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8.554538 - CHOPIN: Scherzos / Impromptus / Allegro de concert
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Fryderyk Chopin (1810-1849)

Œuvres Complètes Pour Piano Vol. 12
Scherzi et Impromptus
Allegro de concert

Fryderyk Chopin est né en 1810 à Zelazowa Wola, près de Varsovie. Son père, Nicolas Chopin, était Français de naissance mais avait émigré en Pologne pour y travailler d'abord comme comptable, ensuite comme tuteur auprès de la famille Laczinski, puis auprès de celle du comte Skarbek, dont il épousa une parente désargentée. Plus tard, sa carrière devait l'amener à enseigner le français dans le Lycée de Varsovie, et c'est dans cette ville que se passa la jeunesse de son unique fils Fryderyk, filleul du comte Skarbek qui lui avait donné le prénom.

Chopin fut un musicien précoce. Il avait appris le piano avec sa mère puis avec un violoniste d'origine bohémienne, l'excentrique Adalbert Zwyny, inconditionnel de la cause polonaise comme le père de Chopin. Plus tard, il poursuivit ses études en privé avec Josef Elsner, directeur du Conservatoire de Varsovie, avant d'y entrer officiellement.

Dès les années 1820, Chopin avait réussi à se faire un nom au niveau local, mais Varsovie n'offrait que peu d'opportunités à un talent de cette envergure. En 1830, il tenta sa chance à Vienne, ville où il avait déjà eu quelques succès lors d'un précédent séjour. Cette fois, malheureusement, ses espoirs de réussite furent cruellement déçus. Il ne manquait pas de pianistes à Vienne, et Thalberg en particulier y occupait pratiquement tout le terrain à lui seul. Pendant les quelques mois de son séjour, il n'attira que peu d'attention et en désespoir de cause, il décida en 1831 de s'installer à Paris.

La majeure partie de la carrière de Chopin devait se dérouler en France, et plus particulièrement dans la capitale, où il s'était fait un nom comme professeur à la mode et pianiste auprès de la grande bourgeoisie. Dans une salle de concerts, le jeu de Chopin n'avait guère de quoi séduire: on y attendait plutôt la flamboyance de Liszt ou la virtuosité technique de Kalkbrenner. Il trouva finalement sa place dans les salons huppés où son génie en tant que compositeur et pianiste, avec son jeu intime tout en demi-teintes, lui attira une immense renommée.

En 1848, les remous politiques forcèrent Chopin à cesser ses activités pédagogiques et à quitter Paris pour se rendre en tournée en Angleterre et en Ecosse. Sa santé s'était déjà gravement détériorée à la fin de l'année, et il rentra à Paris dans un état de faiblesse telle qu'il dut s'en remettre à la générosité de ses amis pour survivre, ne pouvant plus ni donner de concerts ni enseigner. Il s'éteignit le 17 octobre 1849.

La majeure partie de l'œuvre de Chopin est consacrée à son instrument, le piano. Au premier abord, on aurait pu croire qu'il se devait de composer également des œuvres pour piano et orchestre, mais sa position unique dans le monde musical l'autorisa à se limiter presque exclusivement à cet instrument. Son langage entièrement personnel s'inspirait en partie de l'opéra italien de son époque, en partie de la musique populaire polonaise, et se nourrissait surtout de son approche hardie de l'harmonie et de ses extraordinaires capacités techniques au piano.

L'Impromptu, au moins de par son titre, reflétait l'humeur d'abandon romantique et de liberté de son époque. Comme bon nombre d'autres formes, celle-ci puisait ses sources à Prague: en 1822, Jan Vaclav Voriscek en publia une série, suivi cinq ans plus tard par Marschner, d'origine bohémienne. Dans les années 1820, l'éditeur de Schubert Tobias Haslinger estima que le titre pouvait faire vendre, et ainsi le nom fut – il réutilisé pour caractériser des pièces de piano isolées, sans les contraintes formelles de la sonate.

Les quatre Scherzos explorent une nouvelle forme de pièce pour piano. A l'origine, le terme s'appliquait plutôt à une facétie musicale mais depuis Beethoven, le scherzo avait fini par supplanter le trop modeste menuet comme troisième mouvement de symphonie. Chopin, toutefois, en fit une forme virtuose indépendante. Son premier Scherzo date de 1832 et est dédié à son excellent ami le négociant en vins Tomas Albrecht, consul de Saxe à Paris, qui devait accompagner Chopin sur son lit de mort en 1849. L'attention est attirée par deux accords impérieux avant que ne soit entendu le thème initial dans toute son impétuosité. Un trio central en si majeur reprend une chanson populaire polonaise transformée en berceuse. Le second Scherzo opus 31 est en si bémol mineur avec un second thème en ré bémol majeur, et Chopin l'a dédié à une de ses élèves, la comtesse Adälè von Fürstenstein. A nouveau, le Scherzo s'ouvre sur un appel à l'attention, mais d'un calme qui annonce la tempête, et auquel répond en effet un déferlement sonore, suivi d'un passage virtuose. Un passage central plus serein, en la majeur, apporte un répit parfois teinté d'inquiétude. Le troisième Scherzo opus 39 est en ut dièse majeur, même si le début ne le laisse pas soupçonner. Il fut composé en 1839 et dédié à l'élève préféré de Chopin, Adolf Gutman, l'un des rares élèves professionnels qu'il accepta alors que son temps était généralement consacré aux élèves amateurs issus de la haute société. Marqué Presto con fuoco, le Scherzo égrène une série d'octaves brisées, puis d'encore plus grands intervalles dont a dû se régaler Gutman. Un passage central en ré bémol apporte un peu de répit. Le dernier Scherzo, l'opus 54 en mi majeur, date de 1842 et fut dédié à une autre élève de Chopin, la comtesse Jeanne de Caraman. Après une brève introduction, il s'aventure sur le terrain de prédilection de Mendelssohn, le scherzo féerique. Le cycle se referme ainsi sur un ton délicat et nuancé, même si ce dernier scherzo s'achève sur une coda brillante.

Chopin composa son premier Impromptu opus 29 en la bémol majeur en 1837, l'année où il se lia avec George Sand. Comme à son accoutumée, il dédia l'ouvrage à l'une de ses élèves de la bonne société, la comtesse Caroline de Lobau. C'est un morceau délicat et animé, dont les parties extérieures entourent un passage en fa mineur très soutenu qui forme le cœur de la pièce. Le second Impromptu, opus 36 en fa dièse majeur, vit le jour deux ans plus tard. C'est chez Troupenas que fut publié l'ouvrage, et non chez Maurice Schlesinger que le compositeur soupçonnait de double jeu. La main gauche campe un accompagnement en accords, avant que ne soient exposés le célèbre premier thème et ses ornements délicats. Un passage rythmé en ré majeur puis une réexposition du thème principal en fa majeur précèdent un épisode d'ornements en filigrane qui, à son tour, amène la conclusion. En 1843, Chopin avait renoué avec Schlesinger qui édita cette année son troisième Impromptu opus 51 en sol bémol majeur. Celui-ci est dédié à la comtesse Jeanne Esterhazy, née Batthyany, descendante par la naissance et par le mariage de l'une des plus grandes familles de l'empire des Habsburg. Comme souvent, Chopin enchâsse une partie centrale plutôt sereine, au ton relatif mineur, dans deux sections plus animées. La Fantaisie Impromptu, publiée de manière posthume en 1855, date de 1836 et précède donc chronologiquement les trois autres. Ses parties extrêmes, intenses et bouillonnantes, encadrent un Largo central en ré bémol majeur dans lequel, comme presque toujours, la mélodie est soutenue par un accompagnement arpégé à la main gauche.

L'Allegro de concert opus 46 était conçu à origine comme un mouvement de concerto, commencé en 1831 à un moment où Chopin pensait encore avoir l'usage d'un tel ouvrage. Il le transforma en pièce pour piano solo en 1841, et le dédia à l'une de ses nouvelles élèves, Friederike Müller. Dans son journal intime, elle nota bientôt la faiblesse physique de son professeur, la toux qu'il tentait d'enrayer à l'aide de gouttes d'opium prises sur du sucre, ainsi que sa patience infinie. Cet Allegro de concert a gardé dans une certaine mesure le ton déclamatoire que l'on peut attendre dans un concerto.

L'interprétation de Chopin
selon Idil Biret

Bien que l'époque, la musique et le style de jeu romantiques ne soient pas si éloignés de nous, il semble que nous en ayons pris une certaine distance. Par conséquent, des compositeurs si différents les uns des autres que Chopin, Liszt, Schumann et Wagner reçoivent trop souvent la même appellation de compositeurs romantiques. Dans ces circonstances, il est normal de retrouver Chopin et Liszt mentionnés ensemble au titre de compositeurs d'un seul et même style, alors qu'un monde sonore les sépare. La conception du son de piano selon Chopin dérive de la voix. Liszt, de son côté, fut fasciné par le développement du piano à son époque, et chercha toujours à retranscrire au piano la richesse de la palette orchestrale. Ce serait le rêve secret de tout pianiste de pouvoir, par l'effet d'une quelconque magie, entendre Chopin jouer ses œuvres. Fort heureusement, il existe des enregistrements attestant indirectement de son approche du piano. On peut mentionner plus particulièrement Raoul von Koczalski qui étudia auprès de l'un des élèves de Chopin, Karol Mikuli. Il est également intéressant d'écouter les enregistrements de Cortot, élève de Descombes, qui reçut à son tour de précieux conseils de la part de Chopin. D'autres tels que Froidement, De Penchant ou Paderewski, bien qu'ils ne soient pas descendants directs de Chopin, étaient malgré tout assez près de ses conceptions esthétiques pour pouvoir transmettre la spontanéité qui semble avoir été celle du compositeur, ainsi que la richesse polyphonique et rythmique qui apparaît si clairement dans sa conception du piano. Quelle que soit la médiocre qualité technique de ces enregistrements datant du début du XXe siècle, une quantité considérable de points communs rapprochent tous ces pianistes: en particulier un legato très délicat, un son de piano qui n'abandonne jamais sa rondeur, et par conséquent une remarquable conception de la polyphonie. A l'encontre de l'image traditionnelle du virtuose romantique, la simplicité et le naturel restent les maîtres mots dans l'approche de ces grands interprètes de Chopin.

Il est intéressant de se pencher sur les témoignages des musiciens contemporains de Chopin et de ses élèves au sujet de ses propres interpretations. Un legato parfait, tirant son inspiration du bel canto, ainsi qu'une inimaginable palette de couleurs sonores: tout cela découlait des subtiles variations d'un son empreint de charme et d'une pureté qui ne perdait rien de sa plénitude même dans les passages forte. Chopin ne pouvait avoir un son agressif, particulièrement sur les pianos de cette époque. D'après Berlioz, il fallait entendre Chopin de près, dans un salon plutôt qu'au théâtre, pour l'apprécier pleinement.

Chopin possédait un sens inégalé du legato. Le temps dérobé prenait sous ses doigts toute sa signification. Mikuli décrit le rubato selon Chopin, qui semble être d'une clarté éblouissante. Après avoir rappelé que Chopin était inflexible en matière de tempo au point d'avoir toujours un métronome sur le piano, Mikuli explique que "même dans son rubato, lorsqu'une main – celle qui joue l'accompagnement – continue à jouer strictement en rythme, l'autre – la main à laquelle est confiée la mélodie – est libérée de toute astreinte rythmique et transmet toute l'expression musicale, l'impatience, comme quelqu'un dont le discours s'enflamme d'enthousiasme".

Modération et classicisme étaient à la base du monde de Chopin. Par conséquent, il est souvent problématique de jouer ses œuvres sur de puissants pianos modernes dans de grandes salles de concert. Idéalement, on devrait se fixer un niveau sonore à ne jamais dépasser, gardant à l'esprit les critères des possibilités de la voix humaine. Il est ainsi préférable de réduire le volume sans sacrifier la qualité sonore.

Il semble inutile de tenter de reproduire des interprétations passées qui restent uniques en leur genre: on devrait plutôt tenter de pénétrer les textes musicaux à l'aide des enregistrements anciens et des témoignages écrits qui nous sont fort heureusement parvenus, afin de pénétrer plus avant dans la partition et de poursuivre la quête incessante d'une meilleure compréhension de l'art de Chopin.

Idil Biret

Née à Ankara, Idil Biret débuta le piano à l'âge de trois ans et étudia ensuite au Conservatoire de Paris sous l'œil bienveillant de Nadia Boulanger, avant d'y obtenir trois Premiers prix à l'âge de quinze ans. Après avoir également travaillé avec Alfred Cortot et Wilhelm Kempff, elle débuta à seize ans une carrière de soliste qui l'amena à jouer avec les plus grands orchestres, sous les plus grands chefs et dans les plus grandes villes du monde. En dehors de ses concerts, elle est également jury pour de nombreux concours internationaux, parmi lesquels les concours Van Cliburn, Reine Elisabeth de Belgique et Busoni. Elle s'est vu décerner le titre Lili Boulanger Memorial Award à Boston, la Médaille d'or Harriet Cohen/Dinu Lipatti à Londres, l'Ordre du Mérite Artistique Polonais; elle est également Chevalier de l'Ordre National du Mérite. Parmi plus de soixante enregistrements on compte la première discographique des transcriptions des Symphonies de Beethoven par Liszt et l'intégrale du piano de Chopin, de Brahms et de Rachmaninov chez Naxos. Chez Marco Polo, elle a enregistré les œuvres et transcriptions de son mentor Wilhelm Kempff.

Traduction: Jeremy Drake


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