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8.554830 - SHOSTAKOVICH / SCHNITTKE: Piano Quintets
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Dmitry Chostakovitch (1906-1975) • Alfred Schnittke (1934-1998)

Quintettes pour piano et cordes

Les compositeurs soviétiques les plus notables du milieu et de la fin du vingtième siècle, Dmitri Chostakovitch (1906-1975) et Alfred Schnittke (1934-1998), partageaient certains traits musicaux, à savoir le recours fréquent à l’écriture symphonique, écrivant respectivement quinze et neuf symphonies, ainsi que certains traits sociaux, notamment la pression constante des autorités, que ce soit sous la forme des directives impitoyables de Staline, ou du conformisme oppressif de Brejnev. Si Schnittke n’avait jamais étudié avec son aîné, il se rendait bien compte d’être son successeur, le lien se manifestant le plus ouvertement dans les quintettes pour piano et cordes qu’ils ont tous les deux composés à des tournants de leurs carrières. Pour Chostakovitch c’était la consolidation d’une approche plus classique de la grande forme à la suite de sa Cinquième Symphonie, et pour Schnittke c’était l’adoption d’une approche pluraliste de la composition, où l’ancien et le nouveau étaient contenus dans une association libre et souvent provocatrice.

Chostakovitch aborda son Quintette pour piano et cordes au cours de l’été 1940, le terminant le 14 septembre. Écrite en vue d’une exécution par lui-même et le Quatuor Beethoven, l’œuvre fut créée par eux à Moscou le 23 novembre. Après la réception mitigée accordée à sa Sixième Symphonie le décembre précédent, le succès du Quintette pour piano et cordes fut général et durable, recevant, le 16 mars 1941, le prix Staline, et pendant de longues années l’œuvre était mieux estimée à l’Ouest que n’importe laquelle de ses symphonies. Chostakovitch continuait à jouer l’œuvre jusqu’à ce que la maladie ne réduisît le nombre de ses apparitions publiques à la fin des années cinquante. La forme en cinq mouvements fut par la suite adoptée pour la Huitième Symphonie (1943) et pour le Troisième Quatuor à cordes (1946).

Le Prélude ouvre avec un accord résolu de sol mineur, un thème déclamatoire au piano provoquant la riposte passionnée des cordes. Le piano repart avec une mélodie coulante sur un accompagnement avançant par petits pas, avec une suite de contre-mélodies aux cordes solistes. Le tempo et l’expression d’origine reviennent enfin, et une version modifiée du thème initial est à nouveau l’occasion d’un dialogue intense qui cette fois-ci conclut le mouvement. Après une brève pause une Fugue ouvre avec le thème au premier violon. Les autres cordes entrent progressivement pour construire un tissu sonore élégiaque auquel le piano rajoute une ligne de basse qui par la suite se poursuit sans accompagnement jusqu’au retour des cordes dans un dialogue intensifié aboutissant à un rappel modifié du geste initial de l’œuvre. La musique se calme, l’atmosphère élégiaque du début revient, et on avance inéluctablement vers une coda résignée. Le Scherzo est lancé sur un accompagnement haletant, le piano lançant un thème malicieux qui nargue les cordes. La première section en trio a quelque chose de volage, de quasi-tsigane, et la deuxième joue avec le pizzicato. Le thème principal termine le mouvement de manière exubérante. L’Intermezzo présente une mélodie plaintive au violon sur un accompagnement ‘marchant’ au violoncelle, les autres cordes entrant avec un contrepoint doux-amer. Le piano prolonge cette atmosphère, soutenant les commentaires aux cordes qui deviennent de plus en plus intenses pour atteindre un point culminant bref mais passionné, et puis on retombe dans l’atmosphère mélancolique du début. Sans interruption, le Final commence avec un thème méditatif au piano qui est repris par les cordes. Sur un accompagnement animé, le piano introduit un thème plus vif, les cordes répondant toutes ensemble avec vigueur. Le ton se calme, puis les cordes tout d’un coup lancent un rappel du début passionné de l’œuvre. Mais l’œuvre ne peut perdre son calme, et, après un bref rappel du deuxième thème, l’œuvre se dirige vers le doux bien-être de la fin.

L’histoire du Quintette pour piano et cordes de Schnittke est longue. Commencé en 1972, après la mort de sa mère (l’œuvre fut finalement dédiée à sa mémoire), et après le conflit musical entre le passé et le présent qui marque sa première Symphonie tumultueuse, le Quintette fut laissé en suspens par le compositeur jusqu’en 1975. Une partie du matériel entre temps rejeté fut utilisée dans le Requiem, dont la musique servait clandestinement à une production moscovite de Don Carlos de Schiller en 1975. La mort de Chostakovitch le 9 août de cette même année fut peut-être un catalyseur de l’achèvement du quintette, dont le style est influencé par les trois derniers quatuors de l’aîné. D’ailleurs, avec son nuage d’allusions jamais tout à fait littérales, l’œuvre restait pendant une quinzaine d’années un modèle de la musique de Schnittke.

Le début de l’œuvre, Moderato, au piano solo, est marqué par le doute et la morosité, tout en évitant une atmosphère tangible ou constante. Les cordes rajoutent un ton feutré, et le sentiment de la claustrophobie est renforcé par la montée progressive de volume et d’expression, alors que le piano reste à part avec une figure dénudée aux notes répétées. Une idée hésitante prépare le deuxième mouvement, In tempo di Valse. Pourtant, la valse mélancolique du début se fait vite prendre dans les mailles de la dissonance, se transformant en une danse macabre. Le piano relance le mouvement de valse, mais à nouveau les cordes implosent et le mouvement s’éteint sur un long accord chromatique.

L’Andante est d’abord méditatif, avec aux cordes un "cluster" descendant, le piano répondant avec une série de gestes qui n’arrivent pas à rompre l’impasse tonale. Un accompagnement plus stable au piano et un éclat véhément de la part des cordes introduisent ce qui est sûrement une allusion ouverte au premier accord du Quintette de Chostakovitch. Le mouvement se termine avec l’application des pédales, et puis le Lento intensifie l’atmosphère avec une série de gestes dépouillée, comme un récitatif, menant au point culminant de l’œuvre, où les cordes entrelacées palpitent au-dessus d’une note répétée au piano. Ceci s’éteint, et puis, comme de nulle part, c’est l’arrivée d’un Moderato pastoral à la mélodie fantaisiste, le piano faisant penser à une boîte musicale. La mélodie est présentée quatorze fois, formant la base d’une série de commentaires aux cordes sur les mouvements précédents, avant que la sensation de la stabilité tonale soit atteinte. L’œuvre se termine dans un certain repos, le refrain au piano s’effaçant peu à peu jusqu’au néant.

Richard Whitehouse

Version française : Jeremy Drake


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