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8.554655 - MESSIAEN: Fauvette des jardins (La) / Offrandes oubliees (Les)
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Olivier Messiaen (1908-1992)

Les offrandes oubliées • Fantaisie burlesque • Pièce pour le tombeau de Paul Dukas • Rondeau • Prélude (1964) • La fauvette des jardins

Olivier Messiaen est l’une des figures les plus influentes de la musique du XXème siècle. Ayant commencé par alarmer et choquer les auditeurs, il finit par être très respecté grâce à son langage musical intensément personnel et émouvant, transcendé par son fervent catholicisme. Né en Avignon en 1908, il commença à prendre des leçons de piano en 1917 et deux ans après, il entra au Conservatoire de Paris, où il eut pour professeurs Marcel Dupré, Maurice Emmanuel et Paul Dukas. En 1931, il fut nommé organiste à La Trinité et conserva ce poste jusqu’à sa mort, écrivant, notamment dans les années 1930, plusieurs œuvres importantes pour l’orgue. En 1940, prisonnier de guerre en Silésie, il écrivit son Quatuor pour la fin du temps, retrouvant le Conservatoire à sa libération en 1942.

Il y enseigna l’harmonie mais son influence fut encore plus forte dans les années qui suivirent lorsqu’il enseigna l’analyse et présenta ses œuvres un peu partout dans le monde. Il aimait notamment composer pour le piano, inspiré par son élève Yvonne Loriod, qui devint sa deuxième épouse en 1962, trois ans après la mort de sa première femme, la violoniste Claire Delbos. En 1966, Messiaen devint professeur de composition au Conservatoire et membre de l’Institut de France en 1967. En 1971, il reçut le Prix Erasmus et en 1978 prit sa retraite du Conservatoire, même si son influence ne se démentit pas. Il mourut à Paris en 1992.

Le langage très personnel de Messiaen puisait à différentes sources. Son intérêt pour les chants d’oiseau est manifeste dans ses Oiseaux exotiques et son Catalogue d’oiseaux, ainsi qu’ailleurs dans son œuvre. Se décrivant comme un rythmicien, il s’intéressait de très près aux rythmes de la poésie grecque, aux rythmes hindous et à ceux des plus grands compositeurs occidentaux, de Claude Le Jeune à Stravinsky et Debussy. Son harmonie s’inspire du sérialisme et de l’atonalité, mais aussi de l’écriture tonale, avec un usage particulier de la notation d’orgue et de la couleur orchestrale.

Son œuvre orchestrale Les offrandes oubliées fut achevée en 1930, avec une version pour piano. La version pour orchestre fut créée l’année suivante. C’est un morceau en forme de triptyque, représentant la Croix, la chute de l’homme dans le péché et enfin la possibilité de trouver le salut par l’Eucharistie. Cela est suggéré en musique par l’utilisation d’une structure ternaire. L’ouvrage débute par un passage marqué Presque lent, douloureux, profondément triste. La sérénité mélancolique est brusquement interrompue par un éclat sonore, avec l’indication Vif, féroce, désespéré, haletant. La dernière section est introduite par le retour d’un motif de la section d’ouverture, précédant un passage où affleure l’espoir, marqué Lent, avec une grande pitié et un grand amour.

Messiaen écrivit sa Fantaisie burlesque en 1932 pour prouver qu’il avait le sens de l’humour, sans vraiment y parvenir ainsi qu’il le reconnut lui-même. La section d’ouverture, encadrant des passages contrastés, mène à des rythmes de jazz dans la deuxième section. Le matériau de départ reparaît, suivi d’un passage plus doux, marqué tendre. La première et la seconde section sont alors réitérées avant la réapparition du matériau principal, menant à une conclusion en fa majeur pleine d’emphase.

Messiaen composa la solennelle Pièce pour le tombeau de Paul Dukas en 1953, en hommage à son ancien professeur qui venait de mourir. Là encore, le compositeur utilise des harmonies desquelles il fait dériver l’appui de ses propres modes synthétiques. Les contours descendants ont un caractère élégiaque, avec le glas récurrent d’un si grave qui constituera la base de l’accord final.

Le Rondeau de 1943 appartient à la période de la Vision de l’amen et du monumental Vingt regards sur l’enfant Jésus. Il fut écrit à l’occasion d’un concours pour le Conservatoire et on y décèle des liens inattendus avec une génération de compositeurs français plus ancienne. Dans une structure de rondo affirmée, des épisodes sont encadrés par la rapide figuration du matériau principal dans un morceau demandant une grande virtuosité.

Le Prélude sonore de 1964 fut publié à titre posthume en 2000 et semble rappeler le Satie des années 1890 avec ses étranges préoccupations religieuses.

La fauvette des jardins, ouvrage substantiel écrit en 1972, tire son matériau du chant des oiseaux, comme le Catalogue d’oiseaux de 1958. Au début de la partition, Messiaen décrit la succession des événements

Entre la muraille casquée de l’Obiou (au Sud), et l’éperon de Chamechaude (au Nord), quatre lacs : c’est la Matheysine en Dauphiné. A la fin du grand lac Laffrey, au pied de la montagne du Grand Serre (à l’Est) : voice les champs de Petichet.

Fin juin, début juillet. Il fait encore nuit. Les dernières vagues du grand lac viennent s’éteindre sous les saules. La montagne du Grand Serre est là, avec ses taches d’arbres au bas de son crâne chauve. Vers 4 heures du matin, la Caille fait entendre son appel en rythme Crétique. Le Rossignol termine une strophe : notes lointaines et lunaires, conclusion brusquement forte et victorieuse, longs roulements jusqu’à perdre haleine. Les frênes surveillent le passage aux roseaux du grand lac. Au milieu du pré, les aulnes grisâtres voisinent avec les noisetiers.

Puis l’aurore couvre de rose le ciel, les arbres, le pré. Le grand lac aussi devient rose. Chant de la Fauvette des jardins, cachée dans les frênes, les saules, les buissons, au bord du grand lac. Deux premiers essais, puis un solo. Le petit Troglodyte lance quelques notes rapides et fortes, avec un trille au milieu de sa strophe. La Fauvette des jardins chante encore, de sa voix limpide, des traits toujours nouveaux.

5 heures du matin. L’arrivée du jour dessine le feuillage argenté des aulnes, avive l’odeur et la couleur de la menthe mauve et de l’herbe verte. Un Merle siffle. Le Pic vert rit avec force. De l’autre côté du talus, près du lac de Petichet, une Alouette des champs s’élève en plein ciel, enroulant sa jubilation autour d’une dominante aiguë. La Fauvette des jardins entame un nouveau solo : ses vocalises rapides, sa virtuosité sans fatigue, le flot régulier de son discours, semblent arrêter le temps…

Cependant, la matinée avance, et voici une menace d’orage. Le grand lac de Laffrey se partage en bandes vertes et violettes. Deux Pinsons se répondent, avec de variantes dans leur codetta. Soudain, une voix râpeuse, grinçante, acidulée, s’élève dans les roseaux du grand lac, alternant les rythmes graves et les cris aigus : c’est la Rousserolle Turdoïde. Mais le soleil est revenu, et voice une autre voix, inattendue, merveilleusement dorée, riche en harmoniques : c’est un Loriot de passage, qui vient manger des cerises. La Fauvette des jardins continue ses soli, interrompue de temps à autre par les croassements rauques des Corneilles, les alarmes dures et sèches de la Pie grièche écorcheur, les cris tremblés du Milan noir. Le Grand Serre oppose la descente de sa masse énorme à la montée élégante du vol des Hirondelles de cheminée. Au statisme de la montagne chauve s’oppose encore la mouvance des ondulations de l’eau. La Fauvette des jardins chante et rechante inlassablement. Nouveau contraste : le vol du Milan noir et le calme subit du grand lac. Le Milan monte et descend, décrivent de grandes spirales dans le ciel, et les orbes de son vol se reserrent (les torsions de la queue aident le mouvement des ailes), jusqu’à ce qu’il touche enfin le dessus de l’eau. Le soleil répand lumière et chaleur. Ce sont les plus belles heures de l’après-midi, et le grand lac étend sa nappe bleue de tous les bleus : bleu paon, azur, saphir. Le silence n’est troublé que par les Pinsons, les clochettes de Chardonneret, et la note répétée naïve du Brant jaune. Les hauteurs des montagnes sont vertes et dorées…

Vers le soir, la Fauvette des jardins recommence un solo. La Fauvette à tête noire, moins virtuose, possède un refrain plus éclatant, au timbre flûté, liquide. Après ce refrain, la voix du Rossignol s’élève, annonçant le coucher du soleil. Le ciel devient rouge, orangé, violet. La Corneille et la Pie grièche donnent l’alarme. Dernier rire du Pic vert. La nuit vient…

9 heures du soir. Dans le silence grandissant retentit le double appel de la Chouette Hulotte, sauvage et terrifiant. Le grand lac est maintenant faiblement éclairé par le clair de lune. Les silhouettes des aulnes sont toutes noires. Tout s’enfonce dans l’ombre grandiose de souvenir. Et le Grand Serre est toujours là, au-dessus de la nuit…

Keith Anderson

Version française : David Ylla-Somers


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