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8.555071 - Japanese Orchestral Favourites
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Œuvres orchestrales japonaises

Toyama • Konoye • Ifukube • Akutagawa • Koyama • Yoshimatsu Au cours de la seconde moitié du seizième siècle, le Japon s’ouvrit brièvement à la musique européenne avant que ne soit mise en œuvre une politique interdisant toute influence occidentale. Ce n’est qu’au cours de la seconde moitié du dix-neuvième siècle que les portes s’ouvrirent de nouveau à l’Europe et que la musique européenne y trouva une place. En 1921, la première œuvre japonaise pour orchestre de style occidental fut composée ; il s’agissait d’une Ouverture de Kósçak Yamada qui avait étudié à Berlin. Dès ce moment, le nombre d’œuvres orchestrales écrites par des compositeurs japonais ne cessa de croître au point que l’on a pu recenser, depuis le début des années trente jusqu’à nos jours, une production annuelle d’une trentaine d’œuvres, culminant parfois à une centaine. La présente sélection comprend six de ces œuvres les plus célèbres au Japon, dont quatre adoptent la gamme pentatonique japonaise traditionnelle.

Yuzo Toyama est né à Tokyo en 1931. Il étudia la composition auprès de Kan’-ichi Shimofusa, un élève de Hindemith qui étudia la direction d’orchestre avec Kurt Wöss et Wilhelm Loibner qui dirigèrent tous deux l’Orchestre Symphonique de la NHK dans les années cinquante. Toyama a été le chef principal de nombreuses formations orchestrales au Japon. En tant que compositeur, il a subi l’influence de Bartók et Chostakovitch en particulier et, tout comme Kodály avant lui, attache une grande importance à l’utilisation de mélodies folkloriques dans ses œuvres. Figurent notamment à son catalogue deux symphonies, trois concertos pour piano et deux concertos pour violon. Sa Rhapsodie fut composée en 1960 comme bis pour la tournée européenne de l’Orchestre Symphonique de la NHK à laquelle il prit part comme chef d’orchestre. Elle débute par le son répété du hyoshigi — deux blocs de bois utilisés dans le théâtre kabuki — puis est suivie par les mélodies de célèbres chansons populaires japonaises. L’air d’Antagato dokosa (D’où viens-tu ?) est énoncé à la trompette, le chant des pêcheurs d’Hokkaido Soran-bushi est interprété par les cuivres, la chanson de banquet de Kyushu Tankou-bushi (le chant des mineurs) par les cordes, et une autre chanson de banquet de la région du Kansai Kushimoto-bushi par la flûte. Le chant du meneur de chevaux de somme Oiwake-bushi de la région de Nagano, dans le centre montagneux du Japon, interprété discrètement par la flûte, constitue la section centrale de l’œuvre qui se termine par Yagi-bushi, une chanson de festival de la région du Kanto, qui fournit la matière à un Finale énergique.

Hidemaro Konoye est né en 1898 au sein d’une famille de la haute aristocratie — son frère devint d’ailleurs premier ministre du Japon en 1937-39 et 1940-41. Il étudia la composition auprès de Kósçak Yamada à Tokyo, puis en Europe auprès de Vincent d’Indy et Max von Schillings, et la direction d’orchestre avec Erich Kleiber. Il fut non seulement un chef important au Japon mais dirigea également des orchestres à l’étranger, dont le Philharmonique de Berlin, l’Orchestre de la Scala de Milan et l’Orchestre Symphonique de la NBC. Il réalisa le premier enregistrement de la Symphonie No.4 de Mahler et fréquenta Furtwängler et Richard Strauss. Il mourut en 1973. Konoye écrivit des compositions originales mais préférait orchestrer des musiques existantes, dont, par exemple, les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky et le Quintette en ut majeur de Schubert. Etenraku est un arrangement d’une pièce de gagaku du même nom. Le gagaku est la musique traditionnelle de la cour impériale japonaise, remontant aux temps anciens, interprétée par un orchestre à vent, instruments à cordes pincées et percussion. Cette musique arriva de Chine, de la Corée et du Vietnam entre le cinquième et le huitième siècle et fut adaptée au goût du peuple japonais de l’époque, avant que son répertoire ne s’enrichisse de musique japonaise originale. L’Etenraku est d’origine incertaine, mais l’on suppose qu’il fut introduit au Japon à partir de la Chine. Toutefois, sa mélodie est familière aux Japonais depuis bien longtemps, adaptée dans des chansons populaires et utilisée fréquemment de nos jours à l’occasion de mariages. L’arrangement qu’en a fait Konoye pour orchestre de gagaku reproduit avec beaucoup d’habileté les effets d’un orchestre occidental. De forme ternaire, l’arrangement fut créé à Moscou en 1931 sous la direction du compositeur avant d’être joué par la suite dans plus d’une cinquantaine de villes à travers le monde. Leopold Stokowski intégra l’œuvre à son répertoire et, en Europe, cette œuvre fut souvent associée à Debussy. A chaque fois qu’il eut vent de ce commentaire, Konoye prit soin de le réfuter en faisant remarquer qu’en réalité c’est Debussy qui avait subi l’influence du gagaku qui avait été introduit en Europe lors de l’Exposition Internationale de Paris en 1899.

Akira Ifukube est né en 1914 à Hokkaido, l’île la plus septentrionale du Japon, et décida d’étudier la musique après avoir entendu le Sacre du Printemps de Stravinsky. Autodidacte, il acheva sa Rhapsodie japonaise en 1935. L’œuvre reçut le prix institué par l’émigré russe Alexandre Tchérépnine, qui s’était établi à Shanghai afin d’étudier la musique asiatique et qui cherchait à mieux faire connaître la musique japonaise à travers le monde. Le jury, qui réunissait Roussel, Ibert, Honegger, Tansman, Harsányi, Ferroud et Gil-Marchex, fut unanime. L’œuvre fut créée en 1936 par l’Orchestre Populaire de Boston sous la direction de Febian Sevitsky, puis fut accueillie avec enthousiasme par Sibelius à l’issue de sa première exécution à Helsinki en 1939, ce qui représenta un encouragement considérable pour les compositeurs japonais dont on entendait encore peu les œuvres à l’étranger. La Rhapsodie réunit Nocturne et Fête. La première partie est de forme ternaire, avec une première section dominée par un thème triste de style populaire énoncé par un long solo d’alto. La section centrale constitue une évocation de la nuit pleine de tension. Dans Fête, on trouve des thèmes de musiques festives japonaises traditionnelles. Dans chaque mouvement, une dimension importante est apportée par les neuf percussionnistes et l’on remarque l’utilisation dans le second mouvement de techniques particulières tels que l’application de l’archet sur la touche et le pincement des cordes des violons tenus horizontalement, comme des guitares. Aucune mélodie folklorique spécifique n’est utilisée. A la suite du prix Prix Tchérépnine, Ifukube devint l’élève d’Alexandre Tchérépnine. Ses œuvres ultérieures comprennent Ode symphonique à Buddha, Sinfonia Tapkaara, deux concertos pour violon, un concerto pour marimba et environ trois cents musiques de film, dont celle de Godzilla.

Yasushi Akutagawa naquit à Tokyo en 1925. Il est le fils de l’un des plus éminents auteurs japonais de la première moitié du vingtième siècle, Ryunosuke Akutagawa. Il étudia à Tokyo auprès de Ifukube et Kunihiko Hashimoto, guidé par l’esthétique de brutale virilité du premier et le lyrisme du second. Il fut fortement influencé par les musiques de Chostakovitch et de Prokofiev qui étaient largement difusées au Japon après guerre, et il joua un rôle important dans les échanges musicaux entre le Japon et l’Union soviétique. Il est mort en 1989. Certaines œuvres d’Akutagawa furent interprétées par des chefs d’orchestre russes de tout premier plan, dont Anosov et Gergiev. Il a composé un opéra, Orphée d’Hiroshima, Ellora Symphony, un concerto pour violoncelle, et une centaine de musiques pour le cinéma. Musique pour Orchestre Symphonique fut créé en 1950 par l’Orchestre Symphonique de la NHK placé sous la direction de Hidemaro Konoye et fut bientôt repris par Thore Johnson et le Symphony of the Air et donné partout à travers les Etats-Unis, ouvrant à l’œuvre les portes d’une reconnaissance internationale. Le premier des deux mouvements, marqué Andantino est de forme ternaire et fait se succéder, dans la première section, des motifs plein d’esprit, soutenus par une caisse claire, qui encadrent une section centrale d’inspiration plus mélancolique. L’Allegro qui suit commence par un bruit de cymbales qui introduit un mouvement en forme de rondo où se dégage un thème principal agressif, un épisode contrasté de type scherzo et un second épisode lyrique, usant chacun de l’intervalle de seconde mineure typique du compositeur.

Kiyoshige Koyama est né en 1914 à Nagano dans les montagnes centrales du Japon et étudia la composition auprès de Kornei Abe, un élève de Klaus Pringsheim, et Tornojiro Ikenouchi, un élève de Henri Bussel. Sa carrière commença tard et ce n’est qu’après la guerre que ses œuvres commencèrent à être interprétées. Son style reprend la tradition folklorique japonaise à la suite de l’influence du groupe de compositeurs nationalistes des années 1930 et 1940 auquel appartenaient Ikufube, Fumio Hayasaka et Urato Watanabe. Il a composé un opéra, Sanshyo-Dayu, et une suite symphonique, Masque de Théâtre de Nô. Kobiki-uta (chant du bûcheron) est une série de variations sur une œuvre traditionnelle : un chant de bûcheron de la région occidentale de Kyushu. Il fut créé en 1957 par l’Orchestre Philharmonique Nippon dirigé par Akeo Watanabe. Le thème est énoncé par un violoncelle solo, tandis que le violon et l’alto, jouant sul ponticello, imitent le son de la scie du bûcheron. La première des trois variations suivantes s’appuie sur les tambours traditionnels shime-daiko et yagura-daiko. La seconde transforme le thème de plusieurs façons, avec un accompagnement de glockenspiel, un célesta et une harpe menant à une variation finale audacieuse et hardie avant que le thème ne fasse discrètement son retour.

Takashi Yoshimatsu est né à Tokyo en 1953 à une époque où les compositeurs japonais avaient adopté les techniques de l’avant-garde. Tout en absorbant ces influences, Yoshimatsu alla à l’encontre du mouvement général, retrouvant les rythmes populaires et les mélodies romantiques, devenant ainsi le porte-drapeau du néo-romantisme au Japon. Il étudia pendant un temps auprès de Teizo Matsumura, un élève de Ikufube, mais acquit l’essentiel de son métier en autodidacte. Grand admirateur de Sibelius, il a composé cinq symphonies, des concertos pour piano, pour saxophone et pour basson. Threnody pour Toki fut composé à l’origine, en 1979, pour onze instruments à cordes et piano mais fut révisé, en 1980, pour orchestre de plus grande dimension et piano. C’est cette version, créée par l’Orchestre Philharmonique Nippon sous la direction de Kazuo Yamada, qui est présentée ici. Le Toki, l’ibis à huppe, est en voie d’extinction depuis le début du vingtième siècle. Dans cette œuvre, le compositeur traite l’oiseau comme un symbole de la beauté naturelle oppressée par la civilisation contemporaine qui représente également l’état de la musique tonale, largement négligée. Se lamentant du sort des deux, il a fait de cette œuvre une prière pour leur renaissance. Threnody débute par des harmoniques à l’alto, violoncelle et contrebasse, suivies par le violon qui interprète, là encore en harmoniques, un fragment déchirant qui suggère le cri du toki. Dans la partie centrale de l’œuvre, le piano joue le chant funèbre dans un style de jazz. Une figure descendante au violon suggère le vol de l’oiseau, de même que le cri du toki ; la musique atteint des sommets avant de s’évanouir. Dans la technique de cluster utilisée dans l’écriture pour les cordes, on reconnaît l’influence de Takemitsu et Penderecki.

Morihide Katayarna

Version française : Pierre-Martin Juban


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