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8.554457 - BOISMORTIER: Suites for Harpsichord and for Flute
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Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755)
Suites de clavecin et pour la flûte traversière

Dans l'histoire de la musique, Joseph Bodin de Boismortier (né à Thionville le 23 décembre 1689 et mort à Roissy-en-Brie le 28 octobre 1755) fait figure d'exception à plus d'un titre.

Issu d'une famille modeste dont le père, ancien militaire, s'était fixé à Thionville comme confiseur, Boismortier quitte la Lorraine en 1713 pour s'installer à Perpignan… comme receveur de la Régie Royale des Tabacs, charge bien éloignée s'il en est, d'un quelconque emploi musical!

Il y reste dix ans, sans nous livrer la moindre trace d'une activité musicale Si l'on ne s'improvise pas compositeur, il faut donc qu'il ait reçu une solide formation en la matière. On sait aujourd'hui que son maître de musique fut Joseph Valette de Montigny (1665-1738). Boismortier épouse d'ailleurs en 1720, Marie Valette, une des nièces éloignées de son professeur, issue d'une famille d'orfèvres fortunés.

Sur les recommandations de ses amis haut placés, Boismortier expédie ses affaires courantes et part s'installer avec sa femme et sa fille à la cour de la Duchesse du Maine, à Sceaux puis à Paris, où il obtient son premier privilège d'édition le 29 février 1724. Il peut enfin publier ses premiers livres de duos pour flûte traversière et ses cantates françaises, composées à Perpignan. C'est le départ d'une prodigieuse carrière dans la capitale, carrière autant admirée que critiquée.

Jean-Benjamin de La Borde, célèbre théoricien, contemporain de Boismortier, livre un portrait charmant et réaliste du compositeur dans son Essai sur la Musique Ancienne et Moderne (1780):

“Boismortier parut dans le temps où l'on n'aimait que la musique simple et fort aisée. Ce musicien adroit ne profita que trop de ce goût à la mode et fit pour la multitude des airs et des duos sans nombre, qu'on exécutait sur la flûte, les violons, les hautbois, les musettes, les vielles(...). Il abusa tellement de la bonhomie de ses nombreux acheteurs qu'à la fin on dit de lui:

Bienheureux Boismortier, dont la fertile plume
Peut tous les mois, sans peine, enfanter un volume. Boismortier, pour toute réponse à ces critiques, disait Je gagne de l'argent.”

On ne peut qu'être surpris par l'importance de la production de ce musicien français : 102 numéros, auquels s'ajoutent des airs, des partitions séparées, des grands motets et un dictionnaire harmonique. Il publie aussi une méthode de flûte et une autre de pardessus de viole.

Il ne délaisse pas la voix, pour laquelle il rédige quantité d'airs sérieux et à boire, de cantates françaises, de petits motets, de motets à grand choeur, de cantatilles et, bien sûr, d'opéra-ballets : Les Voyages de l'Amour (1736), Don Quichotte chez la Duchesse (1743), Daphnis et Chloé (1747), Daphné (1748) et Les Quatre Parties du Monde (1752). Victime parmi tant d'autres de la "Querelle des Bouffons", il se retire de la scène musicale vers 1753. Boismortier possédait une petite propriété, la Gâtinellerie, à Roissy-en-Brie, où il devait terminer ses jours à l'âge de soixante-six ans, après avoir demandé à être inhumé dans la nef de l'église paroissiale.

Le présent choix de pièces permet d'entendre plusieurs styles musicaux en vogue en France dans les années 1720-1740. Même si Boismortier ne cherche peut-être pas systématiquement à faire de l'argent, du moins produit-il une musique susceptible de plaire à tous les musiciens, amateurs ou professionnels, de l'époque. Un autre élément est frappant : le musicien semble passionné par les moindres ressources de chaque instrument. Il est pourtant certain qu'il ne les a pas tous touchés, comme cela se pratiquait parfois (le flutiste prussien Quantz jouait honorablement de 14 instruments au moins!) ; toutefois le désir de faire sonner chacun d'eux est evident.

Cette constante dans la musique instrumentale de Bosimortier est visible surtout dans son répertoire pour instruments solistes. Les suites de pièces pour clavecin et pour flûte le prouvent largement. Dans un style délibérément français, il semble faire dans ses quatre suites l'inventaire des spécificités de ce répertoire : titres évocateurs, effets instrumentaux… nous avons droit à des portraits, mais ne semblant pas s'adresser à des dédicataires précis. Il y a plûtot peinture de caractère dans ces pieces : ainsi se succèdent l'Impérieuse, la Flagorneuse (personne exerçant la flaterie vile aux dépens d'autrui), la Belliqueuse, l'Indéterminée et la Frénétique. Mais Boismortier ne néglige pas d'autres aspects évocateurs, moins directement associables à un trait de caractère de telle ou telle personne. La Caverneuse, la Choquante et la Veloutée semblent être nommées ainsi dans le seul but de développer une idée musicale quelconque. La Puce et la Navette sont délibérément descriptives, depuis les sauts d'une main à l'autre, suivis d'un "grattement" en batteries assurées à la main droite pour la première, jusqu'aux va-et-vient, sur fond de bourrée, de la seconde. La Valétudinaire exprime son caractère maladif par une tonalité de do mineur, servant une dépressive sarabande. La Décharnée poursuit ce tableau par une pièce certes vive, mais "squelettique" par son manque d'harmonies : une mélodie court d'un extrême à l'autre du clavier, lorsque de petites notes détachées ne se répondent pas dans une figure en dents de scie. La Marguillière est une noble patronnesse, la Rustique, une joyeuse paysanne, tandis que la Brunette évoque ces petites chansonnettes sentimentales et pastorales, publiées en si grand nombre à l'époque, notamment par les soins de Boismortier. Enfin, l'auteur nous invite à un court voyage franco-italien avec la Transalpine, la Gauloise et la Sérénissime, où chacun a reconnu la république de Venise. Substances fréquentes du style brisé des clavecinistes des précédentes générations, batteries et échanges rapides des deux mains, d'esthétique plus moderne : Boismortier est bien au fait des techniques les plus employées à son époque. Pourrait-on regretter dans bon nombre de ces pièces le côté un peu hâtif des ses développements? Notre musicien n'a peut-être pas le souffle d'un Daquin, d'un Duphly, d'un Royer ou encore moins d'un Rameau dans ce recueil Mais le côté alerte et l'inspiration sans cesse renouvelée de ces petites pièces contrebalancent cette objection.

Boismortier est très à l'aise dans l'écriture pour flute : le nombre de recueils qu'il publie pour l'instrument et la présence à son catalogue d'un livre de Principes sur la flûte traversière, malheureusement perdu, le prouvent abondamment. Les trois suites extraites de sa Trente-cinquième œuvre s'inscrivent dans la tradition française de premiers flûtistes à avoir composé pour l'instrument, au début du siècle : Jacques Hotteterre le Romain, Michel de la Barre, Pierre Philidor et beaucoup d'autres. Les beaux préludes, notamment, témoignent de cette filiation. En revanche, les petits airs sentimentaux et les rondeaux témoignent déjà de nouvelles préoccupations délibérément champêtres, les Ramages de la Sixième suite sont le reflet d'un certain rococo, tandis que le gaiement qui suit opte pour une virtuosité héritée de la sonate italienne, qui n'est pas sans préfigurer celles que composera fort peu de temps après le grand virtuose français de la flûte Michel Blavet.

Recueilli des notes de
Stéphan Perreau et Jean-Christophe Maillard


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