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8.223504 - KOECHLIN: Heures Persanes (Les) , Op. 65
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Charles Koechlin (1867-1950)

Charles Koechlin (1867-1950)

Les Heures Persanes

Seize pièces pour orchestre d'après "Vers Ispahan" de Pierre Loti

 

C'est probablement en raison de son farouche esprit d'indépendance mêlé de réserve et de modestie que Koechlin n'a pas conquis une notoriété très étendue. Alors que parmi le cercle des musiciens il jouissait à son époque d'un remarquable prestige provenant surtout de son enseignement (Francis Poulenc, Maxime Jacob, Germaine Tailleferre, Roger Désormière, Henri Sauguet ont été ses élèves) et de ses écrits théoriques. Ceux-ci ont été réalisés pour faire face à une situation financière précaire, peu de temps après le début de la Première guerre mondiale. Ils traduisent l'extraordinaire pouvoir d'organisation musicale dont fit preuve Koechlin ainsi que son attachement aux traditions musicales qu'il souhaitait depasser. «Il faut, dans les périodes d'évolution, a-t-il écrit, quelques principes solides où se retenir sous peine de vertige. Pour moi, la connaissance approfondie de l'harmonie consonnante et classique est la base indispensable de toute étude de composition. Avant de s'abandonner aux libertés actuelles du contrepoint, de la polytonalité, des accords par superpositions de quintes, il n'est pas mauvais de consolider en soi les assises tonales.». Sa célèbre Etude sur les notes de passage date de 1922. Elle sera suivie d'un Précis des règles du contrepoint publié en 1927, d'un Traité d'harmonie qui date de 1928, d'une Etude sur l'écriture de la fugue d'ecole, de 1933. En 1948, il fit paraître une étude sur Les instruments à vent.

 

Charles Koechlin est né le 27 novembre 1867 à Paris d'une famille originaire d'Alsace. Son grand-père Jean Dollfuss est connu pour avoir mis sur pied la société textile DMC à Mulhouse. Koechlin intégra l'Ecole polytechnique en 1887 mais il dût la quitter ayant contracté la tuberculose. C'est en Algérie, en 1889, qu'il vient se remettre de cette maladie, voyage-rencontre avec l'Orient. En 1890, il rentre au Conservatoire de Paris où il étudie l'harmonie avec Taudou, la composition avec Massenet et Fauré, le contrepoint et la fugue avec Gédalge.

 

Face à la Société nationale de musique, très conservatrice, et à l'instar des peintres qui abandonnaient la Société des artistes français pour établir un Salon rajeuni au Champ de Mars, Koechlin fonde en 1909 la Société musicale indépendante dont l'un des premiers buts est d'encourager la musique contemporaine en se dégageant de l'académisme officiel. A ses côtés on trouve Louis Aubert, Jean Huré, Maurice Ravel, Gabriel Fauré, André Caplet, Roger-Ducasse, Florent Schmitt et Emile Vuillermoz.

 

Puis les deux groupes se rapprochent quand Vincent d'Indy quitte la tête de la Société nationale et laisse la présidence de son comité directeur à Gabriel Fauré. En 1918, Satie invite Koechlin à se joindre à lui pour constituer un groupe, "Les nouveaux jeunes", auquel doivent participer Roussel et Milhaud mais ce groupe ne verra pas le jour. Ce mouvement sera néanmoins à l'origine du fondement du Groupe des Six en 1920. Quand à la Société musicale indépendante, elle disparut à la Seconde guerre mondiale.

 

L'oeuvre de Koechlin est abondante puisqu'elle compte plus de 200 numéros d'opus. Une large partie de ses compositions est toutefois restée à l'état de manuscrit. D'autres ont été perdues. Les découvertes sont donc assurées avec ce compositeur dont on reconnaît progressivement la valeur. Koechlin fut particulièrement attiré par la création, par la nature. Il y a chez lui une forme de romantisme de la nature qui adopte un langage proche de celui de Debussy, une forme d'impressionnisme fabuleux. "En mer la nuit", "la Forêt" (1896-1907), "le Printemps, l'Hiver, l'Été" (1908-1916), "l'Automne" (1896-1907), "Vers la voûte étoilée" (1933) illustrent bien sa mystique de la nature qui se conjugue à une perception aigu du temps - ce temps qui n'est pas extérieur aux êtres comme l'imaginent les Occidentaux.

 

Koechlin auquel on pense souvent comme à un vieux sage barbu - le compositeur est mort à l'âge de 83 ans le 31 décembre 1950 à Canadel dans le Var - considérait la vie comme un voyage. Son oeuvre la plus importante, à la fois du point de vue de la densité des matériaux mis en jeu, de leur richesse, de leur originalité est le "Livre de la jungle", poème symphonique comprenant "la Loi de lajungle" opus 175 (1934), les "Bandar-Log" opus 176 (1939-1940), "la Méditation de Purun Baghat" opus 159 (1936) et "la Course de printemps" opus 95 (1911-1927).

 

Autre cycle très important composé d'après un récit de voyage de Pierre Loti, "Les Heures persanes" (1913) qu'il orchestre en 1921. Ses talents d'orchestrateur étaient connus déjà à Polytechnique où il instrumenta la première Ballade de Chopin. Pour Debussy, il prit soin d'orchestrer le ballet "Khamma" et pour Fauré la suite "Pelléas et Mélissande".

 

Les "Heures persanes" sont découpées en moments, en étapes. Le temps du voyage est sans doute la plus profonde réalité orientale que Koechlin - après Pierre Loti - ait intégrée à son oeuvre. «Qui veut venir avec moi voir à Ispahan la saison des roses, prenne son parti de cheminer lentement à mes côtés, par étape, ainsi qu'au moyen âge», écrivit Pierre Loti en tête de son récit. Son voyage en 1900 ne dure que deux mois. II le conduit de Buchir sur le Golfe persique aux plateaux iraniens après avoir traversé Chiraz. Puis il continue en direction d'Ispahan, se dirige vers Téhéran, traverse les monts Elbrouz pour atteindre la mer Caspienne.

 

Koechlin n'a pas visite la Perse. Mais il a connu l'Aigérie. Il ne lui serait pas difficile d'écrire de la musique franchement orientalisante. Il ne le fera pas. Ses "Heures persanes" demeurent un voyage imaginaire dans lequel on notera des touches orientalistes aussi exquises que fines et délicates. Les "Heures persanes" ne représentent-elles pas de petits poèmes semblables à ceux de poètes perses.

 

Le cycle du voyage de Koechlin dure deux jours si l'on suit attentivement soleil et lune qui jouent une dialectique particulièrement importante. Il y a trois clairs de lune (8, sur les terrasses; 14, sur les jardins et 16, sur la place déserte). Le milieu du cycle se situe au 10e moment - "Roses au soleil de midi" - puisque le voyage est destiné à voir la saison des roses et qu'il s'agit de la seule pièce où le soleil est au zénith.

 

Le temps est marqué dès la première pièce avec un piano que l'orchestration n'a pas fait disparaître - il s'est simplement intégré à l'ensembie des autres instruments. On le retrouve avec bonheur dans plusieurs autres moments, le 3e par exemple où il participe à la description de pas plutôt rapides d'une escalade, et le 14e (3e conte) où il participe à un très beau duo avec le vibraphone.

 

L'orchestration, qui a permis d'affiner les couleurs des "Heures", les a aussi transformées. Ce qui comptait avant tout était de faire ressentir la durée. Quels autres instruments que les cordes frottées - avec des tenues de notes plus longues que le piano - en avaient une meilleure possibilité? Et Koechlin utilise ici merveilleusement ces cordes, qu'il s'agisse des violons - et nous avons de superbes solos de violon dans le 4e, 5e, 14e et 15e moments par exemple - ou qu'il s'agisse des violoncelles et des contrebasses. Koechlin utilise aussi avec une technique très fine les vents, notamment la flute dont il était facile de lui attribuer des traits orientalisants. Ce qu'il fait entre autres dans le 2e moment. Dans cet ensemble assez homogene, les percussions participent à quelques touches d'éclat et soulignent le sens du merveilleux tel le vibraphone dans le 4e moment.

 

Ce qui est aussi oriental mals se remarque moins que d'exotiques lignes mélodiques, ce sont des procédés d'écriture harmonique, comme le passage de modes ou bien encore les répétitions de notes. Bien quele 16e moment n'ait vraiment que peu de choses à voir avec des danses derviches, par contre les arabesques très réussies du 12e moment sonnent terriblement modernes grâce à une architecture polytonale. L'Orient, au fond, ne nous montre-t-il pas le chemin? Ces "Heures" passent, nous les sentons passer, nous ressentons le temps. C'est sans doute le plus grand miracle de cette composition - qui n'est absolument pas monotone. Mais il taut "prendre" le temps...

 

© 1992 Frederik Reitz


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