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8.550847 - TCHAIKOVSKY: String Quartets, Vol. 1
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Pyotr Ilyitch Tchaiïkovski (1840–1893): Quatuors à cordes, volume i

 

“Je suis russe, russe, russe jusqu’à la moelle des os!”

Comme la plupart des compositeurs russes du XIXe siècle, Tchaiïkovski ne se consacra pleinement à la musique que tardivement. Cet “enfant de verre”, deuxeième fils d’un ingénieur minier infiniment sentimental et d’une mère adorée d’autant plus idéalisée qu’elle avait succombé au choléra en pleine jeunesse, avait de bonne heure montré une attirance immodérée pour la musique. Né le 7 mai 1840, Pyotr Ilyich était doué d’une sensibilité extrême, d’une timidité quasi-maladive et d’un amour de toute chose russe. Si son éeducation musicale se nourrit surtout de sa passion débordante d’imagination aidée de quelques classes de piano, sa formation générale fut approfondie, d’abord dans la demeure familiale avec Fanny Durbach, sa gouvernante suisse bien-aimée, puis à partir de dix ans à l’Ecole de Jurisprudence de Saint-Pétersbourg. D’une aptitude linguistique peu commune (il parlait à Berlioz en français, à Dvořá en tchèque, tout en sachant aussi bien l’anglais que l’allemand), Tchaiïkovski posseédait une plume pittoresque pleine de verve comme en témoignent les nombreuses lettres qui ont été préservées. Il sortit treizième de sa promotion et entra immédiatement au Ministère de la Justice à dix-neuf ans.

Epris de nature et de pureté, ce grand fumeur de cigarettes aux aspirations métaphysiques, cet idéaliste romantique en proie àdes périodes de dépression et de doute commença à fréquenter les cours de la Socieété musicale russe en 1861 devenue un an plus tard sous la houlette d’Anton Rubinstein le Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Renonçant à une vie mondaine de dandy, il démissionna de son poste au Ministère de la Justice pour se consacrer entièrement à son ambition musicale. Il sortit du Conservatoire avec une médaille d’argent en 1865. L’année suivante, il partait pour Moscou, appelé à intégrer le corps professoral du Conservatoire nouvellement formé avec à sa tête le frère d’Anton, Nicolas Rubinstein. Professeur par nécessité, consciencieux par honnêteté, le chaleureux et timide Tchïkovski se trouva un cercle d&’amis intimes prêts à l’encourager dans son entreprise de compositeur. Naquirent alors la Première symphonie “Rêves d’hiver”, un opéra Le Voïévode qui fut un échec et dont il détruisit le manuscrit, un nouvel opéra Ondine, l’ouverture Roméo et Juliette.

Aux alentours de 1870 nous rapporte son collège et ami Nikolay Kashkin, “Tchaìkovski lisait les partitions d’orchestre sans véritable aisance. En fait, il préférait aborder la littérature symphonique à travers les transcriptions pour piano quatre mains […] A cette époque, il ne connaissait guère la musique de chambre, en particulier les quatuours à cordes et ne parvint à dominer ce genre qu’avec l’ennuyait au point qu’il ne supportait que difficilement les derniers quatuors de Beethoven. A propos de quoi, il confessa un jour qui’il était pratiquement tombé de sa chaise, un sommeil profond s’éetant emparé de lui durant le grand Quatuour en la mineur de Beethoven.” (N. Kashkin, Vospominaniya o P.I. Chaykovskom, 1896) Le début de l’année 1871 s’annonçait bien mal. Avec l’échec de Voïévode, le refus d’Ondine au comité de lecture des Theéâtres impériaux, la première audition de Roméo et Juliette passée inaperçue, le compositeur devait s’échiner de droite à gauche, de cours au Conservatoire en leçons particulières, pour tenter de subsister. Adoptant l’idée de Nicolas Rubinstein, Tchaïkovski se résolut à donner un concert de ses œuvres, une audition de musique de chambre plus en rapport avec ses moyens. Il lui fallait pouvoir présenter une œuvre nouvelle; un quatuor à cordes ferait parfaitement l’affaire puisqu’il pouvait espérer ses collègues du conservatoire comme interprètes, le violoniste Ferdinand Laub et le jeune violoncelliste Wilherm Fitzenhagen pour les plus connus. On ignore quand il se mit véritablement à composer son Quatuor n° l en ré mineur, pas avant le 15 février semble-t-il alors que le concert eut lieu le 28 mars 1871. En moins de six semaines, il produisit une partition admirable de fraîcheur et d’ingéniosité.

Illustrant un métier consommé, ce premier grand quatuor écrit par un compositeur russe ne fut précédé que de quelques essais dans le genre (1863–65). Dédié à un ami botaniste et librettiste amateur, Serge Rachinsky, il fut reçu avec un enthousiasme tel par le public et la critique que Tchaïkovski reprit confiance en son talent de compositeur. Moderato e sempliceAllegro giusto, cet allegro de sonate d’inspiration toute schubertienne constitue un premier mouvement solide dévoilant de slaves effusions alliées aux aspirations formelles classiques. Joué avec sourdine, l’Andante cantabile en si bémol majeur qui fit pleurer Tolstoï, connut une notoriété presque immédiate. Tchaïkovski parvint à mêler adroitement la technique musicale savante au matériau folklorique, exploitant une mélodie “Vania était assis sur le divan et fumait sa pipe” qu’il avait harmonisée deux ans plus tôt pour ses Cinquante chants populaires. Le Scherzo: Allegro non tanto en ré mineur exploite les rythmes syncopés du premier mouvement, tandis que le Finale: Allegro giusto en ré majjeur dévoile une atmosphère festive de village russe dans une vaste coupe sonate traitée avec originalité.

Aprè les succès de sa Symphonie n° 2, la commande de la musique de scène de Fille de Neige, Tchaïkovski décida d’aller passer des vacances à l’étranger. A l’été 1873, il se rendit donc en Allemagne, en Suisse, en Italie, à Paris et rentra épuisé en Russie. Ce n’est qu’à Oussovo qu’il put enfin se reposer: “Je me trouvais enfin seul, vraiment seul dans une merveilleuse oasis de steppes […] dans un état d’exaltation, d’extase ininterrompue, de béatitude. […] Sans le moindre effort, et coome secondé par une puissance surnaturelle, j’ai composé toute la première ébauche de La Tempête.” Le poème symphonique une fois achevé et accueilli avec enthousiasme en décembre 1873, Tchaïkovski s’attela à son Quatuor n° 2 en fa majeur: “Je l’ai toujours considéré comme l’une de mes plus belles partitions. Aucune n’a été écrite aussi aisément, aussi spontanément. J’ai composé ce quatuor d’une haleine pour ainsi dire…” Dédiée au Grand-Duc Constantin, admirateur du compositeur et membre de la famille impériale, cette page établit un compromis pas toujours heureux entre les moments de confession intime du meilleur Tchaïkovski et les conciliations faites à ce genre abstrait par excellence.

Le premier mouvement en deux volets s’ouvre par un Adagio placé sous le signe des Dissonances de Mozart. A cette page, d’une audace et d’une tension remarquables dans le contexte musical de l’époque, fait suite un Moderato assai puisé aux racines folkloriques enrichies de chromatismes vigoureux. Le Scherzo, un Allegro giusto en ré bémol majeur reprend l’alternance binaire/ternaire et le degré du second mouvement du Quatuor n° 1 mais sous une forme plus âpre qui encadre une valse en guise de trio. S’ensuit un Andante ma non tanto en fa mineur, le pôle gravitationnel de l’œuvre et un des plus beaux mouvements lents de Tchaïkovski. Exploitant le principe de la variation, cette page lyrique et tendre est élaborée en trois sections, une première partie tonalement stable exposant les éléments thématiques d’un calme touchant au tragique, une deuxième dévoilant des variations d’une émotions à fleur de peau et une troisième consistant en la reprise angoissée de la premieère. Une ample coda annonce le dénouement poignant du finale de la Pathétique. D’une joie convenue, le Finale, un Allegro con moto retrouve la tonalité de fa majeur et un traitement parfois académique de la forme rondo-sonate.

A partir de l’automne 1873, Tchaïkovski connut des périodes dépressives de plus en plus intenses et rapprochées. Il se sentait profondément seul malgré le cercle d’amis qui l’entouraient. Le Deuxième Quatuor offre un miroir musical à la dichotomie émotionnelle de celui qui allait devenir la voix de l’âme russe.


Isabelle Battioni


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