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8.554594 - BEETHOVEN, L. van: String Quartets, Vol. 9 (Kodály Quartet) - Nos. 14, 16
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Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Quatuor à cordes en fa majeur, op.135 • Quatuor à cordes en ut dièse mineur, op.131

En 1792, Beethoven quitta Bonn, sa ville natale, pour aller chercher fortune dans la capitale impériale, Vienne. Cinq ans auparavant, il avait été envoyé à Vienne par son employeur, l’archevêque de Cologne, pour y prendre des leçons avec Mozart, mais il avait dû rentrer immédiatement chez lui, sa mère étant tombée malade. Elle mourut peu après et il dut se charger de subvenir aux besoins de ses deux frères cadets, tâche que son père ne pouvait pas assumer.

Enfant, Beethoven avait eu une formation musicale erratique ; il fut d’abord éduqué par son père, qui était chanteur dans l’établissement musical de l’archevêché, puis poursuivit des études plus cohérentes. En 1792, il devait prendre des leçons avec Haydn, dont il affirma plus tard n’avoir rien appris, suivies d’études de contrepoint avec Albrechtsberger et de mise en musique de textes italiens auprès de Salieri. Muni de recommandations adressées à des membres de la noblesse viennoise, il se forgea vite une situation de pianiste virtuose, présentant à la fois des talents pour l’interprétation et pour l’improvisation, art nécessaire à l’époque. Avec le temps, on reconnut son génie et sa personnalité originale, mais on en vint aussi à le considérer comme un excentrique irrespectueux. Sa surdité progressive, devenue évidente au tournant du siècle, ne fit qu’aggraver son irascibilité. Avec le patient soutien de divers mécènes, il put se concentrer principalement sur la composition, développant la tradition classique héritée de Haydn et de Mozart et étendant ses limites d’une manière qui représenta à la fois un exemple et un défi pour les compositeurs qui lui succédèrent.

Dans ses seize quatuors à cordes - la première série de six fut publiée en 1801 et la dernière l’année de sa mort, 1827 - Beethoven se montra aussi novateur qu’à l’accoutumée, développant grandement un genre musical qui semblait déjà avoir atteint la perfection. Après une interruption de treize ans, il revint à cette forme en 1823 dans une remarquable dernière série d’œuvres, avec en premier lieu un ensemble de trois quatuors commandés par le prince Nicolas Galitzine. Cette série s’acheva en 1826, l’année du Quatuor en fa majeur, opus 135, et une période difficile pour Beethoven. En 1815, son frère Caspar Anton Carl était mort, laissant la tutelle conjointe de son fils Karl à sa veuve et au compositeur. Beethoven avait pris ses responsabilités très – trop ? - au sérieux, entamant une bataille légale contre la mère de l’enfant, qu’il avait prise en grippe. Cette querelle familiale et le litige qui s’ensuivit avaient perturbé Beethoven et son neveu. Fin juillet 1826, Karl avait tenté de se suicider, acte criminel qui impliqua inévitablement les autorités viennoises et que Karl attribua au harcèlement que lui faisait constamment subir son oncle. Il fut décidé qu’à sa sortie de l’hôpital, il deviendrait élève officier et alors que les préparatifs de son départ étaient en cours, Beethoven accepta une invitation de son autre frère, Johann, dont l’apothicairerie avait prospéré et qui avait acheté un domaine fermier à Gneixendorf, près de Krems. Johann, qui étalait son opulence nouvellement acquise avec une certaine excentricité, avait eu une relation malaisée avec son frère aîné. Beethoven s’était ingéré dans les affaires domestiques de son frère et cela n’avait fait que précipiter le mariage de ce dernier avec une femme que Beethoven réprouvait, apparemment avec raison, la jugeant immorale et malséante. Cette fois, à la fin du mois de septembre, il accepta de se rendre à Gneixendorf avec son neveu, passant là-bas deux mois parfois incommodes, évitant sa belle-sœur désormais reléguée au simple rôle de maîtresse de maison. A Vienne, sa santé avait décliné et son retour dans la capitale autrichienne au début d’un mois de décembre glacial ne fit sans doute rien pour remédier à son état.

C’est en octobre à Gneixendorf que Beethoven acheva le Quatuor en fa majeur, opus 135, œuvre dont il avait fait mention plus tôt cette même année et qu’il avait promise à l’éditeur Schlesinger pour le prompt paiement de quatre-vingt ducats. L’ouvrage fut publié en 1827, après le décès du compositeur, avec une dédicace pour l’ami de Beethoven, le marchand d’étoffes Johann Wolfmayer. Le premier mouvement, relativement bref, semble revenir à un univers ancien et plus heureux, son premier sujet s’appuyant sur des motifs qui reparaissent tout le long du mouvement. Un passage de triolets mène rapidement au développement central, introduit par les notes plus lentes du violoncelle, utilisant un motif antérieur. On trouve une récapitulation variée dans un mouvement sur lequel semble régner l’esprit de Haydn. Le scherzo, avec sa curieuse asymétrie rythmique et ses soudaines interruptions, n’apporte aucun relâchement rythmique. La beauté et la sérénité du mouvement lent en ré bémol majeur présentent un contraste immédiat. Beethoven semble avoir rencontré quelques difficultés avec le dernier mouvement, au-dessus duquel il a écrit les mots Der schwer gefasste Entschluss (La résolution difficile) et la question Muss es sein? (Le faut-il ?), avec la réponse Es muss sein! (Il le faut !), réminiscence d’une discussion enjouée à propos d’une dette envers lui et sur laquelle il avait composé un canon. Dans les lentes mesures d’ouverture, le violoncelle et l’alto posent la solennelle question, puis un Allegro en fa majeur vient égayer l’atmosphère. L’inquiétante question est énoncée une nouvelle fois, mais elle est à nouveau dédaignée. Un passage pizzicato mène enfin à une conclusion heureuse.

Le Quatuor en ut dièse mineur, opus 131, est un ouvrage d’un type très différent, avec ses sept mouvements étroitement reliés. Il fut écrit entre novembre 1825 et juillet 1826, au cours d’une période de maladie intermittente et d’anxiété incessante, et publié après la mort du compositeur avec une dédicace au baron Joseph von Stutterheim, le lieutenant maréchal qui avait accepté Karl dans son régiment. L’ouvrage devait d’abord être dédié à Johann Wolfmayer. En dépit de la description ironique qu’il en faisait, Beethoven tenait son quatuor en grande estime. Il débute par une fugue dont le déroulement démontre une complète maîtrise du contrepoint. Pour l’Allegro molto vivace suivant, la tonalité passe brusquement en ré majeur. Le troisième mouvement, qui ne comporte que onze mesures, est marqué Allegro moderato mais devient une sorte de récitatif Adagio avant de nous entraîner vers le quatrième mouvement en la majeur Andante, un thème avec variations. Le rapide cinquième mouvement, en mi majeur, voit son thème annoncé par le violoncelle dans un scherzo plein de surprises. Le sixième mouvement, qui compte vingt-huit mesures, est un sombre Adagio en sol dièse mineur dont la gravité tranquille est abruptement remplacée, dans l’Allegro en ut dièse mineur final, par un rythme marqué et brutal. Le thème secondaire qui suit, plus amène, est suivi d’un développement central en contrepoint se terminant sur un trille pour les instruments du registre aigu, avant la récapitulation, qui procède à un traitement plus complet du second sujet. La coda, avec de nouvelles références au sujet fugué du début de l’ouvrage, finit par résoudre toutes les dissensions.

Keith Anderson

Version française : David Ylla-Somers


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