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8.555965 - SPOHR: String Quintets Op. 33, Nos. 1 and 2
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Louis Spohr (1784-1859)

Intégrale des quintettes à cordes, volume 1

De son vivant, Louis Spohr fut considéré comme l’un des principaux compositeurs de ce qui allait devenir le romantisme allemand : sa carrière s’étend sur une période allant des premiers quatuors de Beethoven jusqu’à Tristan und Isolde de Wagner, et ses œuvres couvrent tous les grands genres de l’époque. De nos jours, on le redécouvre surtout grâce à sa musique de chambre, en particulier avec le nonette en fa majeur

op. 31, l’octuor en mi majeur op. 32, et le quintette pour piano et vents en ut mineur op. 52. C’est aux cordes qu’est consacrée la majeure partie de sa production chambriste : 36 quatuors, sept quintettes, un sextuor et quatre double-quatuors. Toute sa vie, Spohr s’intéressa de près à la musique de chambre ; on lui connaît même quelques duos pour violons composés dès 1796 à Brunswick, alors qu’il n’avait que 12 ans. Et c’est encore par un quatuor, le 36ème, qu’il tira musicalement sa révérence à l’été 1857. A compter de sa nomination comme Maître de Chapelle à Kassel en 1822 et ce jusqu’à l’année même de sa mort, Spohr organisa tous les ans un festival d’hiver consacré au quatuor, festival au cours duquel on jouait tous les grands classiques, ainsi que ses œuvres et celles de compositeurs alors en vogue tels que Fesca et Onslow. Comme il pouvait aisément disposer de cordes supplémentaires parmi ses élèves et les musiciens de l’orchestre de la cour, il n’hésita pas à écrire également des quintettes pour varier la programmation : d’où les cinq derniers quintettes à cordes qui datent respectivement de 1826, 1834, 1838, 1845 et 1850.

Les deux premiers quintettes sont nettement plus anciens : Spohr dirigeait alors l’orchestre du " Theater an der Wien " de Vienne, entre 1813 et 1815. Ces ouvrages furent tous composés pour Johann Tost ; cet ancien violoniste auprès des Esterházy, pour qui Haydn écrivit ses quatuors opp. 54, 55 et 64, et Mozart ses quintettes K. 593 et K. 614, avait en 1790 épousé une riche veuve, Anna de Jerlischek, avant de s’installer comme fabricant de tissus à Znaim - maintenant Znojmo, en République Tchèque. Dans ses mémoires, Spohr explique que Tost s’était adressé à lui dès son installation à Vienne pour lui commander des œuvres de chambre, pourvu que les manuscrits restent en la possession du commanditaire, et que les pièces ne soient exécutées qu’en sa présence. Après trois ans de cette singulière exclusivité, les quatuors redeviendraient la propriété du compositeur qui pourrait ainsi les faire éditer. Passablement intrigué, Spohr demanda quelques explications supplémentaires : Tost lui avoua enfin qu’il souhaitait se servir de ces partitions pour se faire inviter à tous les grands salons musicaux du moment, tout simplement afin d’élargir le cercle de ses contacts d’affaire ! Spohr, comprenant qu’il favorisait ainsi les finances de Tost, réagit en conséquence et fixa le prix à trente ducats pour un quatuor, 35 pour un quintette et ainsi de suite.

Par suite d’une erreur d’éditeur, les quintettes de l’op. 33 furent publiés dans un ordre contraire à la chronologie. Le N° 2 en sol majeur fut en fait composé en premier, vers la fin de 1813, juste après que Spohr eut terminé son nonette. C’est Tost qui suggéra que la prochaine commande soit un quintette : ainsi naquit une œuvre maîtresse dans la production de notre compositeur. Spohr, qui vouait à Mozart une admiration sans bornes, ne pouvait que suivre l’exemple de son idole : il ajouta donc un second alto, plutôt qu’un second violoncelle selon le modèle de Boccherini - un musicien qu’il n’appréciait pas particulièrement -. On a parfois critiqué certaines œuvres de chambre de Spohr en soutenant qu’elles avaient certes la tournure des classiques viennois, mais n’en avaient pas la substance ; cela n’est vraiment pas le cas pour le quintette en sol majeur. Spohr entendait clairement démontrer qu’il n’était pas qu’un simple compositeur de concertos pour violon, à l’instar de Rode, Kreutzer et consorts. L’influence de Beethoven, son ami depuis Vienne, le poussa à écrire une musique intense, énergique, en particulier dans l’allegro initial : une véritable démonstration de richesse thématique, l’une des plus denses de tout son œuvre. Le premier thème, d’une douceur bien vite contrariée, offre le matériau pour tout le mouvement, y compris pour le second thème. Le travail contrapuntique et la vitalité rythmique sont remarquables ; la partie de premier violon témoigne de temps à autre que Spohr était lui-même un immense virtuose. Le scherzo en sol mineur est le premier d’un genre dans lequel il excellera par la suite : le Fantasiestück, une forme qui évoque le monde de E. T. A. Hoffmann ou celui des frères Grimm. Peu de temps auparavant, Spohr avait composé son opéra Faust, dans lequel des sorcières apparaissent au milieu de la scène du sabbat : on retrouve ce langage dans le scherzo. Le trio est plus calme, comme si les danseurs avaient été soudain recouverts d’un brouillard tourbillonnant. Le troisième mouvement, en si bémol majeur, est un andante à variations dans lequel chacun des instruments prend le dessus tour à tour ; la partie centrale retrouve un ton mineur plus dramatique. Spohr vouait une tendresse particulière au thème initial de son finale - un thème hésitant entre majeur et mineur - qu’il appelait " thème mi-mélancolique, mi-enjoué ". Certains passages ne manquent pas de piquant, lorsque par exemple des éléments du scherzo semblent vouloir envahir le discours, ou quand on perçoit des tournures propres au style tzigane hongrois dans le second thème - une réécriture de l’élément " mi-enjoué " du matériau initial.

Lors de la création, un critique viennois anonyme vitupéra violemment contre le premier mouvement : " L’incessante rumination du thème dans chacune des voix et dans tous les tons possibles fait penser à l’impression pénible que l’on ressent en donnant un ordre à un laquais particulièrement idiot, ordre que l’on devrait répéter sur tous les registres imaginables afin de se faire comprendre. " Spohr découvrit bientôt que ce critique mal intentionné n’était autre Ignaz Franz von Mosel, compositeur et écrivain amateur : une de ses tragédies avait inspiré à Spohr la remarque selon laquelle " il n’avait jamais rien entendu d’aussi lassant de toute sa vie ". L’écrivain malheureux avait eu vent de cette critique et s’était ainsi vengé. Sur les conseils de Tost, Spohr usa pour la première et dernière fois de sa vie d’un droit de réponse à une critique écrite. La joute littéraire se poursuivit jusqu’à ce que l’éditeur du journal déclarât la correspondance close ; Spohr indiqua par la suite que de telles querelles lui étaient excessivement pénibles, et qu’il était heureux de pouvoir retourner à son inoffensive occupation de compositeur.

Le Quintette en mi bémol majeur date d’août 1814, juste après que furent achevés l’octuor et le septième concerto pour violon ; l’écriture virtuose de ce quintette transparaît par moments dans la partie de premier violon du quintette, qui ressemble ainsi à un quatuor brillant bien que, comme dans les quatuors opp. 27 & 30, Spohr donne également beaucoup de fil à retordre aux autres instrumentistes. De la sorte, la virtuosité du premier violon est souvent reliée thématiquement aux autres parties : l’œuvre se développe d’une manière infiniment trop complexe pour n’être qu’un simple quatuor brillant. Caractéristique singulière, c’est uniquement l’élément final du premier thème qui sert de base au développement. Au même titre que le finale du quintette en sol majeur, le larghetto appartient au genre " mi-mélancolique, mi-enjoué ", si l’on considère que son début, en ut mineur, se détend graduellement jusqu’à ce qu’une section plus légère, dans le ton majeur, prenne le dessus. Le menuet résume tout ce que l’époque doit à la fois au ton classique et au ton romantique : les lignes fluides et élégantes du menuet représentent le classicisme, tandis que le trio - avec la riche harmonie de l’accompagnement sur la corde de sol ainsi que l’écriture du premier violon - évoque le romantisme. Le finale joue sur l’opposition entre virtuosité et lyrisme, parfois aussi sur leur apposition, même si l’aspect lyrique prend bientôt le dessus à mesure que le mouvement se fond dans une douce conclusion : une caractéristique du Spohr des dernières œuvres de chambre.

Spohr et Tost durent cesser leurs relations peu après la composition de ce quintette. Spohr rapporte que Tost, depuis son dernier paiement, avait pris livraison de l’octuor, de deux quatuors et du quintette sans payer le prix convenu. Initialement, cela ne gênait pas particulièrement Spohr ; mais, pour le citer : " Lorsque j’appris que le riche M. Tost avait subi de lourdes pertes et qu’il était au bord de la banqueroute, et voyant qu’il ne me rendait plus visite ; et qu’il évitait même de se montrer aux soirées musicales où je jouais l’un des manuscrits qu’il avait acquis, manuscrit qu’il m’avait fait porter plutôt que de me l’amener lui-même, je conçus que l’affaire était douteuse ". Spohr exigea ainsi que Tost et lui s’entendent clairement ; Tost avoua que son futur était pour le moins incertain , et il lui rendit immédiatement tous ses manuscrits afin que Spohr puisse les soumettre à un éditeur. Par ailleurs, il donna à Spohr un billet à ordre pour 100 ducats que celui-ci pourrait réaliser si les affaires reprenaient. Le compositeur jouissait d’une solide réputation dans le monde musical viennois : il put vendre ses œuvres pour une somme considérable. A cette époque, il décida de quitter Vienne, vendant aux enchères son mobilier - que lui avait offert Tost - à un prix inespéré. Enfin, il changea l’argent et ses économies, le tout en papier-monnaie de Vienne, contre de l’or. " A peine avais-je changé cet argent que tout Vienne, dans la plus grande panique, apprenait que Napoléon s’était échappé de l’Ile d’Elbe, avait débarqué en France et y avait été accueilli dans la joie. Le taux d’échange tomba soudainement si bas que si j’avais attendu ne serait-ce qu’une seule journée pour changer mes papiers en espèces, j’aurais perdu plus de 50 ducats ". Ainsi, on peut dire que Tost non seulement était à l’origine de plusieurs chefs-d’œuvre de Spohr - le nonette, l’octuor, deux quintettes, quatre quatuors et la cantate Das befreite Deutschland (" L’Allemagne libérée ") - mais que, de plus, il avait fini par en faire un homme riche.

Keith Warsop

Version française : Marc Trautmann


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