About this Recording
8.223498 - BRUNEAU: Messidor / L'attaque du moulin
English  French 

Alfred Bruneau (1857-1934)

Alfred Bruneau (1857-1934)

Entr'acte pour IVe acte de "Messidor"

La légende de l'or, Opéra "Messidor"

Prélude du "Naïs Micoulin"

Suite tirée de l'Opéra "L'attaque du moulin"

 

Alfred (Louis Charles Bonaventure) Bruneau naîtá Paris le 3 mars 1857 dans un milieu artistique... Sa mère est peintre, son père joue du violon, Pendant un temps, celui-ci s'occupe d'une imprimerie qu'il a lui-mëme créée et qui est située non loin de l'Opéra, au nº7 de la rue Meyerbeer. Il publie, entre autres, "Psyché" et "la Procession" de César Franck. Alfred Bruneau, qui apprend le violoncelle, entre au Conservatoire à l'âge de seize ans, dans la classe d'Auguste Franchomme. Il remporte un Premier prix avec cet instrument en 1876 et poursuit pendant trois ans des études d'harmonie avec Marie Gabriel Savard avant d'apprendre la composition avec Jules Massenet dès 1879. Au bout de huit années de Conservatoire, il en sort en 1881 avec un deuxième Grand prix de Rome pour sa cantate "Geneviève" qui souligne son orientation vers la musique lyrique après "Jeanne d'Arc", scéne lyrique de 1878 (opus 2).

 

Ses premières oeuvres publiées sont des mélodies (chant et piano), mais on trouve aussi des choeurs: opus 9, "Les Petiots", duo de voix de femmes sur un texte de Jean Richepin, et "Notre amour" pour voix de femmes avec solo de contralto, poème d'Armand Silvestre. Son premier drame lyrique écrit sur un livret de Millet et Lavedan est "Kerim". Il date de 1887, la première a lieu le 9 juin de cette année au Théâtre lyrique. Il n'y aura que trois représentations... Cela illustre quelques diffcultés souvent inévitables au début d'une carrière. Puis, événement considérable, en mars 1888, il rencontre Zola par l'intermédiaire d'un ami commun, FrantzJourdain...

 

Zola et Bruneau s'estiment. Une amitié naît, puis une collaboration s'installe - ce qui ne réjouit pas trop le maître de Bruneau, Massenet, qui pressent la réussite de l'exploitation des textes de Zola. Lorsque Zola accepte que Bruneau tire un drame lyrique de "La faute de l'abbe Mouret", Masseneten a déjà écrit quelques thèmes. Bruneau abondonne alors son projet personnel. Mais six mois plus tard, avant que "Le rêve" ne paraisse en librairie, Bruneau en reçoit les épreuves d'imprimerie. Cela lui donne une petite avance. Car, à peine l'ouvrage est-il paru que Massenetse manifeste auprès deZola... Ce dernier raconte précisément su sujet du "Rêve": "Ce matin Massenet m'a demandé d'en faire un opéra. Je lui ai répondu que j'avais déjà confié ce soin à l'un de ses élèves!". Qui mettra tous ses talents personnels à créer une oeuvre remarquable. "Le rêve" fut représenté la première fois le 18 juin 1891 a l'Opéra comique. La collaboration entre Zola et Bruneau n'est pas encore totale. Pour "Le rêve" comme pour cet autre drame lyrique, "L'Attaque du moulin" (1893), Zola a demandé au librettiste Louis Gallet de tirer un texte de ses ouvrages, texte mis en musique par Bruneau. A partir de "Messidor" - créé le 19 février 1897 -, le librettiste de Bruneau est Zola. Une fols de plus la littérature célèbre ses noces avec l'art lyrique - voir Da Ponte et Mozart, Hugo von Hofmannstahl, Stefan Zweig et Richard Strauss, Paul Claudel, Jean Cocteauet Darius Milhaud ou encore Richard Wagneret... Richard Wagner. Des noces sans intermédiaires, contrairement à celles nombreuses encore de Shakespeare, Pouchkine, Schiller, Hugo et tant d'autres auteurs.

 

La rencontre entre Zola et Bruneau n'est pas seulement heureuse techniquement parlant, conjonction de deux talents de très haut rang. Elle est aussi l'occasion d'une formidable entente idéologique. Et c'est sur ce terrain idéologique que l'œuvre de Bruneau prend tout son relief. Il esten effet le premier à mettre sur une scène d'opéra (et non d'opéra comique comme à l'habitude) des héros de conditions modestes. L'opéra descend de ses hauteurs - même s'il n'oublie pas ses figures mythologiques. Bruneau abandonne aussi avec "Messidor" le texte en vers pour la prose, dans le même dessein: se rapprocherde la réalité (ce qui n'était pas le cas de Bach ni de Beethoven qui utilisèrent aussi quelques textes en prose).

 

"Je vois un drame plus directement humain, non pas dans le vague des mythologies du Nord, mais éclatant entre nous, pauvres hommes, dans la réalité de nos misères et de nos joies. Je n'en suis pas à demander l'opéra en redingote ou même en blouse. Non! il me suffirait qu'au lieu de fantoches, au lieu d'abstractions descendues de la légende, on nous donnât des êtres vivants, s'égayantde nos gaietés, souffrant de nos souffrances. Et je voudrais encore que tout poème intéressât par lui-même, comme une histoire passionnante qu'on nous raconterait. On peut l'habiller de velours, si l'on veut; mais qu'il y ait des hommes dedans, et que de toute l'oeuvre sorte un cri profond d'humanité. Voilà le mot lâché. Je rêve que le drame lyrique soit humain, sans répudier ni la fantaisie ni lecaprice, ni le mystere." L'auteurde ces lignes est-il Bruneau? Non, elles sont de Zola. Et après les avoir citées, Bruneau d'écrire: "On comprend que je me garde bien de rien ajouter à de telles paroles." ("Musiques de Russie et Musiciens de france", Paris, éditions Fasquelle 1903).

 

Le 29 avril 1901, "Ouragan" est représenté à l'Opéra comique, puis Zola meurt en 1902. Bruneau encaisse difficilement le coup. Il met quatre années pour terminer "L'Enfant Roi", comédie lyrique (1905) et "Lazare", drame lyrique (1905), tous deux sur des textes de Zola. D'après Zola toujours, mais sur des livrets de Bruneau, "Naïs Micoulin" voit le jour en 1907, "La faute de l'abbé Mouret" également cette année-là et "Les quatre journées" en 1916. Suivent, plus légères, "Le roi Candaule" (1920) et "Le jardin de paradis" (1923), oeuvres de la Belle époque, la première sur un livret de Maurice Donnay, la seconde sur un poème de Flers et Caillavet d'après Andersen. Les deux derniers opéras que nous connaissons de Bruneau sont "Angelo, tyran de Padoue" (1928) d'après Victor Hugo et "Virginie" (1930), livret d'Henri Duvernois.

 

Bruneau compose aussi des ballets dont "Les bacchantes" (1887) d'après Euripide, des poèmes symphoniques: "La belle au bois dormant", 1884, "Penthésilée", 1888, avec chant, ainsi qu'un grandiose Requiem (1889). De 1900 à 1904, il dirige l'orchestre de l'Opéra comique. Outre les diverses fonctions officielles qu'il occupe (inspecteur des Beaux-Arts) et des missions d'enquête sur la musique qu'il effectue en Europe - en Russie, en Grande-Bretagne, en Espagne et aux Pays-Bas -, il est critique musical dans la presse quolidienne, au Gil Blas pendant cinq ans, au Figaro pendant sept ans et trente ans au Matin. En 1925, Alfred Bruneau succède à Gabriel Fauré à l'Académie des Beaux-Arts. Il meurt le 15 juin 1934 a Paris.

 

Oeuvre phare dans la carrière d'Alfred Bruneau, "Messidor", opéra socialiste et naturaliste, scelle son amitié avec Zola. Cette oeuvre ne peut d'ailleurs être maintenue à l'affiche en raison du courage de Bruneau et de Zola qui prennent parti dans l'affaire Dreyfus contre l'accusation de trahison de cet officier, contre l'antisémitisme et les vices de procédures d'un procès grotesque.

 

La "Légende de l'or" de Messidor est un ballet qui originellement précède le drame. Lors de la première, il fut placé entre le lle et IIIe actes pour ne pas heurter les habitudes des abonnés de l'Opéra. En 1917, lors de sa reprise, ce ballet ouvre l'opéra comme l'a souhaité l'auteur. Le thème chorégraphique développé est l'antithèse entre l'or que l'on trouve dans la rivière, et qui est accusé de bien des maux, créant la misère, engendrant la haine, détruisant les familles, corrompant l'amour... Opinion sincère de Bruneau, opinion que l'on retrouve même dans ses articles au sujet par exemple "des producteurs sans scrupules, sans dignité, préoccupés uniquement du succès à acquérir et de l'argent à gagner..." (10 janvier 1902). Ce qui surprend dans cet opéra réaliste est d'y trouver entre autres un collier magique qui donne joie et beauté aux êtres purs et force les coupables à confesser leur crime. Comment une certaine mythologie pourrait-elle être totalement absente de l'art lyrique? D'ailleurs ainsi on comprend mieux que Bruneau, le compositeur réaliste, fasse partie des défenseurs de Wagner...

 

Si Bruneau a retenu quelques leçons de Wagner - et de Berlioz -, leurs influences sont bien présentes dans ce ballet, avec même une certaine emphase au début et à la fin. Percussions (en particulier timbales), cuivres, orgue... Bruneau occupe tous les pupitres avec une écriture assez originale pour trancher sur lesa-priori émis fréquemment sur la musique française (musique légère...) et confirme que nous sommes bien dans l'après-Wagner. Il fait penser parfois à Mahler par ses qualités hymniques, ses mesures en quasi suspension dans le temps, ses éclats instrumentaux et la richesse de ce qu'il donne à entendre, jusqu'aux notes égrenées d'une harpe seule. Sur le plan harmonique, son système est plutôt wagnérien même s'il cherche à s'en détacher. L'entr'acte pour IVe acte est à la fois solennelle et passionnée. Masse de cuivres soutenue par une basse de cordes dans un mouvement lent auquel succède un crescendo de cordes, Wagner encore n'est pas vraiment loin... Dans le Prélude du "Naïs Micoulin", l'orchestre chante sur un canevas instrumental admirablement développé. On peut attribuer à cette qualité lyrique, une influence de Massenet mais identifier des influences, qu'elles soient de Wagner ou de Massenet, ne peut suffire à caractériser cette musique - plus originale qu'un cadre de références.

 

Cequi est tout à fait propre à Bruneau - qui n'a en fait pas cessé de cultiver son indépendance et l'identité propre de son oeuvre - est sa forte inspiration et sa prodigieuse faculté à communiquer des émotions. Qualités que l'on trouve déjà dans "L'attaque du moulin" et la Suite qu'il en a tirée avec ses parties correspondant aux quatre actes du drame. C'est dans la seconde qu'a lieu la bataille après l'arrivée des fantassins, fifres et tambours. Les solos de violoncelle et de flûte y révèlent le véritable génie mélodique de Bruneau. Et bien qu'il soit avant tout un musicien dramatique, les oeuvres présentes ici, tout comme ses poèmes symphoniques (notamment Penthésilée) devrait lui assurer une place importante en tant que symphoniste.

 

© 1994 Frederik Reitz


Close the window