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8.555761 - TVEITT: Piano Concerto No. 4 / Variations on a Folk Song
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Geirr Tveitt (1908-1981)

Concerto pour piano n° 4 "Aurora Borealis"

Espagne, 1951. Le virtuose en tournée Geirr Tveitt, compositeur et pianiste norvégien, joue en direct pour les radios de toute l’Europe, interprétant par cœur des œuvres de son plus illustre prédécesseur, Edvard Grieg. Le présentateur de la radio annonce le morceau

suivant ; soudain, c’est le trou de mémoire ! Tempête dans le cerveau de Tveitt… tout ce qu’il se rappelle, c’est la durée approximative du morceau. Alors il improvise sur-le-champ une œuvre de "Grieg". Personne ne semble s’en rendre compte…

L’ombre de Grieg est omniprésente dans la vie de Tveitt. C’est inévitable pour un Norvégien, et encore plus pour un Norvégien de l’ouest possédant des dons de pianiste et de compositeur, né dans la même ville que Grieg, Bergen, un an exactement après le décès du grand homme. Toutefois, Tveitt parvint à faire la paix avec cette éminence grise, se ménageant une place parmi les principaux musiciens norvégiens contemporains et comme le suggère le pianiste Leif Ove Andsnes : "parmi les plus grands compositeurs pianistes du XXème siècle auprès de Bartók, Britten, Prokofiev et Rachmaninov".

Adolescent, Tveitt avait déjà décidé de stimuler son oreille musicale. Allant au lycée loin de chez lui, sans piano pour répéter, il dessina un clavier sur du carton et s’en servit. Le cinéma local avait besoin d’un pianiste pour accompagner des films muets, mais l’imagination et la créativité de Tveitt l’entraînaient parfois loin de ce qui se déroulait à l’écran et ses pianotages endiablés durant les scènes d’amour ne firent guère l’unanimité du public. Lorsque le professeur de musique de son lycée se mit à éreinter tout ce qu’il écrivait, Geirr recopia un morceau de Grieg et le glissa parmi ses propres pièces : il fut ravi de découvrir que son professeur ne faisait même pas la différence.

Comme Grieg, Tveitt étudia au Conservatoire de Leipzig. Comme Grieg, il le trouva assommant, même si l’aspect technique y était irréprochable. Cela ne l’empêcha pas de se rebeller et de proférer quelques grossièretés à l’égard de Grieg ; il trouva tout de même le temps de composer en toute liberté, et on s’arracha ses œuvres pour les jouer et les publier, comme par exemple ses trois premiers concertos pour piano. Tveitt rencontra la liberté spirituelle en France, où il prit des leçons avec des musiciens tels que Honegger et Villa-Lobos. Paris devint l’une de ses étapes préférées lors de ses tournées et il y créa son Concerto pour piano n° 4 en 1947. Quelques heures après que Kirsten Flagstad eut interprété des œuvres de Grieg, Tveitt fit écho avec enthousiasme au sentiment de Grieg selon lequel "l’esprit français était la sauvegarde de la musique nordique". A l’époque, Tveitt avait déjà épousé sa deuxième femme Tullemor, petite-nièce du meilleur ami de Grieg, Frants Beyer. Vingt ans après, Tveitt, assumant désormais aisément sa dette envers Grieg, alla jusqu’à mettre en musique quatre des lettres passionnantes et très intimes de Grieg à Beyer.

Tveitt avait certainement réalisé la force de ce qu’ils avaient en commun. Rentré en Norvège dans les années 1930, il s’intéressa de très près à la musique populaire de Hardanger, le fief de sa famille. Le violon de Hardanger, instrument décoratif populaire de la région, qui comporte des cordes de résonance supplémentaires et peut être accordé d’une multitude de manières différentes, avait déjà influencé ses compositions, tout comme cela avait été le cas de Grieg. Dès lors, son inspiration fut la tradition secrète des chansons de Hardanger, dont le premier résultat, en 1939, furent les Variations sur une chanson populaire de Hardanger pour deux pianos et orchestre. Demeurant dans son domaine fermier ancestral au-dessus du Hardangerfjord près de Norheimsund pendant la Deuxième Guerre Mondiale, Tveitt recueillit plus d’un millier de mélodies populaires, les utilisant plus tard dans ses Cinquante mélodies populaires de Hardanger pour piano (Marco Polo 8.225055-56) et dans les Cent Mélodies de Hardanger orchestrales (Naxos 8.555078 et 8.555770). Pour se détendre, il travaillait sur une analyse de l’intégrale des œuvres de Grieg, et notamment sur son rapport avec la musique populaire, et il orchestra la célèbre Ballade de Grieg, autre série de variations sur une mélodie populaire norvégienne : après l'avoir jouée au moins cent fois, Tveitt déclara que selon lui cette version surpassait de loin l’écriture pianistique de Grieg.

Les interminables tournées d’après-guerre de Tveitt, défendant Grieg aux côtés de Liszt, Rachmaninov, de pages françaises et de ses propres compositions, dont de nouveaux concertos pour piano, découlaient d’une lutte incessante pour joindre les deux bouts. Geirr et Tullemor envisagèrent d’émigrer aux USA, et tentèrent de faire vivre leur jeune famille grâce à leur ferme, activité qui ne convenait guère aux mains de pianiste de Tveitt, pas plus, bien entendu, que de construire sa propre maison, avec un peu d’aide nécessaire de ses amis, à Bjødnabrakane, haut sur le flanc de la colline au-dessus de la ferme familiale. Pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de route : son piano et d’immenses baies vitrées devant donner au salon une vue du fjord et des montagnes à couper le souffle durent être montés par le chemin au moyen d’une luge tirée par des chevaux. Dix ans plus tard, il se fit construire une nouvelle maison près de la ferme séculaire désormais délabrée ; des installations plus modernes, mais toujours aucune route digne de ce nom, deux maisons qui devaient toutes deux être frappées par des catastrophes. Durant le terrible hiver de 1962-63, Bjødnabrakane s’effondra sous une colossale chute de neige. Pendant l’été caniculaire de 1970, la nouvelle maison prit feu. La cause en était tragi-comique : un orage, une pointe de tension électrique et un réfrigérateur qui explose. La conséquence tragique fut que sans route et sans camion de pompiers, la maison fut réduite en cendres. Avec elle disparurent l’analyse de Grieg faite par Tveitt, sa collection de chansons populaires et quatre cinquièmes de ses compositions.

En de si terribles circonstances, les concertos pour piano de Tveitt peuvent presque être considérés comme des miraculés. Deux d’entre eux, le n° 2 et le n° 6, ont semble-t-il été irrémédiablement perdus, mais quatre autres, ainsi que les Variations, existent toujours (Naxos 8.555077 pour le n° 1 et le n° 5). Heureusement, son art du piano les a sauvés : tandis que le n° 3 n’existe que dans un unique enregistrement, très impressionnant, avec Tveitt comme soliste, d’autres ont été publiés ou comme ici, ils survivent sur des parties d’orchestre et des partitions pour piano ainsi que sur des enregistrements de ses interprétations.

Tveitt appelait souvent ses Variations, écrites pour lui-même et pour sa première femme Ingebjørg Gresvik, un "double concerto". Leur création à Oslo en 1939, année où ils se séparèrent, fut accueillie avec grand enthousiasme, le couple de solistes faisant des étincelles. Un seul critique resta de marbre : Pauline Hall, qui avait toujours eu une dent contre Tveitt, témoin sa réplique railleuse lorsqu’il qualifia son Concerto n° 3 de "modeste hommage d’un jeune étudiant à Brahms" - "Oui, un hommage des plus modestes ". Sur le présent enregistrement, les solistes sont également un homme et une femme. La chanson populaire, introduite d’emblée par la clarinette basse, déchaîne toute la gamme de l’expression musicale de Tveitt. Cette forme savamment agencée semble libre et rhapsodique : certaines des variations sont brèves, d’autres beaucoup plus longues ; certaines n’apparaissent qu’une fois, d’autres reparaissent et s’allient pour créer des formes plus développées. C’est une jeune laitière qui chanta cette chanson à Tveitt près du grand glacier Folgafodne à Hardanger :

La jeune fille était là debout, tirant la boisson.

Elle répondit au garçon qui réclamait la coupe* :

"Tu dois d’abord me chanter une ballade qui parle d’étoiles."

"Si les étoiles pouvaient étinceler comme tes cheveux dorés, alors je chanterais toute la journée."

Tels furent ses mots. Sur le pré ils dansent ensemble maintenant.

[ *kjengja : coupe en bois traditionnelle ressemblant assez à un drakkar viking, avec deux anses sculptées, généralement en forme de tête d’animal.

**leikarvodlen : champ à ciel ouvert pour les danses folkloriques.]

Les étoiles furent toujours pour Tveitt une source d’inspiration. Le Ciel étoilé du Sahara, pièce étincelante et noire comme le jais, conclut une suite évoquant des endroits où il se produisit dans le sud de l’Europe et en Afrique du nord, où son piano fut même transporté entre deux chameaux. Tveitt avait peint le plafond du salon de Bjødnabrakane Tveitt en bleu nuit, avec des constellations dorées. Sa fille Gyri se rappelle que son jeune frère Haoko et elle s’allongeaient sur des matelas sous les étoiles tandis que leur père leur en parlait. L’hiver, emmitouflés dans des couettes, ils regardaient bouche bée le fabuleux "ballet, les lances et leur danse éternelle" et les éclatantes traînées de lumière qui inspirèrent à Tveitt son chef-d’œuvre nocturne, le Concerto pour piano n° 4.

Encore parées de mystère, les aurores boréales, d’un blanc éclatant avec du vert, du jaune et du rouge, sont parfois statiques, parfois démonstratives, jetant des éclairs, d’une beauté poignante et même terrifiante. Il en est ainsi de l'étincelante musique de Tveitt, semblable à des faux d'artifice aveuglants dus à l'alliance du piano et de l'orchestre et non à leur affrontement. De fait, le Concerto n° 4 fut d’abord créé dans une version pour deux pianos, lorsque la pianiste française Geneviève Joy se joignit à Tveitt pour un concert parisien triomphal lors duquel le compositeur interpréta ses propres œuvres. Nadia Boulanger en personne loua son "originalité enracinée dans la tradition… un souffle d’air frais venu de Norvège". Tullemor se rappelait que le public "était déchaîné". Elle se trouva aussi assister à la création des Variations, cinq ans avant de rencontrer Geirr, et elle fut également témoin des houleuses disputes qui précédèrent la création norvégienne du Concerto n° 4 à Bergen en 1949, lorsque des étincelles d’une autre couleur furent lancées en répétition par Geirr et son ami, le chef d’orchestre et compositeur au sang chaud Olav Kielland. Heureusement, ils réconcilièrent leurs différences pour le concert : grâce à un enregistrement et aux parties orchestrales, ainsi qu’à la version pour deux pianos, le chef d’orchestre et pianiste Christian Eggen put reconstituer l’ouvrage après la disparition de la partition dans l’incendie de 1970.

Tveitt avait choisi la citation de Grieg parfaite : l’esprit français, impressionniste, voire digne de Messiaen, irradie l’aurore boréale véritablement nordique du Concerto n° 4. A l’instar de Peer Gynt, Geirr Tveitt reste fidèle à lui-même et à sa patrie malgré tous ses lointains voyages.

David Gallagher

avec ses remerciements à

la famille Tveitt et à Bjarte Engeset

Traduction : David Ylla-Somers


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