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8.554833 - WEISS, S.L.: Lute Sonatas, Vol. 5 (Barto) - Nos. 38, 43 / Tombeau sur la mort de M. Cajetan Baron d'Hartig
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Silvius Leopold Weiss (1687-1750)

Sonatas pour luth, volume 5

Au cours des années pendant lesquelles cette série d’enresgistrements est parue, Silvius Leopold Weiss a enfin commencé à être reconnu comme une figure majeure de la musique allemande du XVIIIème siècle. Entre-temps, les recherches sur sa vie et son œuvre ont progressé. Quelques nouvelles informations biographiques se sont fait jour, notamment à propos du début de sa carrière avant 1717, lorsqu’il vint grossir les rangs des musiciens du roi de Pologne et électeur de Saxe à Dresde. De plus, Frank Legl fut le premier à reconnaître l’importance d’une courte notice posthume publiée au sujet du célèbre luthiste dans le Handlexicon oder Kurzgefaßtes Wörterbuch der schönen Wissenschaft und freyen Künste (Leipzig, 1760) de Johann Christoph Gottsched. Celle-ci nous apprend que Weiss naquit en fait en 1687, un an plus tard que ce que l’on pensait, dans la petite ville de Grottkau (appelée aujourd’hui Grodkovie en polonais), au sud-est de Breslau, capitale de la province de Silésie, et non dans cette ville comme le pensaient jusqu’ici les musicologues. La fiabilité de ce nouveau témoignage est corroborée par le fait que la femme de Gottsched, Luise Adelgunde Victoria Gottsched (1713-1762), identifiée comme auteur de cette entrée du dictionnaire de son époux comme de celles traitant d’autres thèmes musicaux, était elle-même une luthiste de renom connaissant bien le compositeur, qui lui rendit visite au moins une fois dans sa demeure de Leipzig.

Il ressort également de l’apport de Luise Gottsched au Wörterbuch de son époux, cette fois dans sa définition du luth (et cela confirme une idée très largement acceptée), que Silvius Weiss fut le principal responsable de deux modifications essentielles à la forme française classique du luth, à savoir : l’ajout, vers 1717, de deux cordes graves, transformant le luth à onze cordes qui avait été traditionnel pendant un demi-siècle en un instrument à treize cordes ; deuxièmement, sans doute vers 1732, une nouvelle modification tendant à rapprocher le luth du théorbe en plaçant les cordes graves sur une deuxième caisse. Cela donnait une puissance et une définition plus grandes aux cordes graves tout en apportant plus de résonance à l’instrument, facilitant ainsi la production du style legato ou ‘cantabile’ qui avait fait le renom de Weiss.

En fait, dans le cas de la plupart de ses morceaux, il est généralement possible de déterminer pour laquelle des trois formes de luth Weiss avait écrit. Les aspects techniques de ces pages les rendent parfois injouables (telles qu’elles sont écrites) sur le ‘mauvais’ instrument, et on rencontre des passages où la musique semble avoir été modifiée (pas nécessairement par Weiss) pour mieux convenir à une forme ultérieure de l’instrument.

Des trois œuvres figurant dans cet enregisrement, une seule est datée avec précision (le Tombeau Hartig), mais à peu de choses près, il est possible de déterminer leur chronologie. La sonate en ut majeur fait partie d’un certain nombre de pièces écrites pour le luth à treize cordes, mais dans un style transitionnel qui n’exploitent pas les possibilités élargies de l’instrument de façon aussi complète que les œuvres ultérieures. De fait, cette sonate pourrait être jouée sur le luth à onze cordes sans subir beaucoup de modifications. Il y a donc peu de chances qu’elle ait été composée pour l’instrument plus grand, ressemblant à un théorbe que Weiss utilisa à partir de 1732 environ. Elle figure dans la célèbre collection de manuscrits de Dresde, fort joliment calligraphiée par Weiss. Lui-même n’y mit pas le Prélude ; il fut copié plus tard, ce qui fit douter de son authenticité comme c’est le cas de plusieurs brefs préludes similaires. Toutefois, le style de celui-ci est compatible avec les préludes ‘authentiques’ de Weiss, même s’il ne consiste qu’en quelques mesures d’introduction. L’Allemande est largement construite sur des ré-énonciations du motif présenté dans les mesures d’ouverture, qui reparaît dans différentes tonalités tout au long du morceau. On trouve une même retenue dans la Courante, où Weiss use de son procédé typique, une reprise de l’ouverture vers la fin du morceau est légèrement déguisée en en omettant les deux premières mesures, presque comme s’il voulait taquiner l’auditeur attentif. La Sarabande, à la simplicité trompeuse, est également présente dans un manuscrit de luth conservé à Moscou. Il est peut-être parvenu en Russie avec Timophei Bielogradsky, que la tsarine Anna Ivanovna envoya à Dresde en 1733 pour y étudier le luth avec Weiss, dont il devint un élève très acclamé. L’ouvrage peut donc sans doute être daté entre 1725 et 1735. La sonate se poursuit avec un Menuet dont les deux premières phrases reparaissent dans diverses tonalités, parfois ensemble, parfois séparées, révélant un plaisir de jouer avec les attentes de l’auditeur qui dut naître des nombreuses heures d’improvisation publique de Weiss. L’exubérant Presto, comme si souvent dans les finales de Weiss, rappelle beaucoup un concerto, forme dans laquelle Weiss semblé avoir excellé, même si nous n’en avons aujourd’hui aucun exemple complet écrit de sa main. Luise Gottsched ne possédait pas moins de dix de ses concertos pour luth, mais on n’en a gardé aucune trace.

Le Tombeau composé pour la mort du comte Jan Anton Losy, fameux luthiste de l’aristocratie de Bohème de la précédente génération, figure au nombre des plus célèbres morceaux du vivant de Weiss (Luise Gottsched en fait mention). Dans le même manuscrit, conservé à la British Library de Londres mais provenant sans doute de Prague, figure un autre Tombeau, cette fois dédié à un membre non identifié d’une famille noble de Prague, les Hartig, qui étaient des musiciens et mécènes célèbres de la ville. Composé en 1719, deux ans avant le Tombeau pour Losy, il présente certaines similitudes, notamment par son utilisation d’une tonalité extrêmement inhabituelle pour le luth, celle de mi bémol mineur. Il faut, pour jouer ce morceau désaccorder la plupart des cordes graves de l’instrument, ce qui donne à l’ouvrage une atmosphère voilée qui accentue sa tristesse.

Avec la sonate à grande échelle en la mineur (n° 43), nous avons affaire à l’une des compositions de Weiss les plus tardives. Sans doute écrite dans les années 1740, une remarquable série d’une douzaine d’œuvres résume tout ce qu’un maître luthiste peut réaliser. Magistralement construites, pleines d’une expressivité profondément touchante, ces morceaux ne se livrent pas facilement, étant parmi les plus difficiles du répertoire pour luth. L’Allemande par laquelle débute la sonate, bien qu’elle soit marquée Andante, semble essentiellement tourmentée ; malgré la vigueur de la courante, qui semble secouer la tristesse ressentie, on finit par y plonger dans des tonalités éloignées semblant démentir son optimisme de départ. Le sens de l’humour de Weiss paraît refaire surface dans la Bourrée, à la vivacité communicative, tandis que la Sarabande en ut majeur, à nouveau marquée Andante, semble respirer la sérénité. Le couple de Menuets, respectivement en la mineur et la majeur, maintient cette approche plus optimiste, tandis que le finale Presto est un nouveau mouvement franchement virtuose d’une grande difficulté technique et débordant de verve, à nouveau dans le style concertant, qui nous rappelle une fois encore quel immense interprète dut être Weiss.

Tim Crawford

Version française : David Ylla-Somers


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