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8.550984 - HOLMES, A.: Orchestral Works
French 

“Comme les enfants, les femmes ne connaissent pas d’obstacles ; et leur volonté brise tout. Mademoiselle Holmès est bien femme, c’est “outrancière”. Avec son… outrance quelque peu misogyne, le jugement de Saint-Saëns dans Harmonie et Mélodie traduit bien la stupéfaction admirative de son époque pour cette femme qui parvint, grâce à son talent, mais aussi à sa volonté, à faire reconnaître que le mot “compositeur” avait aussi un féminin.

August Holmès naquit le 18 décembre 1847 dans une famille anglo-irlandaise établie en France. Elle eut pour parrain Alfred de Vigny, familier du ménage qui, selon certains, serait le véritable père de la fillette. Les fées se montrèrent rarement aussi généreuses : Augusta était belle, supérieurement intelligente, elle peignait avec talent, écrivait bien et, par dessus tout, elle manifesta très tôt d’exceptionnelles dispositions pour la musique. Remarquable pianistique, elle possédait (et conserva) une voix d’une couleur et d’une tessiture extraordinaires. L’un ou l’autre de ses dons lui eussent assuré une carrière triomphale mais c’est un troisième, alors infiniment plus périlleux pour une femme, qu’elle choisit de cultiver : dédaignant d’interpréter l’œuvre des autres, elle se consacra entièrement à la sienne.

La voie Conservatoire étant fermée au “sexe faible”, elle étudia auprès de Klosé, soumit ses premières compositions à son ami Franz Liszt, qui la conseilla, puis à Wagner, qu’elle défendait en France et qui ne lui ménagea pas non plus ses encouragements. Elle se perfectionna enfin auprès de César Franck et devint l’égérie de la “bande” du 95 boulevard Saint-Michel. Ses talents, et aussi sa beauté flamboyante firent des ravages : elle troubla Vincent d’Indy, Saint-Saëns (l’hypocrite !) la demanda plusieurs fois, mais toujours vainement, en mariage et ce sont les tendres sentiments que Franck lui porta qui furent à l’origine du fameux Quintette.

Augusta Holmès aurait pu contourner les obstacles qui s’opposaient alors à la carrière d’une compositrice en se limitant, comme d’autres, à des “ouvrages de dame” : petites pièces de salon ou gracieuses romances. Certes, Augusta écrivit quelques cent cinquante mélodies, mais elle obéissait en cela tout autant à ses penchants littéraires (elle n’eut guère d’autre librettiste qu’elle-même) qu’au goût de son temps pour ce genre musical. Et, surtout, elle choisit de s’attaquer aux “grandes formes” : poèmes symphoniques, oratorios ou symphonies avec chœur, et, bien sûr, au drame lyrique. La Montagne Noire, donnée à l’Opéra de Paris en 1895 obtint un vif succès auprès du public mais fut démoli par une critique qui affirmait directement : “Nous ne souhaitons pas ouvrir les portes de nos théâtres et de nos opéras à des femmes auteurs”. La nomenklatura musicale du moment ne pouvait pardonner à Augusta Holmès d’avoir été choisie pour composer l’œuvre gigantesque qui marqua le premier centenaire de la Révolution Française, cette Ode Triomphale qui n’exigeait pas moins de mille deux cents exécutants et que quinze mille Parisiens applaudirent au Palais de l’Industrie, lors des célébrations de 1889.

Les dieux et les hommes sont jaloux. Les premiers tranchèrent la vie d’Augusta Holmès le 28 janvier 1903. Elle venait d’avoir cinquante-cinq ans. Les seconds s’empressèrent d’oublier ce météore dérangeant. Nous commençons, aujourd’hui seulement, à lui rendre la place qui lui revient dans la musique française de la fin du XIXe siècle et dont on constatera, ici, qu’elle est loin de s’avérer mineure.

Enfin, bien qu’il s’agisse ici de musique, on ne peut passer sous silence la trace que la filleule d’Alfred de Vigny laissa dans les autres arts. Compagne de Catulle Mendès (dont elle eut cinq enfants), hôtesse du “Parnasse contemporain”, Augusta Holmès fut l’amie d’Henri Regnault, de Stéphane Mallarmé, de Villiers de l’Isle Adam, de Mistral, de Rodin et de Renoir, de Pierre Loti, de Léon Daudet, de George Moore. Henri Barbusse épousa l’une de ses filles. Charles Cros, qu’elle rencontra souvent chez Nina de Villars, doit être doublement heureux de ce nouvel enrichissement de la discographie.

Les pièces enregistrées ici constituent une anthologie très représentative de l’œuvre pour orchestre de Augusta Holmès, à l’exception, toutefois, de l’Ouverture pour une Comédie. En fait, celle-ci pose des problèmes de datation et de destination qui n’ont pas été résolus ; c’est, au demeurant la seule (et l’une des très rares œuvres d’Augusta Holmès) qui n’ait pas été éditée. Il existe cependant, à l’état de manuscrit, une partition d’orchestre et, surtout, la copie des parties séparées, ce qui indique presque certainement que l’œuvre fut programmée. Pour ajouter au mystère, une mention autographe, mais laconique d’Augusta stipule qu’il s’agit d’une “œuvre de jeunesse”. Si on la prend au pie de la lettre, cette affirmation est contredite par la complexité, sinon par l’habileté de la partition. Selon toute vraisemblance, Augusta entendait par “œuvres de jeunesse” celles qu’elle avait composées avant qu’elle ne commence à recevoir, vers 1876, les conseils de César Franck. L’Ouverture pour une Comédie appartiendrait alors à la période 1871-1875 au cours de laquelle sa formation, sérieuse, mais limitée, n’était pas encore à la mesure ses ambitions et de ses audaces. A propos d’une autre œuvre de cette époque, Astarté, Liszt n’écrivait-il pas à son amie, avec beaucoup d’affection, mais aussi d’ironie : “En comparaison avec votre Astarté, les œuvres des compositeurs les plus osés ne sont que bagatelles de pensionnats de jeunes demoiselles”. Il est possible, enfin, que cette partition fût destinée, comme son opéra Héro et Léandre, au théâtre du Châtelet où l’on tentait alors une expérience d’“opéra populaire”. L’initiative, tout aussi généreuse qu’imprudente, fit faillite et les œuvres d’Augusta Holmès qui y avaient été reçues, ne furent jamais données.

On revient en terrain plus connu avec les quatre autres œuvres enregistrées ici, composées au cours des années 1880 et qui connuret un très gand succès. Elles sont, répétons-le tout à fait caractéristiques du style, ou plutôt des deux styles d’Augusta Holmès : l’un tout d’énergie et d’héroïsme, l’autre lyrique, tendre et sensuel. On retrouve ces deux composantes dans Andromède, qui porte la date de 1883, mais qui ne fut édité qu’en 1902, après que Colonne l’ait fait triomphé à ses concerts en 1900. Signe de la goire dont joussait alors Augusta, Edmond Missa, Grand Prix de Rome 1881, ne jugea pas indigne de lui d’en effectuer la transcription pour piano à quatre mains…On constatera aussie que, contrairement à une idée reçue, l’écriture et l’orchestration d’Augusta se situent bien plus dans la tradition de Liszt de Franck que dans l’imitation de Richard Wagner.

La Nuit et l’Amour illustre également la dualité des sentiments préféres d’Augusta. Il fait en effet partie d’une grande “ode-symphonie pour chœurs et orchestre avec récit en vers”, Ludus pro Patria. Inspirée par le tableau éponyme de Puvis de Chavannes (aujourd’hui au Metropolitan Museum de New York), l’œuvre, composée en 1888, se proposait de célébrer “les étendards sublimes, teints de l’azur du ciel, de la neige des cimes et du sang vermeil des héros”. La Nuit et l’Amour, “andante amoroso”, en constitue le deuxième mouvement et le texte (comme toujours écrit par Augusta Holmès) rappelle que les héros eux-mêmes ont un maître :

Amour ! Verbe divin ! Générateur des mondes.
Amour ! Instigateur des extases fécondes !
Amour ! O vainqueur des vainqueur !

Créé le 4 juin 1888 avec, comme récitant, le fameux récitant Mounet-Sully, l’œuvre obtint un tel succès qu’il fallut en organiser une nouvelle exécution la semaine suivante. On en joua très fréquemment plusieurs extraits (dont La Nuit et l’Amour) et l’on en édita de multiples arrangements : le phonographe encore balbutiant, la transcription apportait à l’éditeur et au compositeur un public nombreux…et un marché fructueux.

Quelles qu’en fussent les qualités musicales - et littéraires - de l’œuvre, l’entousiasme soulevé par Ludus pro Patria s’expliquait aussi par le climat patriotique des premières décennies de la Ille République, compensation inévitable de la défaite de 1871. Augusta Holmès se montra toujours extrêmement sensible au climat politique en France et dans le monde. Les deux poèmes symphonique Irlande (1882) et Pologne (1883), en portent le témoignage. Dans l’un comme dans l’autre, elle traduit les cris de colère des peuples opprimés, la nostalgie du “vieux pays” d’avant la conquête étrangère, l’espoir ardent de l’indépendance enfin retrouvée. En ce qui concerne Pologne, on rappellera que, contrairement aux espérances formées en Europe, l’avènement d’Alexandre III, en 1881, ne se traduisit par aucune amélioration du sort des Polonais, soumis à l’impitoyable politique d’assimilation de Pobedonostsev. Augusta Holmès puisa, ici aussi, son inspiration dans un tableau, celui de Tony Robert Fleury, Les Massacres de Varsovie. Pologne fut créé en 1883 à Angers. Immédiatement repris à Paris par Pasdeloup, il y connut un succès constant.

C’est, bien sûr, aux convulsions de l’histoire de ce pays, que fait également allusion Irlande. L’élection de soixante parlementaires favorables à l’autonomie interne (le Home Rule), les démélés de leur leader Parnell avec l’hésitant Premier Ministre Gladstone, l’opposition obstinée de la Chambre des Lords à toute réforme avaient déclenché une nouvelle série de troubles et d’attentats. Augusta Holmès, dont Cosima Wagner avait surnommé le père : “le vieux fenian” et qui revendiquait fièrement ses origines irlandaises, ne pouvait s’y montrer que doublement sensible. De là, ce poème symphonique, l’une de ses plus belles réussites, composé en 1882 et créé par Colonne au mois de novembre de la même année. Irlande reste jusqu’à présent, avec sa célèbre mélodie Trois anges sont venus ce soir, lœuvre la plus connue (ou, dirions-nous, la moins méconnue) d’Augusta Holmès. Elle demeura longtemps, même après la mort de la compositrice, un classique des “concets du dimanche”.

© 1993 Gérard Gefen


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