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8.225234 - FANELLI, E.: Symphonic Pictures / BOURGAULT-DUCOUDRAY, L.: Rhapsodie cambodgienne (Slovak Radio Symphony, Adriano)
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Ernest Fanelli (1860-1917)

Tableaux symphoniques

Ernest Fanelli naquit à Paris le 29 juin 1860. Son père était employé de banque et sa famille, originaire de Bologne, avait émigré en France. Ses études au Conservatoire de Paris furent brutalement interrompues lorsqu’il fut renvoyé pour avoir refusé d’assister aux cours d’un professeur particulièrement odieux. Après avoir gagné sa vie en jouant des timbales dans de petits orchestres, il fut réintégré et suivit les cours de composition de Léo Delibes, jusqu’à ce que le manque d’argent l’oblige à y renoncer ; il dut alors subvenir à ses besoins en travaillant comme percussionniste ou pianiste. De fait, Fanelli était un autodidacte, étudiant à partir de partitions empruntées à des bibliothèques. Passée la vingtaine, il avait déjà commencé à composer.

En 1912, le compositeur et chef d’orchestre Gabriel Pierné (1863-1937) remarqua Fanelli, qui était percussionniste dans son Orchestre Colonne et qui le supplia de lui donner du travail comme copiste. Pour lui montrer ce dont il était capable, il lui soumit un manuscrit qui en plus d’être très bien calligraphié révélait des pages fascinantes inconnues de Pierné. Fanelli reconnut avec modestie qu’il les avait composées vingt-neuf ans auparavant. Pierné étudia le manuscrit et déclara avec enthousiasme qu’il "contenait tous les principes et tous les procédés de la musique moderne tels que les grands maîtres actuels les utilisent". Il remarqua également que l’année où ce morceau avait été écrit, lui-même avait gagné le Prix de Rome, mais qu’à l’époque "notre art était complètement différent de celui de Fanelli... La musique russe était inconnue, Wagner n’était pas encore reconnu et on ne prit Debussy au sérieux qu’en 1890. C’est ainsi qu’un homme avait avec son talent prophétisé toute notre époque". Pierné écrivit aussi un article passionné sur Fanelli dans la revue Musica, après avoir proposé de jouer son œuvre avec son orchestre ; l’événement eut lieu le 17 mars 1912. Quelques semaines plus tard Musical America publia certaines des déclarations de Pierné avec un compte-rendu enthousiaste de cette mémorable soirée et le Musical Times ajouta ses propres louanges dans un article de Michel-Dimitri Calvocoressi. Telle fut la célèbre création de Thèbes, première partie des Tableaux Symphoniques d’après le Roman de la Momie (1882-83 et 1886), présentée ici dans son intégralité. Aujourd’hui, après plus de dix ans de recherches mouvementées, la réalisation de cet enregistrement s’est avérée possible. La houleuse création du Sacre du Printemps de Stravinsky (1913) eut lieu un an plus tard, bel exemple du dynamisme de la vie musicale parisienne.

Par la suite, Pierné interpréta d’autres œuvres de son protégé en concert, dont Fête dans le palais du Pharaon et le deuxième des Tableaux Symphoniques le 23 février 1913 et ses Impressions pastorales, suite symphonique de 1890 comportant vingt-deux mouvements brefs le 30 mai 1913. Après cela, le nom de Fanelli sombra dans l’oubli et les détails biographiques le concernant semblent avoir connu le même sort. Dans la Revue Musicale d’avril 1912, Jules Ecorcheville demande déjà si Fanelli finira par refaire surface et montrer autant d’audace qu’avec ses Tableaux. Dans sa dernière œuvre, un Quatuor à cordes apparemment grotesque et poignant intitulé L’Ane, on devine un compositeur déçu et amer, un homme dont la seule préoccupation était de pouvoir nourrir sa famille. Fanelli est mentionné dans les écrits de Maurice Ravel et de Claude Debussy. En parlant de Fanelli, Ravel osa même dire de Debussy, "maintenant nous savons d’où vient son impressionnisme". Debussy, quant à lui, compare le cas de Fanelli à celui d’Edgar Allan Poe, qui devint célèbre du jour au lendemain en gagnant un concours grâce à sa belle calligraphie. Il le classifie comme "un compositeur doué d’un sens aigu de l’ornementation musicale, entraîné par un besoin de description si extrême qu’il en perd tout sens de l’orientation". Enfin, Ezra Pound se joint aux défenseurs de Fanelli : d’après une liste d’œuvres qu’il ajoute à son article, nous apprenons que Fanelli avait écrit d’autres pièces orchestrales, dont les Humoresques, L’Effroi du Soleil et une Suite Rabelaisienne dont le modernisme grotesque aurait apparemment fait pâlir Berlioz. Pound nous apprend qu’un soir, Fanelli était au piano d’un restaurant d’Ermenonville. Debussy, qui était présent, sortit dès qu’il entendit ces harmonies modernes. N’oublions pas que le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, prototype de l’impressionnisme musical, fut écrit dix ans après les Tableaux de Fanelli. Debussy vécut jusqu’en 1918, autrement dit il n’eut à s’inquiéter de Fanelli que pendant six ans et quand la Première Guerre Mondiale éclata, Fanelli était déjà oublié, car il semble que même Pierné cessa de s’intéresser à lui. La vérité est plus tragique : après 1894, Fanelli ne composa plus une seule note, comme pour éviter de passer pour un ancien membre de l’avant-garde, dépassé et même dangereux.

L’auteur du présent article est bien sûr toujours en train de se battre pour Fanelli et de rechercher ses manuscrits depuis qu’il a appris que la première partie des Tableaux Symphoniques était son seul morceau orchestral publié. C’est par hasard qu’il a retrouvé la deuxième partie il y a dix ans dans la bibliothèque de Radio France. L’inclusion de l’œuvre d’un autre compositeur sur cet enregistrement était nécessaire pour une question de timing, mais l’ajout de la trop rare Rapsodie cambodgienne de Louis-Albert Bourgault-Ducoudray rend ce disque encore plus intéressant.

Les Tableaux Symphoniques valent vraiment la peine d’être redécouverts et mériteraient d’occuper une place importante dans l’histoire de la musique française car ils annoncent la direction qu’elle allait prendre au cours des cinquante années suivantes, avec des qualités particulières notamment dans leur langage harmonique et instrumental. Jean d’Udine, qui écrivit un article détaillé sur les Tableaux, les trouvait extraor-dinairement modernes. Les trouvant même plus avancés que des morceaux de Debussy ou de Ravel, il reconnaissait que sans avoir écrit un chef-d’œuvre, Fanelli était génial à sa manière, d’autant plus qu’il avait composé ses Tableaux à vingt-trois ans.

Le Roman de la Momie de Théophile Gautier fut publié en feuilleton en 1857 et constitue un exemple typique de la tendance orientaliste de l’époque. Cette mode égyptienne connut un nouvel élan après la campagne de 1798-99 de Napoléon en Egypte et grâce aux découvertes de l’archéologue Jean-François Champollion (1790-1832). L’œuvre de Gautier regorge de longues descriptions reléguant l’intrigue au second plan.

Fanelli, qui dédia la deuxième partie des Tableaux à la fille de Gautier, Judith, dont la mère était la contralto Ernesta Grisi, sœur de la célèbre ballerine Carlotta Grisi, cite dans son manuscrit des extraits du livre de Gautier avant chaque section et le fait qu’il se limite aux quatre premiers chapitres du roman donne à penser qu’il comptait continuer à le mettre en musique. Ces citations sont soigneusement sélectionnées et transformées d’une manière très personnelle, faisant de l’ensemble bien plus qu’un exemple de musique à programme romantique ou post-romantique.

Le premier Tableau séduisait particulièrement Ravel avec son atmosphère étouffante, évoquant un jour de canicule dans les rues de Thèbes où le silence est interrompu par les cris des vautours. Dans le deuxième Tableau, nous sommes transportés sur les rives du Nil, où l’on se prépare à accueillir le pharaon victorieux. La triomphante procession de Ramsès, dans le troisième tableau, est la partie la plus importante et remarquable de la suite, stupéfiante anticipation des Images de Debussy et de Pini della via Appia de Respighi. Le pharaon est de retour dans son palais et dans les trois Tableaux suivants diverses festivités décadentes sont données en son honneur. Dans le quatrième Tableau, Ramsès est massé par ses esclaves et diverti par des jongleuses nues. Dans le cinquième Tableau, un groupe de bouffons grotesques se joint à la fête et la musique est digne de Bartók ou Stravinsky. La foule déclenche les festivités avec des hymnes de victoire. Le divertissement audacieusement avant-gardiste du dernier Tableau laisse Ramsès indifférent.

En plus de cellules musicales qui fonctionnent comme motifs ou comme dessins d’accompagnement, on retrouve deux thèmes récurrents, associés aux deux personnages principaux, la jeune Tahoser et Ramsès, mais ils ne sont pas systématiquement utilisés comme leitmotivs. Le thème de danse central du Tableau n° 4 devient le thème du Tableau n° 5 au moyen d’une inversion et les bonds des jongleuses sont repris à la fin du cinquième Tableau sous des formes différentes. La marche du pharaon du Tableau n° 3 reparaît pendant l’orgie du dernier Tableau. En 1883, Fanelli utilisait déjà des procédés et des effets qui allaient devenir les signes distinctifs des Impressionnistes. On trouve dans les Tableaux Symphoniques la polytonalité, les rythmes irréguliers, la libre ornementation et bien d’autres éléments qui font sans doute de cette œuvre le premier exemple de l’histoire de la musique française dont le son et la couleur instrumentale deviennent les principaux moyens d’expression musicale et dans lequel un compositeur ose transposer des impressions purement personnelles et sensorielles, se détachant de la musique pure et de l’illustration sonore romantique.

Dans l’édition de 1954 du Grove’s Dictionary of Music and Musicians, nous apprenons que Fanelli mourut à Paris le 24 novembre 1917 et qu’il avait également étudié avec Charles-Valentin Alkan. Apparemment, on sait peu de choses de plus de Fanelli, que les Français font figurer sur leur liste de compositeurs maudits. On peut également trouver une notice nécrologique à son sujet dans un numéro de 1918 du The Monthly Musical Record, où il est dit que "des informations abusives ont circulé à propos d’un génie méconnu, etc., mais que sa musique était tout simplement sincère et expressive et qu’elle fut vite oubliée". Par une coïncidence étrange, le compositeur français Olivier Gavignaud (né en 1970) et la librettiste Cathy Jacob ont récemment écrit une "comédie en musique" pour solistes, chœur et orchestre intitulée Le Roman de la Momie à partir du livre méconnu de Gautier, œuvre séduisante également enregistrée et conçue à usage pédagogique pour être interprétée dans un cadre scolaire. C’est donc bel et bien le retour de la momie de Gautier.

Louis-Albert Bourgault-Ducoudray naquit à Nantes le 2 février 1840. Il mourut à Vernouillet, près de Paris, le 14 juillet 1910. Son père, qui était un armateur et expert en coquillages très cultivé, voulait que son fils fasse son droit. Mais à dix-neuf ans, après le baccalauréat, Louis-Albert décida de devenir compositeur, ayant déjà entrepris en parallèle des études de musique au Conservatoire de Nantes. En 1862, il remporta le Prix de Rome et c’est en Italie qu’il découvrit la musique de Palestrina et apprit à aimer la musique populaire, intérêt qui s’étendit plus tard à la musique folklorique de nombreuses cultures différentes. De fait, il fut le premier musicien à présenter l’exotisme au public français, à la fois dans le domaine populaire et dans le domaine classique, et notamment la musique russe, alors fort méconnue. C’est à Bourgault-Ducoudray que l’on doit la création parisienne du poème symphonique de Balakirev Tamara (1881). Il recueillit et publia également des pages populaires bretonnes ; en effet, il était devenu un fervent patriote breton et s’était même lancé dans la politique. En 1878, il fut nommé professeur d’histoire de la musique au Conservatoire de Paris, poste idéal pour la mise en pratique de ses vastes connaissances musicales. Ses propres compositions s’inspirent manifestement de plusieurs styles de musique populaire. Les deux opéras Tamara (1890) et Myrdhin (1905), se déroulant respectivement à Baku et en Bretagne, peuvent être considérés comme ses chefs-d’œuvre, et tous deux traitent de la lutte entre le paganisme et la chrétienté. En plus d’un magnifique Stabat Mater (1874) en hommage à Palestrina, il écrivit également des cantates dramatiques célébrant des personnalités historiques comme Vasco de Gama et Anne de Bretagne, ainsi que des héros français moins connus, et ses œuvres orchestrales moins nombreuses comprennent une Symphonie (1861), une Symphonie religieuse (1868) avec chœur et les poèmes symphoniques Carnaval d’Athènes, Danse égyptienne, L’enterrement d’Ophélie, Le fils de Saül et la Rapsodie cambodgienne. Sa musique de chambre inclut de nombreuses œuvres pour le piano et une quantité considérable de mélodies et de cycles de mélodies s’appuyant sur le folklore arménien, celte, grec, anglais, écossais et bien sûr breton. Bourgault-Ducoudray écrivit aussi beaucoup sur des sujets musicaux inspirés par ses divers voyages.

La Rapsodie cambodgienne, écrite en 1882, porte le sous-titre Khnénh Préavossa (La Fête de l’Eau). Dans la première partie, le dieu de la terre, Préa Thorni, s’adresse au dieu de l’eau, Préa Congkéar, l’implorant de lui céder son sceptre afin de rétablir la fertilité des terres. C’est seulement à cause des suppliques des habitants victimes des inondations que Congkéar accepte enfin de se retirer. Dans la deuxième partie, les Cambodgiens célèbrent cet événement par une pittoresque célébration religieuse. La rapsodie orientale de Bourgault-Ducoudray est merveilleusement orchestrée. Bien qu’elle ne soit pas aussi impressionnante et avant-gardiste que les pages de Fanelli, elle contient de véritables thèmes musicaux cambodgiens, mais rappelle également la technique de ses chers Balakirev et Rimski-Korsakov, dont il avait promu les œuvres.

Adriano

Version française : David Ylla-Somers


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