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8.223531 - AUBERT: Orchestral Works
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Louis Aubert (1887 -1968)

Louis Aubert (1887-1968)

 

Alors que s'amorce une remise à l'honneur de ce véritable age d'or de la musique française que constitue le début du XXe siècle, l'oubli qui recouvre l'oeuvre de Louis Aubert * demeure une inexpliquable injustice; il doit être rangé en effet, au même titre que Charles Koechlin ou Florent Schmitt, parmi ces quelques "géants" dont la redécouverte devrait permettre d'apprécier dans une plus juste perspective l'évolution de la musique française au XXe siècle. De même que ses deux grands contemporains, Aubert compte au nombre des élèves de Fauré: la haute tenue de son oeuvre, d'une individualité marquée et aisément reconnaissable, atteste de la valeur d'un enseignement qui sut concilier l'acquisition d'un métier d'une imparable perfection avec l'épanouissement de la personnalité de chaque élève.

 

Aubert témoigna d'ailleurs de dons précoces qui firent crier au prodige. Il était né à Paramé, près de Saint-Malo, où il reçut très tôt l'enseignement de son père, musicien de talent. De passage à Saint-Malo, le pianiste Steiger décela les prédispositions extraordinaires de l'enfant, et le recommanda à Lavignac: bientôt élève au Conservatoire de Paris, Aubert y glanera, d'année en année, tous les lauriers. Il étudiera le piano avec Louis Diémer, l'harmonie avec Lavignac, la composition avec Fauré. Il poursuit parallèlement ses études classiques au Collège Sainte-Croix de Neuilly .Cette formation humaniste expliquera plus tard la sûreté des choix littéraires du musicien pour son importante production vocale. La carrière du compositeur s'ouvrira d'ailleurs sous le signe de la musique vocale: lui-même très doué en la matière, l'adolescenttient la partie de soprano-solo à la Madeleine et à la Trinité, et participe à ce titre à la création du Requiem de Fauré. Pianiste virtuose, excellant à rendre à vue les partitions orchestrales, Aubert sera plus tard choisi par Ravel pour créer les Valses Nobles et Sentimentales. Ayant adopté le Pays Basque pour seconde patrie, et très attiré par l'Espagne, Aubert fait preuve d'ailleurs avec Ravel d'indéniables affinités artistiques, alors même qu'une prédilection plus marquée pour les effets de fondu etde flou impressionnistes trahissent sa fascination pour Debussy. Un tempérament aristocratique porté vers un extrême raffinement harmonique et orchestral perce au travers de son premier chef d'oeuvre, La Forêt Bleue, conte lyrique transposant à la scène la féérie des légendes enfantines (1904). Cette page capitale du théâtre lyrique français connut d'abord un triomphe à Boston (1911) bien avant d'être montée à l'Opéra-Comique (1924). Le grand talent d'Aubert s'affirme dès lors dans une production confirmant d'abord son intérêt pour la voix: la Nuit Mauresque ou les Six Poèmes Arabes exploitent le genre de la mélodie avec orchestre avec une émotion raffinée et un sens de la couleur exotique comparables à la Shéhérazade ravélienne. Les trois grandes pièces maritimes intitulées Sillages (1911) comptent au nombre des sommets de la musique pour piano impressionniste: Aubert y sacrifie déjà, dans le second volet, au rythme sensuel de la habanera qui lui assurerait quelques années plus tard, à l'orchestre, son titre de gloire le plus durable. Saluée par un triomphe éclatant, la Habanera (1919), son coup d'essai dans le domaine du poème symphonique, devait être un coup de maître. Cette oeuvre qui fit le tour du monde lui vaudra une relative célébrité. La carrière du musicien est dès lors jalonnée de loin en loin de pages symphoniques de haute tenue dont témoigne ce premier disque compact. Ce grand artiste, dont la séduction physique répondait au raffinement aristocratique de sa musique, est mort dans un oubli relatif à Paris en 1968.

 

* Et dont témoigne une énigmatique autant que scandaleuse disparition du Dictionnaire Grove.

 

Offrande (1952)

 

Cette courte pièce symphonique est dédiée "à la mémoire des héros et de toute les victimes de la guerre". Elle utilise deux éléments: une sonnerie aux morts exposée aux trompettes, à laquelle répond une noble et poignante déploration des cordes. Cette mélodie prend toute sa dimension dans le déroulement d'une passacaille allant dans le sens d'un élargissement progressif. Le recueillement du cor anglais s'éclaire peu à peu vers un hymne radieux dont les inflexions modales concilient douceur et maiesté: la douleur cède graduellemet la place à un sentiment de reconnaissance pour ceux qui se sont sacrifiés et qui peuvent maintenant dormir dans la sérénité. La superposition de la fanfare au motif d'hymne fait naître une émotion à la fois profonde et apaisée. Les lignes sobres et raffinées, gravées dans rairain, possèdent la gravité noble des grandes inspirations fauréennes.

 

Cinéma. Tableaux Symphoniques (1956)

 

Cetle suite symphonique est tirée d'un ballet créé à l¡¦Opéra le 12 mars 1953. Chaque épisode de ce spectacle illustrait un moment de l¡¦histoire du film, depuis l¡¦Arroseur arrosé jusqu'aux derniers Chaplin, en passant par les westerns et les histoires de "vamps". Cette suite symphonique doit être mise en parallèle avec la Seven Stars Symphony de Charles Koechlin. Comme d'ordinaire, Aubert préfère suggérer avec subtilité l¡¦atmosphère de tel ou tel film que décrire ou peindre les situations correspondantes. Musique stylisée avec raffinement, où passent les échos d'une valse belle époque ou d'un saxophone très music-hall, au gré des besoins, et dont la richesse se passe fort bien de chorégraphie.

 

Dryade. Tableau Symphonique (1924)

 

Le tableau symphonique Dryade se ratlache à une veine païenne florissante au début du siècle. De ce regain d'intérêt pour l'antiquité et le paganisme témoignent en musique le Prélude à l'Après-Midi d'un Faune debussyste autant que Daphnis et Chloé de Ravel, il triomphe par ailleurs dans la peinture symboliste et chez certains écrivains (Pierre Louÿs). Dryade fut destiné initialement à accompagner un film de Murphy. L'argument est donné en en-tête de la partition. Il y est question d'une contrée maritime sauvage, où un dieu malfaisant métamorphosa les Faunes en arbres, qui gardèrent les Dryades prisonnières. Mais un jeune pâtre tire de sa flûte "des accents si doux et si passionnés qu'un cèdre s'entrouvre, laissant échapper sa captive". Poursuite amoureuse: mais la Dryade disparaît, reprise par l'arbre enchanté. "Dominant la rumeur confuse des eaux et de la forêt, la voix de la Dryade surgit, impérieuse et fascinante..." Acet appel, le berger se précipite du haut d'un promontoire "pour rejoindre dans l'éternité la nymphe qu'il aimait". Au débutde la partition, l'appel maléfique du dieu plane en accords ascendants (bois et cuivres) sur le frémissement des campagnes (trémolos des cordes graves). Le chant très expressif du berger (cor anglais) prend bientôt son essor sur le murmure des cordes en trémolo (altos et violons). Cette mélodie révèle plus loin toute la passion qu'elle gardait en réserve, d'abord aux cordes accompagnées par le trémolo des bois et des cors, puis dans une section dont la progression chromatique et exaltée est rehaussée par un dessin de tripies croches sinueux familier à l'auteur de la Habanera. La suite du morceau suit étroitement l'argument. Les gammes ascendantes (cordes) et les fusées d'accords (bois) se rapportant à la poursuite font un large usage du mode II. Le thème sinistre de la malédiction retentit une fois encore au début de la dernière partie, avant la montée vers les accords massifs qui accompagnent le berger vers son sacrifice. Et sur la campagne apaisée passe l'echo d'un chalumeau lointain...

 

Feuille d'Images (1932)

 

Initialement rédigées pour piano à quatre mains, ces cinq pièces proposent une incursion poétique dans l'univers émerveillé de l'enfance. On notera lmotion retenue et grave de Confidence, l'entrain de Chanson de Route et la poésie intense des Pays Lointains où perce encore la langueur exotique de la habanera, un rythme qui a décidément valeur de signature pour Louis Aubert.

 

Tombeau de Chateaubriand (1948)

 

Il n'est pas étonnant que la célébration du centenaire de la mort de Chateaubriand ait été pour Louis Aubert l'occasion d'élever un tombeau à son illustre compatriote: lcrivain était originaire de Saint-Malo, et son orgueilleuse sépulture se dresse, conformément à son voeu, en face de la mer, dans l'îlot du Grand-Bé, à proximité de sa ville natale. De fait, Louis Aubert a donné ici une fresque maritime puissamment évocatrice, sans doute l'une de ses seules oeuvres en rapport direct avec sa Bretagne d'origine. Ce poème symphonique constitue un exemple convaincant d'impressionnisme musical, apte à suggérer à la fois la majesté de l'océan et le rêve des horizons lointains célébres par l'auteur des Natchez. Malouin, bercé au bruit des vagues, Chateaubriand a laissé certaines des plus beiles "marines" de toute la littérature: le poème symphonique d'Aubert s'ouvre sur l'assaut de lames puissantes, dans le tumulte des gerbes d'écume retombant sur les rochers, rendues par le déferlement d'une fanfare aux syncopes tumultueuse. Mais ce spectacle grandiose resplendit sous le soleil, et l'apogée de ce motif s'éclaire bientôt aux cuivres d'accents d'une radieuse modalité. La grandeur du spectacle se reflète dans l'allure large de l'ensemble, dont le mouvement ne se hâte pas au-delà d'un "poco agitato" en fait assez modéré. Le matériel thématique dérive du motif de fanfare initial; son unité et le haut degré d'imbrication contrapuntique de ses éléments assurent une remarquable cohésion à l'ensemble. La progression s'articule autour de pauses laissant progressivement percer les accalmies qui prédominent dans la partie centrale du poème symphonique. Ici Aubert a recours à des motifs en ostinato de tripies croches, dont le déroulement symbolise le balancement monotone et immuable des fiots, à perte de vue. Porté par cette houle sonore, le rêve du poète semble appareiller pour de lointaines destinations, comme cette fanfare des cors en sourdine, qui se mêle plus loin à la gamme ascendante des bois, bientôt égrenée par les sonorités cristallines du célesta. Instants d'une rare magie, où la musique s'abîme dans la contemplation extatique d'edens lointains et inaccessibles (Ies paysages de Meschacébé?). Ce motif de gamme ascendante ramènera les fanfares du début, qui planent alors sur les fiots déchaînés dans le registre grave, et le poète est laissé à sa méditation grandiose devant l'océan immuable. L'âpre puissance recélée par les profondeurs océanes, autant que l'exotisme des rêves lointains, doivent beaucoup à l'utilisation de gammes et d'harmonies modales (notamment le mode ii de Messiaen) et au rôle important de l'intervalle de quinte augmentée. Ce poème symphonique propose ainsi une traduction sonore magistrale de l'art de Chateaubriand.

 

© 1994 Michel Fleury


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