die Teufelsglocke (1892) est encore inédit.

Son abondante production pour le piano, enfin, constitue un résumé de son itinéraire musical et de son style. L'influence de Schubert, à qui il vouait un véritable culte, s'exprime au travers de la fraîcheur et de la naïveté de l'inspiration mélodique, ainsi que par une prédisposition aux rythmes ternaires: valse, ländier et allemande. Il a d'ailleurs laissé plusieurs recueils de valses (Wiener Walzer op. 42 et Walzer op. 110), qui lui valurent d'être comparé à Johann Strauss. Cet héritage schubertien se double d'une impeccable maîtrise du contrepoint et de la forme, sur laquelle se greffe progressivement le goût pour un travail harmonique complexe: ce professeur d'harmonie était hanté du besoin impérieux de moduler en permanence. Un jour qu'il tenait l'une des parties de violon d'un duo de Viotti, il eut ce commentaire révélateur: "Très beau, mais sûrement une de ses premières oeuvres. ça ne module pas!".

 

Hautement appréciée de Brahms, la Première Sonate reste encore profondément schubertienne (1877). Le moderato initial s'ouvre sur un thème ayant un caractère de fanfare. Le second motif est un sujet mélodique exposé d'abord en mineur, puis en majeur. Il donne l'occasion de modulations à la tierce particulièrement inattendues dans un contexte harmonique encore timide. Plus loin, une idée complémentaire, en ré, témoigne de cette prédilection pour les pédales de tonique, que Fuchs tient sans doute de Brahms. Schubert en personne aurait pu écrire le scherzo, avec le rythme de ländler de son trio d'une désarmante naïveté, à propos duquel Brahms s'exclama un jour. "Quelle jeune hirondelle!". Le mouvement lent traite un sujet très classique, presque mozartien, en une série de quatre variations dont la troisième, la plus développée, sonne comme un impromptu de Schubert. Le rondo final fait alterner son refrain martial en fa dièse mineur, deux couplets: l'un d'un caractère voisin sur une pédale de tonique do dièse, l'autre plus différencié et plus contrapunctique, voisin d'un choral. La tonalité mineure domine dans ce morceau jusqu'à la brillante conclusion en octaves prestissimo, dans le ton de fa dièse mineur

 

La Deuxième Sonate a été composée vers 1910. Le premier mouvement est d'un sentiment proche de la ballade. Le premier thème est exposé d'emblée aux mains à l'unisson: c'est une large phrase syncopée, dans le ton mineur, ponctuée d'accords, dont la conclusion résonne de farouches accents brahmsiens. Le second sujet est un dessin en sixtes descendantes, en si bémol majeur, pianissimo et feutré sur un large accompagnement en arpèges à la main gauche. Plus loin intervient une troisième idée., plus rythmée, capricieuse et naïve, comme un impromptu de Schubert. Des transitions en forme de divertissement relient ces épisodes, ils exploitent le matériel thématique avec toutes les ressources de l'imitation et de la marche d'harmonie. L'imbrication étroite des éléments thématiques les uns avec les autres contribue à l'unité de ce mouvement; qui se termine "sur la pointe des pieds", par un souvenir du premier thème. Le scherzo bougonne un thème maussade, dans un ton de sol mineur émaillé d'abruptes allusions modales. Le trio, avec son chromatisme et le renversement à la main gauche des éléments initialement dévolus à la main droite, conforte cette impression de morne grisaille. Le mouvement lent est le sommet expressif de la sonate. Il concilie l'innocence melodique de Schubert avec une subtilité harmonique en demi-teinte héritée de Brahms. C'est un lied, dont la lumineuse mélodie en mi bémol majeur alterne avec des épisodes orageux, pour servir de prétexte à un divertisssement tenant lieu de conclusion apaisée. Le Final ramène à une joie un peu fruste. L'esprit de la toccata anime les élans farouches du refrain, ainsi que les principaux épisodes, même si dans une section centrale plus calme, aux modulations etranges, passe le souvenir des méditations du premier mouvement. L'impitoyable martellement de toccata reprend vite ses droits, et mène la sonate vers une éblouissante conclusion.

 

Incorporant ainsi des apports du post-romantisme à un charme lyrique spontané authentiquement schubertien, Fuchs apparait au travers de ces deux sonates comme un musicien de race, dont la séduction mélodieuse autant que la science consommée sont un élément essentiel du paysage musical viennois de la fin du siècle dernier.

 

Michel Fleury


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