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8.555837 - MOERAN: Symphony in G Minor / Sinfonietta
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Ernest John Moeran (1894-1950)

Symphonie en sol mineur • Sinfonietta

Les années 1920 et 1930 virent en Angleterre une remarquable floraison de symphonies composées par les jeunes compositeurs en vue de l’époque. Après la guerre, les noms de Bax, Bliss et Vaughan Williams furent vite importants dans le domaine symphonique. Bax fut brièvement considéré comme le meilleur compositeur de symphonies britannique, mais ce statut fut remis en cause par Walton et Vaughan Williams. Dans les pays anglophones, l’exemple de Sibelius était alors très populaire, et c’est dans ce climat que E. J. Moeran s’efforça longuement d’écrire une symphonie.

Ernest John Moeran était né à Isleworth, dans le Middlesex. Son père était un pasteur protestant irlandais, mais il fut élevé sur les côtes du Norfolk, dans un village isolé nommé Bacton. Moeran étudia d’abord à Cromer, puis à Uppingham, où il eut comme professeur de musique Robert Sterndale Bennett, le petit-fils du compositeur William Sterndale Bennett. Sous son influence, Moeran apprit le violon et se mit à composer. En 1913, Moeran entra au Royal College of Music et devint l’élève de composition de Stanford, mais quand la guerre éclata, il dut se battre. En 1917, il fut blessé à la tête, un éclat d’obus se logeant trop près de son cerveau pour qu’on puisse le retirer ; ainsi, jusqu’à sa mort, cette blessure eut pour effet de le faire paraître ivre, même lorsqu’il avait à peine bu. Il fut réformé et peu après, il rencontra le compositeur Arnold Bax, à qui il fit très bonne impression.

Moeran est l’un des derniers grands compositeurs britanniques influencés par les chansons populaires. La Norfolk Rhapsody de Vaughan Williams avait été pour lui une révélation. Lorsqu’il était en garnison dans le Norfolk, Moeran avait commencé à collecter ces chansons et il continua pendant les années 1920. Leur parfum imprègne ses œuvres. Entre vingt et trente ans, il fut prolifique et tout en poursuivant ses études, désormais avec le compositeur John Ireland, il suivit l’exemple de Vaughan Williams et produisit trois rhapsodies orchestrales apparentées à des chansons populaires. Toutes trois furent créées en 1924. In the Mountain Country fut dédiée à Hamilton Harty, qui la dirigea ; il était lui-même l’auteur d’une Symphonie irlandaise et commanda une symphonie à Moeran. Celui-ci mit quatorze ans à l’achever.

Moeran fut longtemps associé avec le Norfolk, puis avec le Herefordshire, et pendant les trente dernières années de sa vie avec l’Irlande rurale, vivant lui-même à Kenmare, dans le comté de Kerry. En 1926, il s’était installé avec Philip Heseltine (le compositeur Peter Warlock) à Eynsford dans le Kent. Jusqu’alors, Moeran avait toujours été remarquablement prolifique, mais en participant aux agapes de la brillante compagnie d’Eynsford, où Warlock tenait toujours table ouverte pour ses amis bohèmes, il sembla s’égarer. A cause de sa blessure de guerre, il ne se débarrassa jamais de ce que les autres prenaient pour de l’alcoolisme invétéré.

Moeran finit par achever sa Symphonie et elle fut créée sous la baguette de Leslie Heward au Queen’s Hall de Londres le 13 janvier 1938, pour être aussitôt enregistrée avec d’autres œuvres de compositeurs britanniques contemporains. Comportant quatre mouvements, la symphonie est datée, sur sa partition imprimée, du 23 janvier 1937. Dans ses notes, Moeran soulignait le fait qu’ ‘il n’y a ni récit, ni suite d’événements qui s’y rapportent’. Il reconnut toutefois qu’elle avait été écrite dans le comté de Kerry et son mouvement lent dans le Norfolk, évoquant de façon subtile certains paysages de ces régions.

Le premier mouvement de la symphonie est lyrique et enjoué, avec de brefs dessins qui seront développés par la suite. Moeran traite l’orchestre comme des blocs de couleur, et l’élan de ces pages est souligné par l’ample second sujet. Son ami, le compositeur de Cambridge Patrick Hadley, lui aussi influencé par la musique populaire et passionné de trains comme Moeran, prétendait y reconnaître les échos d’une locomotive, image qui semble s’imposer à plusieurs reprises. Néanmoins, d’autres commentateurs préfèrent y entendre le bruit de la mer. Le mouvement lent est plus sombre, évoquant un paysage onirique et s’appuyant sur quatre brèves idées exposées au début. Ce développement d’une série de cellules musicales, également utilisée dans les mouvements ultérieurs, dénote l’influence de Sibelius. Cet univers onirique, rappelant aussi les dunes et les marais des environs du Norfolk, est dissipé par le scherzo, où, pour citer Moeran, ‘on permet au soleil de faire entrer comme une bouffée printanière contrastant avec l’atmosphère hivernale du mouvement lent.’ Moeran s’y inspire à nouveau de Sibelius, et notamment de ses symphonies n° 3 et n° 4. La musique s’interrompt soudainement, ‘comme éclipsée par un nuage passager’, nous dit Moeran. Les visées tragiques de la symphonie nous sont révélées dans le finale, avec une introduction lente et maussade dans laquelle le plongeon de l’ouverture du premier mouvement est réitéré. Puis un roulement de timbales introduit l’Allegro molto et le 9/8 dansant des cordes. Désormais l’amertume de l’ouvrage ne fait plus aucun doute, et dans la section centrale, une tempête ou un combat qui rappelait à Bax (ce qui consternait Moeran) Tapiola de Sibelius, le bien-être du scherzo est oublié. La tonalité principale de la symphonie, évitée pendant le finale, reparaît brièvement à la fin, mais elle n’est absolument pas triomphale et tout se termine sur une note amère, les six accords finaux tutti évoquant les incertitudes politiques de cette année 1938. Pour Geoffrey Self, cette symphonie serait le requiem de Moeran pour les victimes de la Grande Guerre, mais le compositeur ne nous laisse aucun indice probant à ce sujet.

La Sinfonietta de Moeran, qui est en réalité sa Symphonie n° 2, lui fut commandée par la BBC, sans doute par Arthur Bliss lorsqu’il y était directeur musical, car elle lui est dédiée. Ecrite en 1944, elle fut radiodiffusée pour la première fois le 7 mars 1945 sous la direction de Sir John Barbirolli. Ces pages aussi nous parlent de la nature. Les deux premiers mouvements sont très inspirés par la campagne du Herefordshire à la frontière du pays de Galles ; Moeran y vivait alors chez un parent, à Kington. La texture musicale est ici plus définie et néoclassique que dans la précédente symphonie, et avec ses syncopes à la Walton, cette musique enjouée semble vouloir échapper à la guerre pendant laquelle elle fut composée. De fait, la structure des mélodies rappelle la Sérénade en sol, que Moeran allait bientôt adapter de sa Suite Farrago de 1932. Même sans chercher à creuser de grandes questions philosophiques, ces pages sont profondément personnelles. Le mouvement central est une série de variations sur une mélodie entendue au départ, ce qui permet à Moeran d’incorporer des éléments de scherzo dans ce qui est principalement un mouvement lent. Il conçut celui-ci en se promenant dans la forêt de Radnor, et on peut y reconnaître une évocation de ce paysage romantique. Le finale fut écrit dans le comté de Kerry, et nous y retrouvons le Moeran irlandais, plus turbulent, avec des motifs des deux premiers mouvements synthétisés pour constituer l’idée principale du finale, qui démarre comme une cornemuse enjouée, à la Walton, devient une gigue, puis s’achève par une fugue festive.

Lewis Foreman

Version française : David Ylla-Somers


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