About this Recording
8.555770 - TVEITT: 100 Hardanger Tunes - Suites Nos. 2 and 5
English  French 

Geirr Tveitt (1908-1981)

Geirr Tveitt (1908-1981)

Cent mélodies de Hardanger, op. 151: Suites No 2 et No 5

C’est dans les hauteurs des collines, trois cents mètres au-dessus de la côte occidentale du Hardangerfjord, qu’est située Bjødnabrakane, où poussent les genévriers et où récemment vivaient encore des ours ; c’est là, dit-on, qu’à minuit le soir de Noël les animaux parlent, la neige disparaît et l’eau du torrent se transforme en vin. Même s’il n’est pas recommandé de mettre le nez dehors pour aller bavarder autour d’un verre, à la même heure chevauchent les Oskereia, d’étranges et dangereuses créatures et esprits des morts, volant si vite à travers les airs que des étincelles jaillissent des sabots de leurs chevaux. Aucune route ne montait à Bjødnabrakane ; de là-haut, on domine le fjord et on voit l’imposant glacier de Folgafodne et les hauts plateaux de Hardangervidda. Le compositeur Geirr Tveitt y construisit sa nouvelle maison lorsqu’il s’installa sur le domaine fermier ancestral de son père, près de Norheimsund à Hardanger, dans l’ouest de la Norvège, au cours des années 1940. Vingt ans plus tard, Bjødnabrakane devait être détruite par d’épouvantables chutes de neige ; ce fut la première des deux catastrophes qui devaient frapper Tveitt : en 1970, sa maison du vieux domaine fermier fut ravagée par le feu ; la plupart de ses œuvres furent à jamais perdues. Toutefois, à partir de la Deuxième Guerre Mondiale, Bjødnabrakane fut le bastion de Tveitt : il s’y maria, eut des enfants, étudia de près les coutumes de Hardanger et ´ se brancha ª sur la longueur d’ondes d’une tradition mêlant la musique, le quotidien, la nature et le surnaturel.

Dans toute cette région, l’existence était réglée par le cycle des saisons, tournant autour de la transhumance annuelle qui menait le bétail vers les riches pâturages vert sombre des montagnes, aux ´ fermes des collines d’été ª. Demeurant et travaillant avec les gens de Hardanger, Tveitt en vint à les connaître assez bien pour entendre les chansons et les histoires qui les touchaient intimement, retranscrivant plus de mille de leurs mélodies populaires qui parfois ne constituaient que des bribes de paroles ou de musique. Pour Tveitt, la ´ nostalgie souvent profonde et douloureuse ª de leur musique de montagnards exprimait une ´ plus grande foi en la nature qu’en les hommes, et dans le chant et la musique comme réconfort des temps difficiles. ª Il en vint à comprendre leur croyance dans les anciennes légendes et le folklore. La musique la plus profonde, disaient-ils, ´ les sons de la vérité enfouie dans le subconscient, étaient symbolisés par la musique des underjordiske, les habitants des enfers ª. Il y avait aussi les huldre, des êtres féeriques vêtus de vert, avec des queues de vache, passant leur vie à chanter dans les collines, et le fossegrim, l’esprit des cascades jouant du violon : on ne faisait jamais que l’entrapercevoir, mais si on était en phase avec lui et qu’on lui offrait quelque gâterie (de l’agneau fumé, par exemple), il vous apprenait peut-être quelques-unes de ses mélodies. Lors de ses promenades solitaires sur les hauteurs de Hardanger, Tveitt vit des collines dont les ombres avaient la forme de trolls et il commença à écrire ses propres mélodies.

C’est sans doute de là que provinrent ses œuvres les plus personnelles : Cinquante mélodies populaires de Hardanger pour piano et les Hundrad Hardingtonar (Cent Mélodies de Hardanger) pour orchestre, encore plus vives, des mélodies originales de Tveitt se fondant avec les airs populaires et partageant tout, depuis leur sujet jusqu’à leur harmonie modale. La tradition de Hardanger était devenue celle de Tveitt. Sa fille Gyri et son fils Haoko la connurent dès leur plus tendre enfance ; Gyri se rappelle ses ´ débuts impromptus au concert ª, effectués vers quatre ans : assise dans un studio de radio marocain tandis que son père jouait des airs de Hardanger pour une émission de piano diffusée en direct, elle se mit spontanément à chanter pour l’accompagner - comme à la maison, si bien que Papa ne fit pas attention ; sa grand-mère l’entendit depuis la Norvège, cinq sur cinq, grâce à sa radio à ondes courtes. ´ Toujours la bonne longueur d’ondes ª, en effet.

Quatre suites orchestrales de quinze morceaux ont échappé à l’incendie de 1970, la Suite n° 3 faisant partie des œuvres disparues. Le CD Naxos 8.555078 fait contraster la Suite No.4, avec son récit de noces en quinze chapitres, avec la Suite n° 1, dont la diversité reflète les cinquante mélodies populaires pour piano (Marco Polo 8.225055-56). Les deux suites restantes, enregistrées ici, ne sont pas des narrations mais sont reliées par leurs thèmes, l’unité musicale de la vie montagnarde à Hardanger, la réalité et le mysticisme, le naturel et le surnaturel.

La Suite n° 2, Quinze Chansons montagnardes, débute sur les plateaux de Hardangervidda : un chasseur de rennes soupire Loin, loin au-delà des collines vers Turid - ´ sa chanson apaisera la tristesse ª ; un garçon a perdu son amour : désemparé, il erre Avec les loups et les rennes dans la tempête des hautes terres. Dans la comptine Poule, chien, vache et cheval Tveitt s’est amusé à choisir les instruments s’adaptant le mieux aux cris des animaux - ´ klukk-klukk-klukk ª, ´ vov-vov ª, ´ møø ª et ´ prrro ª. Dans l’appel au bétail des montagnes de la jeune laitière chante avec nostalgie sa solitude dans la ferme des collines d’été ; peut-être noiera-t-elle ses peines dans la bière forte qu’apportent les chevaux de bât. Loin au-delà du calme lac de montagne, un berger joue de la flûte, un long tuyau sans trous façonné au printemps avec l’écorce d’un saule. La plainte du Vieux Nick bouillonne d’une inventivité orchestrale diabolique : des suraigus de contrebasses introduisent la mélodie ; le violon du pauvre Nick n’a pas de cordes car les diligents habitants des enfers n’arrêtent pas de dérober les boyaux de leurs invités - ´ Sacrebleu ! ª Au cœur de la suite se trouve une envoûtante chanson d’oiseau écrite par Tveitt : le petit ptarmigan blanc comme neige est minuscule devant le grand glacier de Folgafodne, évocation désolée des sept colonies qui selon la légende sont ensevelies à jamais sous la glace — l’humanité écrasée par la nature impassible et toute-puissante. Et pourtant… ´ si vous entendez le chant dans le rugissement de la cascade, vous pouvez rire et plaisanter même quand vous avez le cœur gros ª : la mélodie de Tveitt émerge des cascades sonores qui l’environnent. Lars le boiteux joue si bien du violon qu’il a sûrement appris son air du huldre, dont Geirr invoque la chanson enchantée depuis leur maison au creux de la colline de Hulder, sur le domaine fermier de sa mère, à une journée de marche vers le sud par-delà les collines depuis Bjødnabrakane. Si vous voulez un air endiablé pour une bonne marche, prenez Barbe en feu : l’homme dont la pipe lui tomba des lèvres et le rasa de très près ! Peut-être était-il en train de jouer de la guimbarde — ou du trombone en sourdine dans l’imitation inspirée que Tveitt nous donne de Copland. La jeune montagnarde descendant la colline à ski, comme elle veut crâner, n’a que ce qu’elle mérite en se meurtrissant le coccyx (ou ´ le cul ª, si - comme Tveitt — on préfère se montrer plus direct). Enfin, on fait le bilan désabusé d’une vie dont tous les rêves ne se sont pas accomplis : ´ quand j’étais jeune, je pensais que j’escaladerais ces collines bleutées au lointain ; à présent je sais que je n’irai jamais si loin. ª

Le mot norvégien ´ troll ª ne signifie pas seulement une mythique créature de la montagne, énorme, vieille, souvent laide, souvent solitaire ; il symbolise aussi la magie, et tout l’univers underjordisk au-delà de notre monde. C’est ainsi que la Suite n° 5 de Tveitt, Mélodies trolls, puise au plus profond de cet au-delà, qui selon le folklore est la source des ´ mélodies vraies ª. Pour commencer, essayez de vous ´ accorder à la manière troll ª : le violon folklorique décoratif de Hardanger possède des sous-cordes supplémentaires pouvant être accordées d’une multitude de manières — la manière troll donne des sonorités inquiétantes, pour une musique ´ réelle ª mais mystérieuse. Les sept morceaux qui suivent figurent, sans récits surnaturels, parmi les Cinquante airs populaires pour piano de Tveitt ; ici brillamment réinventés pour un orchestre (leur ´ véritable ª interprétation selon Tveitt), ils reflètent le rapport étroit existant entre les vies des underjordiske et des gens de Hardanger. Les huldre aussi, dans leur dimension parallèle, ont leur transhumance et mènent leur bétail étincelant aux fermes d’été ; ils chantent de douces berceuses à leurs enfants ; ils célèbrent de grandes noces de Hardanger (c.f. la Suite n° 4 de Tveitt) et sont si hébétés le lendemain matin qu’un violoneux doit les réveiller pour le nøring, le petit-déjeuner de noces. Puis vient ce que Tveitt, appelait avec sentiment (cela le touchait-il particulièrement?) la ´ tragédie ª de L’enfant des fées, la tradition populaire selon laquelle ´ quelqu’un de ‘différent’ qui vit parmi les hommes vient en fait d’un autre monde. Les underjordiske ont pris l’être humain qui était ‘comme nous’ et ont laissé leur propre enfant à sa place. Et l’enfant des fées ne trouve jamais vraiment sa place au sein des normes de notre monde. ª Du glacier de Folgafodne émane comme une menace : c’est un symbole froid et silencieux de l’impuissance humaine, mais heureux Le garçon au trésor des trolls. Comment l’a-t-il obtenu ? Sans doute en lançant un couteau par-dessus : le fer est la défense traditionnelle contre le surnaturel, il rompt les enchantements… jetés par une puissante Chanson sortilège. La vieille harpe tordue, faites de branches de bouleau des montagnes, est certainement ensorcelée : elle parle ! (Il s’agit d’une mélodie originale de Tveitt ; d’autres suivent.) Garsvoren est le gobelin en résidence de la ferme - le ´ brownie ª pour les Ecossais : est-ce l’esprit d’un ancêtre veillant sur son héritage ? C’est un elfe insaisissable, que l’on entend taper du marteau ou couper du bois mais que l’on voit rarement : de la taille d’un chat, capable de se métamorphoser, transparent. Serviable, si vous prenez soin de l’endroit où il vit. Sinon, prenez garde. La moqueuse danse des sabots de Garsvoren fait place au Jeu de l’esprit des eaux, spectrale chanson sortilège semblant émerger des profondeurs du lac. C’est pendant un Crépuscule sombre et brumeux qu’on a le plus de chances d’apercevoir le tusse, petit lutin capricieux de vert vêtu avec un chapeau à pompon, puis retentit un coup de sifflet en étain (Tusseflyta). Le phénomène naturel de l’écho serait dit-on les underjordiske répondant aux appels des hommes. Et pour conclure la suite surnaturelle de Tveitt, une évocation massive et bouleversante du Jugement dernier, retentissant du son de cloches et de sept timbales endiablées. C’est sans doute le dernier vol des Oskereia, nous emportant tous sur leurs ailes, les mortels comme les immortels.

David Gallagher

Traduction : David Ylla-Somers


Close the window