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8.553003 - RACHMANINOV: Piano Sonatas Nos. 1 and 2
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Serge Rachmaninov (1873–1943)
Sonate no 1 en ré mineur, op. 28
Sonate no 2 en si bémol mineur, op. 36 (Version originale)

 

“Qu’est-ce que la musique? Comment la défimir? La musique est une calme nuit au clair de lune, un bruissement de feuillage en été. La musique est un lointain carillon au crépuscule! La musique vient droit au coeur et ne parle qu’au coeur; elle est Amour! La soeur de la Musique est la Poésie, et sa mère est le Chagrin”, écrivait Serge Rachmaninov à Walter E. Koons en 1932. Cette profession de foi résume à merveille la vision qu’avait le maître russe de son art.

Issu d’un milieu très aisé, Serge Rachmaninov vit le jour le 2 avril 1873, dans la propriété familiale d’Oneg près de Novgorod. Toutes les conditions étaient réunies pour que le petit “Sérioja” connût une enfance heureuse, n’avaient été les dissensions qui apparurent bientôt entre ses parents - elles allaient aboutir à leur séparation en 1882. Par ailleurs les affaires du père, Vassili, se dégradèrent rapidement et il dut vendre ses biens pour s’installer dans un minuscule appartement à St Pétersbourg. De 1882 à 1885, le jeune musicien fut inscrit au Conservatoire du lieu mais, perturbé par le contexte familial, il ne fit guère preuve d’assiduité aux cours...

Cousin des Rachmaninov, le pianiste Alexandre Siloti suggéra que le jeune homme vînt étudier à Moscou. Là, c’est d’abord Nikolaï Zverev, l’un des meilleurs pédagogues du moment, qui prit en charge sa formation et l’aida a se forger une incomparable technique. De plus, l’artiste reçut les conseils de Siloti (piano), Tanéiev (contrepoint), Arenski (harmonie) au Conservatoire de Moscou où il obtint la grande médaille au concours de piano de 1891. Restait à passer l’examen de composition. Ce fut fait dès l’année suivante, lorsque le jury lui décerna un premier prix de composition pour son opéra Aleko, - qu’on donna en 1893 au Bolchoï.

Les débuts de compositeurs de Rachmaninov mélèrent cependant succès et échecs. Immédiatement populaire, le Prélude en ut dièse mineur propagea le nom de son auteur. En revanche, la Ière Symphonie en ré mireur, achevée en 1895 et créée début 1897, reçut un accueil glacial qui affecta profondément le musicien - il ne s’agissait certes pas là d’un ouvrage irréprochable, mais il méritait sans nul doute mieux les attaques vitriolées du médiocre César Cui ... !

Engagé au Théatre Privé d’Opéra Russe en 1897, le jeune musicien se tailla vite une solide réputation de chef d’orchestre - la qualité exceptionnelle des quelques enregistrements symphoniques (de ses propres oeuvres uniquement) que l’on conserve de lui nous font regretter leur rareté. Il noua par ailleurs des liens très solides avec l’un des chanteurs de la troupe: Fedor Chaliapine.

L’échec de la Symphonie en ré mineur avait totalement asséché l’inspiration de Rachmaninov et c’est grâce aux scéances d’hypnose du docteur Nicolas Dahl qu’il parvint à surmonter ses tendances dépressives et à reprendre goût à la composition. Elaboré entre 1900 et 1901, le Concerto n° 2 attestait une confiance retrouvée et l’accueil chaleureux que le public lui réserva conforta son auteur et marqua le commencement d’une période fuctueuse pour la création.

Les troubles politiques et sociaux qui s’accentuaient alors en Russie contraignaient le musicien à souvent quitter son pays pour travailler dans la solitude et le calme, en Allemagne ou en Italie. En 1909, Rachmaninov entreprit sa première tournée au Etats-Unis - pour l’occasion il avait composé l’un des plus redoutables concertos du répertoire: le Concerto n° 3 en ré mineur. De retour sur sa terre natale, il donna naissance, avant l’éclatement du premier conflit mondial, à des pages pour piano telles que les Préludes op.32 ou les Etudes-Tableaux o p. 33.

1917: la société dans laquelle Rachmaninov avait effectué son ascension, sous le triple visage de compositeur, pianiste et chef d’orchestre, s’efffondrait. L’heure de l’exil sonnait! Peu après la prise de pouvoir par les bolcheviks, le compositeur, accompagné de sa femme et de ses deux filles, profita d’un concert qu’il donnait à Stockholm pour quitter définitivement la Russie. Après quelques mois passés dans le capitale suédoise puis à Copenhague, les Rachmaninov prirent, fin 1918, le chemin des Etats-Unis. Désormais l’artiste allait consacrer l’essentiel de son activité au concert, au détriment de la création -honte, soit dit en passant, à ceux qui n’ont pas été capables de conserver un document “live” sur l’art pianistique de Rachmaninov!

Les vacances d’été que le plus grand pianistecompositeur de son temps prenait chaque année en Europe lui permirent toutefois d’élaborer des partitions majeures: le Concerto n°4, les Variations sur unthème de Corelli, la Rhapsodie sur unthème de Paganini, la 3ème Symphonie ou les Danses symphoniques.

Epuisé par le cancer qui le minait, Serge Rachmaninov, après un ultime récital à Knoxville, le 17 février 1943, regagna sa maison de Beverly Hills. Il s’y éteignit le 28 mars.

Serge Rachmaninov était établi à Dresde lorsqu’en 1907 il se lança daiis la rédaction de sa Sonate n°1 en ré mineur - une partition exactement contemporaine donc de la Symphonie n°2, op 17.

De l’aveu même du musicien, l’ouvrage se range dans la catégorie des musiques à programme. N’avoua-t-il pas en effet dans une lettre à Morozov que “les dimensions (de la sonate) sont liées au prograinme, ou plutôt à l’idée directrice. II s’agit de trois types humains contrastés, pris dans une oeuvre de la littérature mondiale.” Nul n’est besoin d’être grand clerc pour discerner là une référence au Faust de Goethe. Faust, Marguerite, Méphisto, tels sont les thèmes respectifs de chacun des trois mouvements de l’Opus 28.

L’Allegro moderato initial s’ouvre, ponctué par des accords f, dans une amosphère sombre, inquiétante et interrogative. Un peu plus loin apparaît le second thème dans un passage à la manière d’un choral. A partir de ce matériau, Rachmaninov bâti un épisode dont la virtuosité ne peut certes masquer certaines longueurs mais qui, par son caractère très riche alliant complexité rythmique et variété de couleurs, laisse entrevoir nombre de réussites futures, dont la 2è1ire Sonate.

Noté Lento, le deuxième mouvement - sans conteste le plus beau moment de l’oeuvre - fait entendre un discours aussi abstrait qu’intériorisé au cours duquel Rachmaninov manie sa palette de couleurs avec une grande délicatesse. A partir de la mesure 43, l’écriture se fait plus animée. Cet épisode central abouti, après un accelerando, à une cadence (veloce) qui précède le retour du tempo I. Dans le finale Allegro molto, attaqué ff et marcato, Rachmaninov réutilise les deux thèmes du premier mouvement et surprend l’auditeur par sa formidable invention rythmique au cours d’un morceau sur lequel plane le souvenir de Liszt.

C’est Constantin Igoumnov qui assura la création de la Sonate op. 28, le 17 octobre 1908 au Conservatoire de Moscou.

A l’instar de la quasi-totalité des autres oeuvres pour piano de Serge Rachmaninov, la Sonate n° 2 en si bémol mineur fut également composée avant l’exil forcé du maître russe et de sa famille peu après la Révolution d’octobre. C’est en 1913 que le compositeur élabora cette partition monumentale.

L’impressionnant foisonnement d’idées de la première mouture de l’ouvrage - dont Rachmaninov assura lui-même la création à Moscou le 3 décembre 1913 - finit par sembler excessif à son concepteur. En 1931, il décida d’y effectuer plusieurs coupures qui aboutirent à une seconde version plus concise, quoique de dimensions toujours imposantes, et, surtout, d’une puissance dramatique accrue.

Dans l’Opus 36, Rachmaninov opte pour une écriture digitalement redoutable; comme dans bien d’autres oeuvres il y a été accusé de céder à la virtuosité gratuite. La Sonate n°2 se révèle sans conteste marquée par la personnalité d’un fabuleux virtuose – “le pianiste le plus fascinant depuis Busoni” disait de lui Arthur Rubinstein -, mais cette écriture chargée est d’abord l’expression d’une pensée orchestrale soucieuse de tirer parti de tout le potentiel expressif de l’instrument.

L’Allegro agitato s’ouvre par un vigoureux arpège descendant, comparable à un éclair, qui plonge I’auditeur dans une atmosphère orageuse et convulsive. Puis vient le second thème d’une poésie et d’une nostalgie inimitables. Autour de ces deux éléments antithétiques s’organise ce premier mouvement au souffle puissant.

Avec le Non Allegro médian, un splendide nocturne, l’art de coloriste du compositeur atteint un sommet. Tant de raffinement renforce l’impact d’une écriture dont l’humeur libre n’a d’égale que le lyrisme. L’Allegro n~oltoc lôt l’Opus 36 avec une énergie conquérante et une invention pianistique qui expliquent la fascination que cet ouvrage n’a cessé d’exercer sur les grands virtuoses de ce siècle.


Frédéric Castello


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