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8.554800 - DOHNANYI: Winterreigen / 6 Piano Pieces / 3 Singular Pieces
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Ernő Dohnányi (1877-1960)
Œuvres pour piano, volume 2

 

A l’instar de Rachmaninov, le compositeur et pianiste Ernő Dohnányi fut largement dédaigné par l’establishment musical de son vivant. Dans les deux cas, un style ouvertement romantique était considéré par les soi-disant connaisseurs comme un anachronisme déplacé à l’époque où triomphaient des modernistes tels que Stravinsky et Schoenberg. Cependant, Rachmaninov pouvait se targuer de bénéficier d’une adoration populaire phénoménale, ce qui ne fut pas le cas de Dohnányi hors de sa Hongrie natale.

Aujourd’hui, les seules œuvres de Dohnányi faisant officiellement partie du répertoire sont les Variations sur une chanson enfantine pour piano et orchestre op. 25, et la Sérénade en ut majeur pour trio à cordes op. 10. Sa musique pour piano solo n’est pratiquement jamais donnée en concert, et ce en dépit de ses mérites incontestables. L’éblouissant Capriccio en fa mineur op. 28 n° 6, fut autrefois un bis très apprécié, mais même celui-ci a sombré dans l’oubli.

Les morceaux figurant sur cet enregistrement couvrent cinquante-cinq années de la vie du compositeur. Même si on a souvent qualifié son style de faux Brahms, c’est seulement dans son œuvre de jeunesse que cette influence est manifeste. Le présent programme révèle non seulement une voix originale, mais en fait une série de changements de style remarquables. Cette évolution est frappante, et pourtant les traits distinctifs de Dohnányi y sont évidents à chaque étape, un lyrisme chaleureux et romantique, un sens harmonique captivant et original, un flair unique pour l’écriture pianistique virtuose et un sens de l’humour musical bien spécifique.

Le Capriccio en si mineur op. 2 n° 4 est une œuvre de jeunesse reflétant clairement à quel point le compositeur, alors âgé de vingt ans, idolâtrait Brahms, qui connaissait et encourageait le jeune Dohnányi ; il y ajoute une pincée de Liszt pour faire bonne mesure. Sans être très original, il s’agit d’un morceau virtuose assez éblouissant.

Avec les Winterreigen (Danses d’hiver) op. 13, nous sommes en présence d’une indubitable transformation de style et une approche infiniment plus poétique. Ce recueil, sous-titré Dix Bagatelles, fut écrit huit ans après le Capriccio et fut inspiré par le poème de Viktor Heindl.


Danses d’hiver

A présent, oublions, ah, oublions donc les chagrins

de ce jour,

La froide nuit étoilée est attentive

Et sous le charme de tous ces sons,

Ecoutons les rêves lointains !

Plongées dans l’or des souvenirs,

Renaissez dans la splendeur, ô heures de réjouissances,

Tandis que la joie chasse déjà les voiles de la tristesse,

Qui cèlent le bonheur de notre vie !

Renais dans une splendeur nouvelle, ô joyeuse ville

des bords du Danube,

Sur un doux accord de fête !

Mes amis, allons vite prendre part à cette folle ronde

de carnaval !

Vous qui êtes inquiets, ne nous tancez pas :

Les nobles âmes font partout de la noblesse leur vertu.

Quel beau rêve de conte de fées !

Ne vous évanouissez pas, images bigarrées !

Ha ! es-tu à nouveau en ébullition, enivrante potion

parfumée ?

Un pan chaleureux, vital de ma jeunesse, mes

souvenirs

Quelle tendre note annonce la fin ?

´ Ade ª? (Adieu ?)

Au piano, perdue dans ses pensées, mon amie

tourne les pages

D’un recueil de Danses de Schumann ;

Le pétale fané d’une rose rouge sombre s’en échappe

Viktor Heindl

Traduction: David Ylla-Somers

 

Il est facile de pardonner à un auteur aussi évocateur d’avoir voulu réinventer les danses de Schumann. Il avait peut-être en tête les Davidbündlertänze. Quoi qu’il en soit, une intimité chaleureuse digne de ce compositeur imprègne tout ce cycle, et chacun de ses morceaux est dédié à un ami différent de Dohnányi. Leur chromatisme harmonique dénote quant à lui l’influence de Wagner, voire celle de Richard Strauss.

Widmung (Dédicace) est une brève pièce d’atmosphère et s’appuie entièrement sur d’ingénieuses transformations de thèmes de l’ouverture des Papillons de Schumann, ne laissant aucun doute sur l’identité du destinataire. L’entraînante Marsch der lustigen Brüder (Marche des joyeux compères) évite habilement la facilité par l’usage de surprenants retournements harmoniques. An Ada (A Ada) répète avec insistance les notes la - ré - la, dans une atmosphère pleine de chagrin et de regrets. Ada était-elle un ancien amour ? Marquée Mit Humor, la Freund Victor’s Mazurka (Mazurka de l’ami Victor) passe d’un sérieux feint à une pseudo-douceur. Le plus long morceau de la série est Sphärenmusik (Musique des sphères), inspirée par un ami qui emmena Dohnányi faire une ballade en montgolfière. La Valse aimable, hautement chromatique et presque impressionniste, est d’une délicatesse exquise. Um Mitternacht (A minuit) est dédié à un ami nommé Aujust. Tolle Gesellschaft (Excellente compagnie) est d’une difficulté extrême, de quoi envoyer les pianistes aux urgences. Morgengrauen (Aube), œuvre solennelle et réfléchie, apporte un contraste brutal. Le Postludium, très concis, semble évoquer l’ouverture de la Fantasia in C major de Schumann, même si on y décèle également une influence wagnérienne. En une dernière référence au poème de Heindl, Dohnányi conclut par les notes la - ré - mi, (notées A-D-E, ´ adieu ª, sur la partition).

Les Six Pièces pour piano op. 41 furent écrites quarante ans plus tard, lorsque Dohnányi avait soixante-huit ans. Entre-temps, son vocabulaire musical s’était élargi, incorporant notamment du matériau folklorique hongrois. De nature toujours romantique, ces pages présentent un aspect exploratoire. Elles débutent par un Impromptu faisant véritablement appel à l’improvisation. Fidèle à l’esprit de son intitulé, ce morceau bref et tendre s’essaie à une série de retournements harmoniques imaginatifs et imprévisibles, avec une subtile référence pince-sans-rire à Tristan und Isolde de Wagner. Le Scherzino trace son chemin bondissant, précédant la confession sincère et romantique de la désarmante Canzonet. Cascades est la plus française des pièces pour piano de Dohnányi, dénotant les influences de Saint-Saëns et de Ravel et rayonnant de bienveillance et de liberté. Le Ländler doit sûrement être la version de cette danse la plus chromatique qui soit, tandis que Cloches est la plus sérieuse des six pièces. Elle fut composée après la Deuxième Guerre Mondiale, dans la ville autrichienne de Neukirchen am Walde, où Dohnányi était organiste d’église. L’ouvrage débute comme une passacaille, avec le thème énoncé de façon répétitive par la main gauche, tandis que la main droite ´ improvise ª. Au bout d’un moment, le thème est omis et l’écriture devient de plus en plus libre. Les variations commencent avec tendresse et gagnent peu à peu en intensité, finissant par empiler des sonorités massives.

En grand romantique devant l’Eternel, Dohnányi garda toujours ses distances par rapport aux styles de composition avant-gardistes, même s’il fut le premier à faire connaître Bartók et s’il dirigea de nombreuses créations hongroises d’œuvres contemporaines. Dans les bien nommées Trois Pièces singulières op. 44, toutefois, un Dohnányi de soixante-quatorze ans semble faire un clin d’œil à ses détracteurs en se montrant parfaitement à l’aise dans un langage dissonant ´ moderne ª. La Burletta ressemble à du Prokofiev et ses intentions satyriques sont assez manifestes, bien loin de l’univers de Brahms. Ceux qui sont familiers d’imagerie musicale et de félins apprécieront grandement le Nocturne, tout à fait unique et sous-titré Chats sur le toit. On entend effectivement des miaulements, évoqués par des accords symboliques en arpèges, principalement par quartes. La démarche chaloupée, l’élégance et les revirements abrupts tant appréciés de ceux qui aiment les chats sont reproduits avec une fidélité stupéfiante. La section centrale inclut une folle poursuite. Perpetuum Mobile est un tour de force pianistique d’une difficulté diabolique, dans l’esprit des Toccatas de Schumann et de Ravel. Cet ouvrage électrisant comprend un finale énigmatique dans lequel le compositeur semble signer rythmiquement son nom, empruntant sans doute cette astuce à Rachmaninov.

Lawrence Schubert
Version française : David Ylla-Somers


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